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vendredi, 15 juillet 2022 10:30

Les dandies de Saki

Saki HectorHughMunro aka Sakiby byHoppe 1913Maître du récit bref Saki révèle à travers les quelques cent nouvelles ici rassemblées les mœurs de la société edwardienne. L’humour aimable et retenu y dissimule des trésors de cruauté et amène à des chutes inattendues. Un monument qui s’inscrit dans la lignée des Swift, Thakeray, Dickens, Peacock, Jérôme K. Jérôme ou Evelyn Waugh.

Saki
Le Parlement infernal
Nouvelles intégrales
Paris, Noir sur Blanc 2022, 848 p.

Tout ce qui vit a besoin d’ennemis. Jésus eut les pharisiens, Augustin les pélagiens, les donatistes, Loyola les huguenots, Voltaire eut ceux qu’on sait, de Maistre en eut d’autres et Baudelaire eut tout le XIXe siècle et ajoutons-y le genre humain. Saki eut les siens, moins philosophiques peut-être mais tout aussi exaspérants: les tantes (féminin d’oncle) et les raseurs qui constituent à peu près les neuf-dixièmes de l’humanité, et d’autant plus exaspérants qu’il n’ont pas assez d’esprit pour qu’on puisse songer à croiser le fer avec eux. En face de ces légions de raseurs (bores en anglais) se dresse dans son insulaire, insolente, solistipique, aristocratique et luciférienne excentricité le WIT. Mot intraduisible dans la langue de Descartes, de Chamfort et de Rivarol, WIT s’oppose à Bore comme le chat aux souris.

Saki se rattache à la lignée des grands dandies anglais lucifériens: Brummel, Bekford, Wilde, Beardsley, qui ne peut fleurir que sur une île dans une société aristocratique, la plus fermée et la plus snob de toutes.

Les dandies de Saki n’exercent bien sûr aucune profession. Ils sont le sel d’une société qu’ils choquent et qu’ils amusent, passant leur vie à chasser, bridger, pêcher, golfer, allant d’un club ou d’un salon à l’autre, guignant un héritage ou tuant d’un bon mot. Mais que les travailleurs se rassurent. Leur règne fut éphémère. Nous ne les reverrons plus et nous ne saurions presque rien d’eux si Saki, qui en était, ne les avait immortalisés pour nous, enfin pour quelques happy few. Entendons-nous, les dandies de Saki ne sont ni des contestataires, ni des révoltés, encore moins des révolutionnaires. La société edwardienne, dont ils sont les chouchous, leur convient à merveille. Elle est parfaite dans son rôle. Qu’elle ne cherche pas à en sortir. Hélas elle a disparu et eux avec elle. Saki nous fait assister à un jeu de fléchettes qui ne se joue bien qu’en famille, car il suppose une langue, des mœurs et des siècles de tradition communs. Et puis il y a les enfants et les animaux ligués contre le monde rationnel et civilisé des adultes, bref le monde social. C’est cette Iliade que chante Saki, le chant du cygne de cette société. Mais l’Histoire est-elle autre chose qu’une succession de crépuscules? Un siècle après celui de Saki, lu par des yeux et analysé par un cerveau français, qu’en reste-t-il?

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