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jeudi, 16 février 2017 14:52

Adieu forêts, adieu jardins!

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Adam qui, nous dit l’Ecriture, était jardinier de son état, eut deux fils: Abel qui gardait les moutons et Caïn qui labourait la terre. Le sacrifice que Caïn offrit au Seigneur déplut à Dieu sans que l’on sache pourquoi. Tous les dieux sont capricieux et celui de la Bible ne fait pas exception. Après la faute de ses parents et le meurtre de son frère, Caïn dut donc travailler la terre à la sueur de son front. C’est de ce malheureux proscrit que descend l’infortunée race humaine. L’homme fut donc dès l’origine laboureur et berger. Il débroussaillait la forêt et apprivoisait les bêtes que le Seigneur avait créées fières et sauvages, comme le tigre de William Blake et du douanier Rousseau qui broie la gazelle dans ses puissantes mâchoires avant de la dévorer.

Outre que laboureur et berger, l’homme, avant de devenir le commerçant que nous savons, fut également chasseur et poète. Les bêtes qu’il ne pouvait domestiquer, il les tuait pour les manger. Perrault et La Fontaine l’expliquent très bien aux petits enfants qui - hélas ! - en grandissant oublient les leçons de ces deux incomparables instructeurs. Dans ses Fables le second nous montre que le plus fort mange le plus faible et que sans la force, la justice n’est rien, alors que le premier dans ses contes nous montre la forêt comme étant le repaire des ogres et des sorcières. Robin des Bois, qui vole les riches pour nourrir les pauvres, doit se cacher dans la forêt de Sherwood pour éviter la police du roi.
Certains esprits, tentés par le démon de l’allégorie, sont même allés jusqu’à comparer la littérature à une forêt, qu’ils appellent la forêt du mal et qu’ils opposent à la vie sociale, policée et politique, faite de conventions, de préjugés et d’hypocrisies, synonymes de domestication et d’asservissement. Toutes les libérations, toutes les émancipations et toutes les révolutions procèdent de ce constat: l’homme doit retrouver sa nature première. Rousseau ne cesse de le proclamer.

Emmurés ou sauvages
Cependant nul ne sait très bien qu’elle est cette nature. Est-elle bonne ou méchante? Inoffensive ou féroce? Par ailleurs un homme domestiqué par la société et mûr pour tous les asservissements, trouvera-t-il encore la force de porter les armes pour défendre sa cité menacée? Qu’on relise la fable du chien et du loup et on s’apercevra que le dilemme est entre l’asservissement et la protection, la liberté et la vie sauvage. Fallait-il donc dessiner des jardins, inventer la cité, la civilisation et la rationalité?
Luther, en s’attaquant en plein XVIe siècle à la rationalité, avait détruit le moyen âge des scolastiques et ressuscité celui des fées et des sorcières. Certains le louèrent pour ce haut fait. Louis II et Wagner, précédés par Schlegel et Germaine de Staël, poursuivirent ce travail et, en plein XIXe siècle, alors que l’humanité inventait les chemins de fer, le prolétariat, les usines et le téléphone, ils ressuscitèrent ces temps gothiques dont Descartes, Malherbe, Boileau et Voltaire croyaient s’être à jamais débarrassés.
Aujourd’hui il n’y a plus guère que des jardins publics ou des jardins musées. Et les quelques jardinets qui entouraient les derniers pavillons de banlieue ou de périphérie des villes et qui offraient de fragiles oasis de verdure et de nature au milieu du béton et de la densification urbaine sont en train de disparaître au grand dam des derniers piétons. Quant à la forêt, il faut la chercher sur des tableaux emprisonnés dans des musées, comme autrefois les princesses de contes de fées étaient emmurées dans des châteaux. La culture a vaincu la nature et, comme il fallait s’y attendre, elle est morte de sa victoire, car les victoires sont des défaites au même titre que les humiliations sont des grâces.

Un jardin domestiqué
Les rois qui chassaient en forêt entouraient leurs châteaux de jardins au milieu desquels ils promenaient leur ennui, leurs courtisans et leurs maîtresses. Le Nôtre, jardinier de Louis XIV, en forçant la nature, comme le dit si plaisamment Saint-Simon, inventa pour le délassement de son roi le jardin dit à la française, où vont maintenant se promener les Parisiens qui ont pris la Bastille. C’était un jardin sage à force d’être tondu, d’avoir ses branches rabattues et ses parterres découpés en losanges ou en croissants. Un jardin continent, bien élevé et pudique, où toutes les allées convergent vers le maître de maison qui salue le soleil en se découvrant la tête du haut de son perron.
Aujourd’hui les rois ne chassent plus. On les a chassés comme des bêtes malfaisantes et nuisibles à la bonne marche des sociétés vers la liberté, l’égalité et la fraternité, car ils passaient trop de temps à entendre la messe, à chasser le cerf ou à faire la guerre, occupations jugées désormais éminemment répréhensibles. Perdus dans la nature, tels des chevaliers errants ou des moines mendiants, ils ne retrouvent plus le chemin de Brocéliande, berceau de leur famille.
Entre temps, car tout marche ensemble, Spinoza, à la suite de Descartes et avant Leibniz, avait, tout comme Malherbe et Boileau dans le domaine poétique, débroussaillé la forêt noire de la métaphysique, en la réduisant à une succession d’axiomes et de théorèmes (pendant philosophique des maximes et réflexions morales de La Rochefoucauld), ouvrant ainsi les autoroutes de la rationalité et du progrès indéfini. L’esprit de géométrie avait définitivement pris le pas sur ce que Pascal appelle l’esprit de finesse sans trop se donner la peine de le définir. Car, quoique géomètre, Blaise se méfiait des définitions et de l’usage intempestif que pouvaient en faire les hommes.

Les forêts reboisées
L’humanité, ayant par ailleurs rejeté la transcendance et la logique, se trouva livrée à l’expérimentation et jetée une fois de plus dans l’errance, tel un bûcheron cheminant dans une forêt la hache sur l’épaule et qui aurait perdu sa route en perdant sa boussole.
C’est alors qu’un philosophe de la forêt noire décréta que l’errance et la déréliction étaient les lieux poétiques et originels par excellence, que l’homme n’était pas fait pour croire ou pour savoir, mais pour penser et pour chanter et que les chemins ne mènent nulle part. Ils reviennent en boucle sur eux-mêmes, dans un mouvement d’éternel retour du Même. Telle la fourmi de la fable. Heidegger pensa toute sa vie durant sans jamais pouvoir élever sa pensée jusqu’au chant originel. Dirons-nous qu’il est mort de soif au bord de la fontaine? La sainte Allemagne occulte et ésotérique, chère à Michelet, à Nerval, à Fournier et à Gracq, reboisait ses forêts, tandis que la France détruisait ses potagers et ses vergers les uns après les autres.
Voltaire, qui aimait la philosophie - une philosophie bourgeoise, éclairée à la lumière d’un rationalisme qui avait vidé le ciel de ses dieux et l’enfer de ses démons -, aimait aussi le jardinage. Ce qui est logique. Le dieu de Voltaire était-il autre chose qu’un jardinier? Rousseau, quand à lui, préférait le rêve à la pensée, quoique par amour de l’humanité il eût aussi consenti à labourer le champ de la philosophie. C’était un tendre, un solitaire, un rêveur, qui, fuyant les conversations de café et de salon où excellait Diderot, leur préférait un tête-à-tête avec la bien-aimée.
C’est vers ce temps-là que le marquis de Sade remit en vogue le moyen âge qui dormait, tel un volcan mal éteint, dans la conscience ou l’inconscient des hommes, en ressuscitant les grandes heures de Gilles de Rais. Mais un Gilles de Rais intelligent, un Gilles de Rais philosophe qui ne s’agenouille plus devant Dieu en lui demandant pardon de ses crimes, au milieu d’une foule en larmes, mais qui le combat, lui jette au visage sa création et finit par le nier.
Quant à Hegel, ce Titan, ce magicien, c’est de manière homéopathique et au fil d’un long processus historique, qu’il élimina la divinité en la dépouillant peu à peu de ses attributs. Ce ne sont pas des jardins qu’il entreprit de dessiner, même suspendus au-dessus de l’abîme, mais un château qu’il construisit: le château du Graal et de Klingsor de la philosophie elle-même, dont les tours et les flèches tutoient le ciel et auxquelles s’accroche le troupeau des nuages, château accessible aux seuls Parsifal, aux Parfaits de l’ascèse et de l’escalade philosophique. Hegel croyait ainsi avoir éliminé la peur, la souffrance, la solitude, l’angoisse, le mal et la terreur du cœur humain. Il avait cru pouvoir mettre un terme à l’Histoire, donc au drame et à la catastrophe issue de la Chute et provoquée par elle. Il avait tout simplement omis le fait que l’homme n’était pas un pur esprit immortel comme les anges.
Kierkegaard, qui avait suivi ses cours, et Kafka, un siècle plus tard, lui rappelèrent que l’homme est seul, angoissé, perdu, terrifié dans un monde absurde et mauvais, qui n’est plus un jardin ni une forêt, mais un labyrinthe tortueux comme les circonvolutions de son cerveau.

Le désert et le vide
Les Arabes, pour leur part, n’ayant que le désert en guise de forêt, furent obligés d’inventer des jardins, lieux de repos et de rafraîchissement où le poète, après la chasse, après l’amour, après l’étude, après la guerre, écrivait des poèmes à la femme infidèle. Le jardin arabe est construit sur une éminence entourée de remparts.
La théologie musulmane est ainsi moins encombrée de préoccupations métaphysiques que la nôtre. L’homme y est moins compliqué, moins torturé. Le bonheur auquel il aspire est celui des sens et non de l’esprit. Cette différence est capitale. Pour l’Arabe, il est la récompense que Dieu accorde à ceux qui ont observé les prescriptions du Coran. C’est aussi une faveur qu’il octroie aux braves qui tombent sur les champs de bataille (cette récompense l’Eglise l’accordait également à ceux de ses enfants qui mouraient pour la défense de la foi sous les murs de Jérusalem, chaque camp trouvant dans la mort le paradis de sa foi respective). Car l’Arabe est un guerrier, mais un guerrier voluptueux. Le paradis que lui promet le Prophète est accordé à ses désirs. C’est un jardin ombragé tout bruissant de cours d’eau, où les élus jouissent d’une jeunesse éternelle, servis par des adolescents et des houris d’une beauté insurpassable avec lesquelles ils s’adonnent aux délices de l’amour sans éprouver de satiété ni de fatigue.
Le jardin pour l’Arabe est l’antithèse même du désert. Ce désert qui lui avait donné le sens de l’infini et où il avait galopé et guerroyé dans son jeune âge ; ce désert qui est aussi le pays de la soif, de la solitude, de la peur et de la terreur. Transporté dans un autre climat, le musulman oubliera-t-il le désert d’où il sort avec ses coutumes chevaleresques et guerrières? Oubliera-t-il les jardins de Grenade et la mosquée de Cordoue?
Si le jardin chrétien vient de la forêt comme le jardin sarrasin du désert, le jardin japonais vient de nulle part et n’est fait de rien. Il est la célébration du vide et reconstitue en un sens le désert dont l’Arabe avait cherché à s’évader. Il est né de l’exiguïté du territoire dans lequel il s’encadre. Mais il naît surtout de l’instant comme le haïku. Il est événement, apparition et non substance. Il n’est pas là de toute éternité. Il est sans moi, sans sujet et sans transcendance, sans dessus et sans dessous, sans hauteur et sans profondeur. Nulle fleur, nul pas. Où est l’homme? Dans le transport des rochers, dans la trace du râteau, dans le travail de l’écriture et dans son effacement. Il est fait de vent et de sable. Il est la trace sur le sable que le vent efface. Il est le passage du temps.
De bonnes âmes et des psychologues disent à ceux que le malheur des temps et des revers de fortune contraignent à loger dans des HLM de banlieue et qui essaient tant bien que mal de faire pousser trois roses à leur fenêtre qu’il existe un jardin intérieur que nul ne peut nous ôter. Mais, et c’est peut-être notre tort, nous n’avons jamais accordé grand crédit à ce que pensent et disent les psychologues et nous continuerons de pleurer la disparition des jardins de la reine Sémiramis et de la forêt de Brocéliande.

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