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jeudi, 08 juin 2017 15:15

De l'émerveillement

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De la nature source d’inquiétude et d’inspiration métaphysique pour l’homme, à la nature exploitée qui se retourne contre celui qui cherche à la dompter, en passant par la nature porteuse de joie, le thème inspire penseurs et poètes. Petite balade suggestive.

 François Berger est membre de la Société européenne de culture et a écrit plusieurs recueils de poésie ainsi que des romans. Dernier en date, Les pavillons de Salomon (Lausanne, L’Âge d’Homme 2013, 280 p.), qui traite de l’amnésie et de la mémoire sur fond de lutte de pouvoir à l’OMS.

La pensée des premiers philosophes de l’époque présocratique s’est formée au spectacle de la nature avec un « étonnement émerveillé ». Celle-ci est alors perçue comme réalité dynamique, ordre auquel l’homme n’échappe pas. L’intérêt est porté sur l’être, sa constitution et ses lois. « Il ne s’agit plus seulement de suivre des récits (mythes) mais de comprendre quelque chose par une observation et de fonder en raison une réflexion critique. L’avènement de la pensée conceptuelle, avec les présocratiques, représente simultanément l’avènement de la philosophie occidentale », concluait le philosophe de la religion Johannes Hirschberger (né en 1900).[1]

Des âmes inquiètes
De Natura Rerum de Lucrèce (né vers 98 av. J.-C.) est un trésor que nous a légué l’Antiquité, analyse pénétrante, poème de haut vol. Mais Lucrèce s’y exprime en penseur areligieux : « La piété ce n’est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n’est pas s’approcher de tous les autels, ce n’est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n’est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c’est bien plutôt regarder toutes les choses de ce monde avec sérénité. Car lorsque nous élevons les yeux pour contempler la voûte céleste, cette voûte de l’éther où scintillent les étoiles, et qu’il nous vient à l’esprit de penser aux cours du soleil et de la lune, alors parmi les maux qui nous oppressent, il est une inquiétude qui s’éveille et se dresse dans notre âme : ne seraient-ce pas les dieux qui dans leur infinie puissance entraîneraient en courbes variées les astres à la blanche lumière ? »[2]
Et d’ajouter cette conclusion, moderne déjà : « L’ignorance des causes livre l’esprit au doute, on se demande si le monde a eu un commencement et par suite s’il doit avoir une fin et combien de temps encore ses remparts pourront supporter la fatigue de son mouvement ; ou bien si le monde, doué de durée éternelle par les dieux, pourra braver pendant l’infinité des âges leurs redoutables assauts. »
Jusqu’à des siècles proches, la personne humaine vivait dans la crainte et le repli face à la nature. Craintes éprouvées lors des orages, de la foudre, craintes des habitants des vallées de notre pays, au pied de ces Alpes pourtant sublimes (peut-être aussi parce que sublimes !), les croyant investies par quelques divinités. Dieux auxquels les Romains conquérants croyaient aussi mais avec moins d’inquiétude que les Helvètes conquis, ceux-là laissant, trace de leur passage, cette stèle retrouvée, gravée en hommage à ces divinités : Alpibus (aux Alpes).

Se rapprocher de la nature
Il faudra les découvertes de la science et la naissance d’un nouvel esprit scientifique et philosophique pour mesurer à quel point il est bénéfique de se rapprocher davantage de la nature. L’humain a vu en celle-ci une puissante réserve de matériaux à exploiter et des forces à maîtriser. Elle est ce dont il faut « se rendre comme maître et possesseur » (Descartes, Discours de la méthode). La Bible déjà exprime cette ambition de « croître, multiplier et dominer la nature ». Selon Isaïe, les vallées seront ainsi comblées (Is 40,4). Alain Lipietz (né en 1947), économiste et député européen d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), souligne avec pertinence que le rêve d’Isaïe rappelle combien la nature était dure aux hommes des temps anciens.[3]
La civilisation de Sumer chante, dit-il, la puissance démiurgique de ses rois, tel Gilgamesh parcourant le Moyen-Orient pour se construire un palais, avant de découvrir sa propre finitude, sa propre mortalité. Lipietz nous remet aussi en mémoire le célèbre chœur d’Antigone de Sophocle : « Il est bien des merveilles dans la nature, mais il n’en est pas de plus grande que l’Homme. Il lance ses vaisseaux sur la mer grise, il tourmente sans répit la Terre infatigable avec ses charrues, il a su faire un gîte l’abritant du gel et de la pluie ... À la mort seule il ne saurait échapper, bien qu’il ait su contre les maladies imaginer plus d’un remède. Mais, maître d’un savoir dont les ressources dépassent toute espérance, il peut prendre la route du Mal comme du Bien (...) Quand la Terre entière se trouva transformée en domaine, apparut cet étonnant paradoxe : la mise en domaine, l’humanisation de la nature, pouvait se retourner contre l’Homme lui-même. »
Les peurs mythiques ont disparu. L’humain mesure sa responsabilité à l’égard de la Création. Plus tard il l’inscrira dans des lois fondamentales. Ainsi dans le Préambule de notre Constitution fédérale : « Le peuple et les cantons suisses, conscients de leur responsabilité envers la Création... »
Dans notre rapport à la nature, nous nous trouvons face à nous-mêmes. Cependant ne sommes-nous pas toujours renvoyés à la mise en garde du chœur d’Antigone : notre incapacité à choisir entre la route du Bien et celle du Mal ?

La voix de la création
L’émerveillement philosophique, c’est aussi l’émerveillement poétique devant la nature ou plutôt la Création. Création est dynamique, nature apparaît plus statique. Le grand poète Yves Bonnefoy, disparu en 2016, laisse ces lignes magnifiques et pénétrantes : « Ce n’est pas mon goût de rêver de couleurs ou de formes inconnues, ni d’un dépassement de la beauté de ce monde. J’aime la terre, ce que je vois me comble, et il m’arrive même de croire que la ligne pure des cimes, la majesté des arbres, la vivacité du mouvement de l’eau au fond d’un ravin, la grâce d’une façade d’église, puisqu’elles sont si intenses, en des régions, à des heures, ne peuvent qu’avoir été voulues et pour notre bien. Cette harmonie a un sens, ces paysages et ces espèces sont, figés encore, enchantés peut-être, une parole ; il ne s’agit pas que de regarder et d’écouter avec force pour que l’absolu se déclare, au bout de nos errements. »[4]
Une théologie de la Terre chez ce poète athée ? La Création est devenue voix à part entière. Être là, dans l’Ici, fonde une joie sans passé, dans le moment vécu. Ainsi parle Charles-Ferdinand Ramuz dans son essai Besoin de grandeur, une cure d’altitude mentale et de liberté : « J’aime mon pays au sens géographique du mot, j’aime une certaine terre, un certain climat, un certain ciel ; je les aime de nécessité. J’aime cette terre parce que j’en sors, ce climat et ce ciel parce que j’en ai toujours été entouré ; consentant par là au mystère qui préside pour chacun de nous à sa promotion à l’être, qui le fixe et l’oblige à un point dans l’espace, à un moment dans le temps. Je ne renie donc rien d’un parti pris qui a toujours été le mien et qui l’est encore aujourd’hui (...). Ce parti pris n’a rien de social, ni de politique ; il n’est donc en aucune façon ‹ nationaliste ›. Le nationalisme comporte une politique et une sociologie ; l’espèce de patriotisme qui est le mien ne comporte ni l’une, ni l’autre. Patriote est même trop fort : il faudrait pouvoir dire paysan, car il y a pays dans paysan ; paysan n’engage que la terre et il y a pères dans patrie ; il y a histoire dans patrie, il y a passé dans patrie : pays n’engage que le présent. Pays n’engage que la géographie ; il ne fait pas allusion à des faits qui ont été, mais seulement à des choses qui sont. »[5]
Joie certes, mais espoir aussi, et promesse, comme dans ces beaux vers de Paul Valéry, qui jamais ne déserta la nature, poésie devenue science : « Ces jours qui te semblent vides / Et perdus pour l’univers / Ont des racines avides / Qui travaillent les déserts / Patient, patience / Patience dans l’azur ! / Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr ! »

La beauté qui sauve
La sainte Cène instituée par le Christ n’est-elle pas une renaissance de la Création originelle ? La matière, dès son surgissement infime, est féconde parce que divine dans son essence. Le Seigneur, par la Cène, par ses paroles, redit à haute voix l’acte fondateur du Père.
On sait l’importance de la nature (le grain, la terre, l’eau, le vin, le fruit, le parfum aussi, répandu sur sa tête par une femme...) dans les Paraboles, chemin de vérité et de beauté. Cependant quel sens donner au mot beauté, fille aînée de la Vérité ? « Je suis la Vérité », répond le Christ.
« Prince, quelle beauté sauvera le monde ? » interroge un personnage de Dostoïevski. Ni les chants d’Homère, ni le grand poème de Lucrèce, ni les vers de Dante Alighieri, ni les superbes fresques de Piero della Francesca, ni les symphonies de Mozart, ni les sculptures de Rodin, ni les grands textes humanitaires n’auront empêché les massacres causés aux hommes et à la nature dont il est partie prenante. La beauté sauvera-t-elle le monde ? Mais de quelle beauté parle-t-on ?
« La beauté qui sauve, c’est l’amour qui communie à la souffrance », a écrit le grand théologien jésuite Martini.[6] Le christianisme est une Personne qui sauve mais qui, aussi, nous a introduits, librement, dans ce monde, face à la Création dont nous sommes tous les gestionnaires. Si l’Amour divin est don pur, la Création ne l’est point. Elle est prêt consenti à l’humanité et dont celle-ci demeure, dès lors, responsable.

[1] Johannes Hischberger, Abrégé d’histoire de la philosophie occidentale, adaptation française de Philibert Secretan, Fribourg, Editions universitaires 1990, 266 p.
[2] Lucrèce, De la Nature, livre cinquième, traduction de H. Clouard, Paris, Garnier-Flammarion 1964.
[3] Alain Lipietz, « Un autre rapport à la nature », in Revue Projet 2007, n° 5, pp. 37-45.
[4] Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays, Genève, Skira 1972, 162 p.
[5] Charles-Ferdinand Ramuz, Besoin de grandeur, essai, Tours, Les amis de Ramuz 2006, 138 p.
[6] Carlo Maria Martini, Quelle beauté sauvera le monde ?, St-Maurice, Saint Augustin 2000, 58 p.

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.