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lundi, 03 juin 2019 10:44

Le chemin du Zanskar (inédit)

Écrit par

D’origine franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin vit en Suisse depuis 1995. Elle a obtenu plusieurs prix littéraires pour son premier roman, Hiver à Sokcho (Zoé, 2016). Dans Les billes du Pachinko (recension, p. 79.), pour lequel elle a reçu le Prix suisse de littérature, elle poursuit son exploration des questions identitaires. Elle a aussi écrit des contes musicaux pour enfants.

Des chants jaillissent des enfants à mes côtés, emplissent l’étendue rocailleuse du Zanskar, s’élèvent si haut que le vent les emporte au-delà des montagnes jusque dans les vallées du Ladakh. Ce matin, le jeune professeur a donné sa première leçon à douze filles et neuf garçons de cinq à seize ans.

Tous viennent des villages alentour. Les parents aussi sont présents. Dans leurs plus beaux habits, ils ont le visage plissé de larmes et de sourires: leurs enfants pourront étudier toute l’année puisque désormais rien qu’une heure de marche, ou deux, tout au plus, les séparent de l’école que j’ai érigée avec l’aide du monastère et d’amis européens, sur ce plateau culminant à 3700 mètres. Leur allégresse m’est inestimable. Pourtant, je ne peux me réjouir entièrement. Tout me rappelle ce que j’ai abandonné ici, il y a bien longtemps…

Ce jour-là, la plaine s’étalait de tout son long devant moi, offrant aux yaks et aux moutons ses dernières herbes clairsemées. Les troupeaux paissaient non loin des habitations, vers la rivière Zanskar appelée Chador lorsqu’elle était gelée. Le vent avait un goût particulier : extrêmement sec d’habitude, il était un peu humide, portait l’âcreté de la terre, les relents lourds des bêtes, signe que les premières neiges ne tarderaient plus à recouvrir les pâturages. Pourtant le mois de septembre avait à peine commencé: l’hiver s’annonçait rude. Mon père avait travaillé dur dans les champs d’orge ces derniers mois pour que nous ayons plus de réserves que l’année précédente. Mes parents, ma grand-mère, ma sœur et moi avions eu faim les huit mois où nous avions vécu coupés du monde: la seule voie reliant notre hameau au Ladakh était un étroit et dangereux chemin à travers les montagnes, totalement infranchissable d’octobre à mai.

Un violent coup de vent m’ôta mon bonnet. Je m’enveloppai plus étroitement dans ma couverture de laine. Mon père m’avait ordonné d’aller faire le tour du pâturage pour contrôler l’état de santé des animaux. Je ne remarquai rien d’alarmant mais ne voulais pas rentrer tout de suite car ma mère m’accuserait de ne pas m’appliquer. J’étais donc assis, grelottant depuis une heure dans l’étendue sèche face à la ligne grise et continue des montagnes et, au-dessus de ma tête, l’assommante monotonie du ciel. Je regrettais l’absence de ma sœur restée à l’intérieur. Niti, dix ans, commençait à ressembler à notre mère: sérieuse, assidue aux tâches ménagères. Mais lorsqu’elle était seule avec moi, elle retrouvait sa fantaisie et son sourire tout enfantins.

Soudain, j’aperçus une petite tache rouge au loin. Trois traits qui jaillissaient du sol et s’avançaient avec élégance. En clignant des yeux, je distinguai des marcheurs. Ils portaient de longs manteaux bordeaux. Les battements de mon cœur s’accélérèrent. Un jour, un voisin était descendu au Ladakh. À son retour, il nous avait longuement parlé de ces êtres instruits qui dormaient dans des couvertures épaisses et s’habillaient de rouge. Des moines. Je le reconnus tout de suite. Était-ce possible qu’il en vienne jusque chez nous, l’un des endroits les plus isolés de l’Himalaya? Je me redressai d’un bond en réalisant qu’ils se dirigeaient vers notre maison.
Je courus aussi vite que le permettaient mes pieds gelés dans mes souliers, sans prendre la peine de les retirer lorsque j’arrivai, rouge et essoufflé, dans la salle commune.
Ils étaient là, assis en tailleur sur le sol, car notre unique chaise était destinée à ma grand-mère qui ne pouvait plus marcher. Niti, intimidée, leur servait le thé d’orge au beurre rance, pendant que ma mère s’efforçait de cuisiner un plat digne de ce nom avec les maigres légumes qui nous restaient. Quant à mon père, ne sachant comment se tenir, que dire sans étaler son manque d’éducation, il agita simplement les mains vers ma sœur et moi avant de s’incliner devant les moines. Je ne le reconnaissais pas. Ma mère jeta un regard furieux sur les traces de poussière que j’avais laissées sur mon passage, avant de me débarrasser de ma couverture.
Les trois moines nous remercièrent pour notre accueil et burent quelques gorgées de thé.

Rompant le silence, l’un d’entre eux prit la parole. Ils venaient du monastère de Karsha, le plus grand de l’Est himalayen. On y éduquait des enfants, leur offrait des études, un foyer confortable, de quoi manger chaque jour à leur faim. Le moine se tourna vers mon père. D’une voix posée, il annonça que Niti était déjà trop âgée pour intégrer le cursus. En revanche, si je le désirais, je pouvais partir avec eux, aujourd’hui même. Un bol se brisa dans la cuisine. Ma mère vint se précipiter sur moi, m’enserra contre son ventre comme pour empêcher quiconque de s’emparer de moi. Ma grand-mère leva les yeux dans un murmure que je ne compris pas. Mon père resta silencieux. Le souffle court, je guettai sa réaction. Enfin, il s’agenouilla et me fit signe de m’approcher: «Mon fils, est-ce que tu veux partir avec les moines?»
Je le dévisageai. Il m’avait tout appris. L’idée ne m’avait jamais effleuré qu’un jour je puisse devenir autre chose qu’un modeste paysan comme lui.
Un autre moine s’adressa à ma mère. La traversée dans les montagnes durait entre deux et quatre semaines selon les conditions climatiques. Parfois, le col de Pensi, à 4400 mètres, était trop enneigé. Il fallait alors rebrousser chemin après dix jours de marche. La température descendait jusqu’à moins trente-cinq degrés. Chaque année, des enfants mouraient de la fatigue et du froid. Si je partais aujourd’hui, je serais séparé de ma famille pendant quinze ans, le temps de ma formation.
Ma grand-mère se mit à pleurer. Les moines étaient un don du ciel mais elle était la plus malheureuse des femmes car, âgée de soixante-trois ans, elle ne me reverrait sans doute jamais.
Je scrutai chaque visage autour de moi. Le désarroi de ma grand-mère me chagrinait terriblement. Je m’attardai sur ma mère, sur ma sœur qu’elle tenait par les épaules. Je regardai les moines. Leurs longues mains, douces et propres comme je n’en avais jamais vues. Ils souriaient. Ils étaient vêtus d’étoffes chatoyantes, mangeaient trois fois par jour et me proposaient de devenir l’un des leurs. Je regardai encore les mains des moines. Peu à peu, une joie profonde m’emplissait. «Oui papa. Je veux y aller.»
Je ne me retournai pas sur le chemin du village. J’avais trop peur que ma mère me voie pleurer.

Les moines allèrent ainsi dans le village, de maison en maison. Ils réunirent une dizaine d’enfants. Notre voyage jusqu’au monastère dura quatre semaines. Tout le monde survécut.
Quelques années après mon départ, un hiver terrible asphyxia les montagnes pendant plus de sept mois. Aujourd’hui dans le village, personne ne connaît plus ma famille. On ne peut plus me dire ce qu’il advint d’elle après mon départ. Je ne l’ai jamais revue. J’avais sept ans. Il y a cinquante-deux ans. 

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