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lundi, 03 juin 2019 10:08

Dis-moi de quoi tu te gaves

Binge drinking © Philippe Lissac / GodongLe sujet de cette chronique se promène par groupe de cinq ou de huit dans le train régional Genève-Lausanne, chaque samedi soir, dès 22 h par exemple. Des garçons et des filles entre dix-sept et vingt-cinq ans descendent deux Pinot noir à 4,5 francs la boutanche, puis un Sirah du Chili à 6 francs le flacon, et se finissent avec une Côte de Gascogne à 4 balles. Bon, je ne devrais pas dire «finissent». Au contraire, ils se «commencent». Après ces quatre bouteilles éclusées dans des verres en plastique en moins d’un quart d’heure, la soirée est satellisée. Bienvenue en Biturie Express.

Eugène Meiltz, de son nom de baptême, est un écrivain vaudois. Dernier roman Ganda (Genève, Slatkine 2018, 172 p.).

Par curiosité, j’ai posé la question qui me brûlait les lèvres depuis des années à un groupe pas trop agressif: «Pourquoi vous buvez comme ça?» La réponse fut désarmante: «Parce qu’ensuite tout est drôle, Monsieur. Le train régional est drôle. L’heure d’attente devant la boîte de nuit est drôle. Le refus du videur de nous laisser entrer est super drôle. Tiens, même rentrer à pied de Morges à Tolochenaz à 4 h du mat, ça devient marrant…»

Je ne voudrais pas la ramener, mais du temps de mes 20 ans (il y a trois décennies, donc), celui qui chaque week-end sortait juste pour boire se faisait vite traiter d’alcoolique.

Alors, qu’est-ce qui a changé au XXIe siècle? Le gavage. Un vrai phénomène social. Biture express se dit binge drinking en anglais. À l’époque de Tony Blair, les services sociaux prenaient brusquement conscience du drame national que représentait le binge drinking. Selon une étude de l’Institut britannique des études alcooliques (IAS), 48 % des hommes de 18 à 24 ans et 31% des femmes de la même tranche d’âge étaient ainsi «très soûls» au moins deux fois par mois. Conséquence directe: selon les chiffres de l’unité stratégique du Premier ministre sur l’alcoolisme en Grande-Bretagne, le binge drinking coûtait près de 30 milliards d’euros par an, dont plus de 9 milliards pour les employeurs, obligés de faire avec une perte de 17 millions de jours travaillés chaque année en raison de soirées «trop arrosées».

Ça c’était il y a vingt ans. Depuis la situation s’est nettement améliorée: en 2014, on constatait une hausse de 40 % des décès dus à une maladie du foie… «Vivre vite, mourir jeune et laisser un beau cadavre» :la formule de l’autodestruction ne date pas d’hier. Les punks l’ont utilisée, la biographie de James Dean se l’est appropriée. Mais elle est plus ancienne encore. On la découvre pour la première fois dans Knock on any door, le roman de Willard Motley, publié en 1947. Un étonnant écrivain noir américain qui mettait en scène des personnages blancs.

Je me gave, tu te gaves…

Les anglo-saxons ont vite remarqué qu’on peut décliner la notion de gavage dans tous les domaines du divertissement. Dis-moi de quoi tu te gaves, je te dirai qui tu es. Ainsi, il y a quelques années, est apparu le binge watching. Le fait de s’enfourner trois saisons d’une série télévisée en l’espace d’un week-end. Cloîtrés dans leur appartement, les drogués du récit se nourrissent de chips provençale ou de raviolis bio (ça donne bonne conscience) et bouffent des épisodes matin, midi et soir.

Un phénomène qui touche autant le spectateur lambda que les superstars de l’écran. Figurez-vous qu’Anthony Hopkins, tout Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique et Chevalier qu’il soit, s’est fendu d’un e-mail à Bryan Cranston, qui joue ce prof de chimie de banlieue qui se met à fabriquer de l’amphétamine, pour lui témoigner son admiration. Le mail commence comme ça: «Je viens d’achever un marathon Breaking Bad, du premier épisode de la saison 1 jusqu’aux derniers de l’ultime. Deux semaines de visionnage purement addictif.» Au début, on a cru à une blague. Sir Anthony Hopkins ne se vautre tout de même pas dans le binge watching, voyons… Et bien si!

Pour en revenir au téléspectateur lambda, je confesse ici m’être binge watché (néologisme qu’on me pardonnera) les sept premières saisons de Game of Thrones durant l’été 2018 pour être à niveau pour la saison huit. À raison de trois ou quatre épisodes par soir, tandis que mon épouse dormait avec notre bébé, je découvrais cette furie pleine d’hémoglobine, de glace et de feu. Résultat? Une année et demie plus tard, quand a enfin démarré la fameuse dernière saison, les cadavres princiers, les trahisons, les alliances, les noms de villes et les liens de parenté se mélangeaient dans ma caboche. Quand on bâfre un si long récit, ça crée une bouillabaisse au fond de son esprit.

Le son, le tourisme

Que peut-on encore consommer de manière frénétique? Le son. Binge Audio adorerait que vous l’adoriez. Cette société française de production et de diffusion de podcasts fondée en 2016 par Joël Ronez, ancien directeur des nouveaux médias de Radio France, propose une gigantesque bibliothèque sonore. Binge Audio arrive tard sur le marché du podcast à la demande: il doit trouver sa place parmi d’autres concurrents très intéressés par nos oreilles, tels que Arte Radio.

Quoi d’autre encore? Le tourisme, bien sûr. Bon, sur ce coup-là, les Japonais ont une grosse expertise. Comme la plupart des employés japonais n’ont les moyens de se payer durant leur vie qu’un seul voyage en Europe, ils désirent voir le Louvre, Londres, le pont de Lucerne, Venise et Prague en deux semaines. 

C’est justement pour freiner le binge touristique que les habitants de Barcelone ont manifesté en 2017. Ils en avaient marre des 32 millions de touristes qui poussent à la gentrification des quartiers et font augmenter les loyers. Dans certaines rues, les jeunes Barcelonais découvrent qu’il n’y a plus un seul appartement disponible à la location mensuelle. Les chambres, les studios et les appartements sont uniquement proposés sur Airbnb pour la nuit! Sur les murs sont apparus des graffitis impensables: Tourists go home, refugees welcome ou Tourist: your luxury trip / my daily misery.

Quelle joyeuse époque! On se gave d’alcool et d’histoires sur tous nos écrans. Grâce aux réseaux sociaux, on privilégie l’instant présent en informant 500, 10 '000 ou un million d’amis (suivant notre niveau de popularité) que Minou dort comme un ange sur le sofa. Bref, on a l’impression que l’Humanité organise son propre aveuglement. Surtout ne pas voir le futur.

De quoi je parle? En novembre 2018, Donald Trump a reçu sur son bureau à la Maison Blanche un rapport sur le changement climatique et ses répercussions sur l’économie américaine. Ce n’était pas une commande de l’ONU ou d’une ONG, mais directement du Congrès américain. «Je l’ai vu, j’en ai lu un peu et … ça va.» Donald Trump sait mieux que les 300 scientifiques ayant collaboré à la rédaction de ce rapport sur le climat! En revanche, quand Trump a accueilli les joueurs de l’équipe de football des Clemson Tigers à la Maison Blanche, c’était avec des collines de hamburgers (froids) disposés sur une table. Officiellement, à cause du Shut Down. Mais le président semblait si heureux et fier de son coup, qu’on était visiblement en plein binge food.

Le comble est atteint quand le tourisme de gavage se double d’une biture express. Le binge au carré, en quelque sorte.

Dans les ruelles juste derrière la plage de Barceloneta, à l’aube, il n’est pas rare de trouver des fêtards à poil, venus du monde entier, en train de cuver leur vin, vautrés sur les pavés. Ils ont bu, fait la fête dans les nights clubs de la capitale catalane, se sont baignés tout nus dans la mer et ont été incapables de retrouver leurs fringues ou leur hôtel. Les ados du quartier sont obligés de les enjamber pour aller à l’école. Ils ne sont même plus étonnés. De toute façon, en matière d’images, ils sont gavés: durant la nuit, ils se sont binge watché la saison 2 de Casa de papel… 

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