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lundi, 08 mars 2021 10:37

Morne plaine (en 2021)

5 janvier 2020. Le petit est couché depuis une demi-heure. Au salon, le clavier de l’iMac cliquète à toute vitesse. Mon épouse et moi programmons un voyage à Saint-Pétersbourg en juin, pour les nuits blanches. Mon épouse est russe et notre garçon n’a pas encore vu un centimètre carré de Russie. Il est grand temps. On trouve des billets sur Swiss pour un prix acceptable (surtout si on les achète six mois à l’avance).

Et là, une frénésie s’empare de nous. Et si on programmait un petit séjour en Suède? Une amie de ma femme s’est installée à Stockholm. L’immeuble en coopérative dispose d’un appartement pour les hôtes de passage. Hop! En août, pour une trentaine de francs aller simple, on débarquera au pays d’Abba, de Spotify et des Prix Nobel de chimie. Merci Easyjet. Et merci de nous permettre de nous acheter une bonne conscience en un click, en compensant notre empreinte carbone.

Mais ce n’est pas tout. On était chauds bouillants, je vous dis. Le vertige de la mappemonde ! Magellan n’a qu’à bien se tenir. On envisage un troisième voyage. Et si on allait aussi à la mer cette année? En septembre, il y a dix jours vides dans nos agendas. On profite du fait que le petit va encore à la crèche pour organiser nos vies comme on l’entend. Ensuite l’école gouvernera nos quotidiens. Ni une ni deux, on se dégotte un petit appart près de Montpellier pour un prix tabassé. En septembre, on descendra dans le sud de la France en TGV. Une fois sur place, on louera une Twingo.

Trois voyages programmés en deux heures! On est les rois de l’évasion… Même pas! Juste deux échantillons de la classe moyenne qui profitent du monde tel qu’il nous est offert. L’Organisation mondiale du tourisme a enregistré 1,5 milliard de touristes internationaux en 2019.

Ça prend l’eau!

Mais 2020 ne s’est pas exactement passé comme nos agendas le prévoyaient. Semi confinement, frontières fermées, quarantaine imposée aux touristes revenant de certaines zones rouges ont freiné les Terriens. Du coup, nos trois virées sont tombées à l’eau. À cause de nous, les aéroports et les compagnies aériennes ont affiché une baisse de fréquentation de 70%. Le voyage vers l’étranger a été déclaré cliniquement mort. Preuve en est cette offre absurde (ou géniale, c’est selon) de la compagnie australienne Quantas qui, en octobre 2020, a proposé des trajets reliant Sidney à… Sidney. Un vol de sept heures avec plateau repas, survol de quelques sites touristiques, films à choix et retour au point de départ.

Pour être honnête, ma dernière escapade à l’étranger s’est déroulée en février 2020. En France voisine. Durant cinq jours, l’association Livre et Lecture basée à Lyon m’a transporté sur les autoroutes et les départementales de la région Auvergne Rhône-Alpes, pour rencontrer des élèves qui avaient lu mon dernier roman. Une joie (sans aucune ironie). Depuis, morne plaine. Je suis en train de vivre ma plus longue période sans voyage vers l’étranger depuis une bonne trentaine d’années. Carrément.

Bref, pour voyager aujourd’hui, il reste trois possibilités: 1. les drogues 2. les livres 3. les plateformes de streaming. 1. Les drogues, j’y renonce d’emblée. Parce que voyager en perdant conscience, ce n’est pas voyager, c’est… perdre conscience.

2. En 2021, les bouquins se ramassent à la pelle. Héritage désuet d’une époque révolue, la cabine téléphonique s’est transformée en actrice culturelle de proximité ! Entrez dans une de ces boîtes à livres avec l’intention de choisir un petit roman, vous ressortirez avec un bouquin de bricolages, un essai sur la bio résonance et… trois gros romans. Par ailleurs, les bibliothèques municipales vous tendent les bras et vous surprendront. Comme la sublime et spacieuse Médiathèque de Sion logée dans les anciens arsenaux fédéraux ou la dynamique bibliothèque de Vevey couplée avec son Café littéraire donnant sur le quai, ou encore l’étonnante Médiathèque de Thonon-les-Bains installée dans l’ancien couvent de la Visitation, avec son plafond de verre posé sur la cour intérieure. Sans parler des bibliothèques accessibles dans les musées sans que personne (ou presque) ne le sache, comme celle juchée au dernier étage du Musée d’ethnographie de Genève. On y vient pour consulter un ouvrage et on y passe tout l’après-midi, avec le sentiment d’être parti ailleurs.

3. Pour une dizaine de francs par mois, vous avez accès à Disney +. De gros boutons s’offrent à vous, comme autant d’univers imaginaires: Disney, Pixar, Marvel, Star Wars. Chacun de ces boutons représente à lui seul des milliards de dollars de production cinématographique. Et surtout cet alignement propre et élégant rend présentable la politique carnassière de Disney en matière de divertissement. D’abord, Walt Disney a adapté des œuvres littéraires libres de droits (Blanche Neige, Pinocchio, etc.). Puis racheté les studios Pixar qui réalisent des films extraordinaires sans support papier. «Si ton ennemi est meilleur que toi, alors achète ton ennemi», tel est le mantra de la Mickey Corp. Puis, en 2009, Disney s’offre un nouveau met de choix: Marvel! Quel est le point commun entre les bandes dessinées de Riri, Fifi, Loulou et Iron Man se frittant avec Thanos? Aucun (mais ça n’a aucune importance). Enfin, en 2012, Disney se paie la galaxie Star Wars. Du sabre laser aux Aristochats, le voyage est sans limite.

Et à l’avenir?

Reviendra-t-on au vol pour Edimbourg à 25 francs aller simple? Le secteur aérien continuera-t-il de bénéficier de cette révoltante absence de taxe sur le kérosène, comme c’est le cas depuis 1944? Le flyskam a été inventé en 2018, en Suède. Trois ans plus tard, je crois que des millions de voyageurs seraient à nouveau très heureux d’avoir honte de prendre l’avion…

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