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mardi, 10 mars 2020 11:00

Fous, mais pas cinglés

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Eugene choisir60ans2019En novembre 2019, choisir fêtait ses 60 ans dans l'espace feutré de la Société de lecture de Genève. L'occasion pour une dizaine d'écrivains de venir lire à haute voix l'un de leurs textes édités dans la revue devant une assemblée d'invités heureux et conquis. À l'image d'Eugène qui a lu la présente chronique Fous, mais pas cinglés, parue in choisir n°684 juillet-août-septembre 2017, consacrée aux extrêmes. Enregistrée en live, nous vous proposons de l'écouter ci-dessous:

Depuis 2015, Eugène est un chroniqueur régulier de choisir et nous offre son regard pointu sur les petits travers de notre société. Il est l'auteur d'une vingtaine de livres pour enfants et adultes dont Le Livre des débuts (Lausanne, L’Âge d’homme 2015, 160 p.) et Ganda (Genève, Slatkine 2018, 176 p. - lire sa recension ici). Il anime de nombreux ateliers d’écriture et enseigne depuis 2006 à l'Institut littéraire Suisse de Bienne.

Né à Bucarest en 1969, Eugène arrive en Suisse à l'âge de six ans, le mois et l’année où l’homme s’envole pour marcher sur la Lune. D'une créativité débordante, l'écrivain aborde l'écriture sous toutes ses formes: romans, recueils de nouvelles, contes, récits pour enfants, pièces de théâtre, chroniques, albums pour les tout-petits. Auteur-comédien, il joue ses propres textes sur scènes depuis une dizaine d'années. Avec son épouse historienne de l’art, Alexandra Kaourova, il a également été commissaire de l’exposition Stalker, expérimenter la Zone proposée à La Maison d’Ailleurs en 2013.

Lire sa chronique également ci-dessous.


Fous, mais pas cinglés

Ça commence par un immense éclat de rire. Cette année, le Xtreme de Verbier a été annulé pour cause... de mauvais temps. Les têtes brûlées descendent des murs de neige à 3000 mètres d’altitude, affrontent des pentes à 60 degrés, sont entourés de rochers coupants, mais s’il y a un peu de brouillard, on annule tout.

Fous, mais pas cinglés, les champions du Xtreme. Le brouillard et la tempête seraient pourtant une difficulté supplémentaire bienvenue. Ça me rappelle l’extrémisme de Mike Horn. Vous vous souvenez? En 2004, le Superman des défis ridicules a traversé la banquise du pôle Nord à pied en évitant de se faire dévorer par les ours blancs ou de passer à travers la banquise de plus en plus fine à cause du réchauffement climatique. Tout le monde l’a félicité. Comment faire mieux? Comment aller au-delà de l’extrême? L’embêtant avec la Terre, c’est qu’il n’y a qu’un seul pôle Nord. Super Mike a donc trouvé la parade: éteindre la lumière. Il a retraversé la banquise, mais de nuit. Marcher pendant deux mois et demi en pleine noirceur, il fallait y penser. D’ailleurs, l’idée ne vient pas de lui, mais d’un autre fondu de l’extrême: le sportif norvégien Borge Ousland.

Problème métaphysique: la lampe frontale n’éclaire qu’à 15 mètres. «Tous les 15 mètres, raconte Mike Horn dans une interview promotionnelle accordée à XO éditions, en 2007, Borge et moi devions prendre des décisions vitales concernant l’épaisseur de la glace, la direction à suivre, l’endroit où mettre la tente, etc., rendant la situation d’autant plus pénible et dangereuse.» Remettre sa vie en jeu tous les 15 mètres durant 1000 km: voilà un aventurier qui sait se compliquer la vie! Prenez ça dans votre face, les petits frimeurs de Verbier. Super Mike, s’il devait participer un jour (enfin, une nuit) à votre Xtreme de chochottes fluorescentes, il attendrait un cyclone sur les Alpes, s’attacherait une jambe dans le dos et s’élancerait à trois heures du matin avec un foulard en kevlar noué sur les yeux. Tout en descendant, il écrirait tranquillement un SMS à ses deux filles pour leur dire combien il les aime.

L’absence de limites en tant que valeur absolue, ça a commencé quand? Je crois beaucoup aux chansons populaires pour exprimer une époque. Et bien, il se trouve qu’en 1992 -pile un quart de siècle donc- 2 Unlimited, un duo d’eurodance belgo-néerlandais, faisait un carton avec son tube No limit. Le refrain? «No no no no no no no no no no no no there is no limit!» Tout le monde a compris ou je traduis? Ce beat et ce refrain devint numéro 1 en Angleterre, en Espagne, en France et même... à Château-d’Œx, où vivait Mike Horn, le Sud-Africain, immigré en Suisse depuis deux ans. Gageons que le jeune Mike s’est trémoussé sur 2 Unlimited dans un des dancings du Pays d’En-Haut. Il a évidemment kiffé grave ce vers: «No valley to deep, no mountain too high.»

La même année, Super Mike signe son premier contrat avec un sponsor: la firme italienne Spector. Ils produisent des montres dont le slogan est (tiens, tiens !) No limits. Car il ne faut pas oublier que le sponsor est aux sports extrêmes ce que l’air chaud est aux montgolfières. Et le sponsor, quel qu’il soit, n’a besoin que d’une chose: d’images pour associer son nom au héros du moment. De l’autre côté, le sportif extrême n’a besoin que d’une chose: immortaliser son exploit sur une photographie ou un film. À quoi bon se laisser tomber au fond d’un ravin, en beuglant ses tripes, attaché par un élastique à un pont, s’il n’y a pas de caméra? À quoi bon descendre l’Amazone à la nage si on ne prend aucune photo du banc de piranhas qui s’approche pour nous bouffer les guiboles?

Et en matière de sponsoring de l’extrême, le mastodonte qui se profile à l’horizon des années 90 est un taureau rouge. Red Bull soutient tout ce qui bouge vite: la F1, le ski en ville, le plongeon de haut vol, le motocross de la mort qui tue grave et j’en passe et des plus mortels. En 2007, j’ai interviewé pour le journal Le Temps un pilote de voltige aérienne. Il payait tout: son avion, son entretien et les voyages (à Rio, dans les Émirats du Golfe, à Sidney, etc.). La course consiste à slalomer aussi vite que possible entre des plots géants gonflés et posés sur un plan d’eau. Red Bull assure la construction des plateformes, l’infrastructure de la manifestation, la sécurité et fournit des images aux médias du monde entier. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour inciter un jeune boutonneux à acheter une cannette bourrée de taurine dans l’épicerie en bas de chez lui?

À la même époque, j’ai rencontré un jeune sportif de l’extrême. L’ado avait vu Yamakasi, ce film plutôt marrant et assurément spectaculaire produit par Luc Besson en 2001. Depuis, Étienne n’avait plus qu’une idée en tête: faire du parkour en ville. Sauter d’un toit sur une terrasse, puis se laisser glisser sur une verrière en pente jusqu’à la corniche. Sauf que ses parents y étaient strictement opposés. Alors, ils ont trouvé un compromis: jusqu’à sa majorité, Étienne ferait du parkour au sol. Vous savez à quoi il passait ses mercredis après-midi? Ce héros des temps modernes ouvrait la portière de la Mazda de sa mère, baissait la vitre et sautait à travers la portière. Une fois, deux fois, dix fois. Étienne s’éraflait les bras, les épaules, se cognait la tête, mais il continuait. Mercredi après mercredi. Au début, il atterrissait sur un matelas, puis directement sur le gazon devant la maison, à Cossonay. Son père espérait qu’il se lasserait. Erreur: à 18 ans, il a rejoint ses potes sur les toits de Zurich, Bâle ou Renens. Leur équipe réalisait des clips postés sur YouTube. Chaque vidéo générait des milliers de vues.

Cinq ans après Yamakazi, Casino Royal -le premier James Bond avec Daniel Craig- met en scène une course poursuite genre parkour dans un chantier. Saut d’une grue à l’autre, glissade sur des toits en tôle, saut de panthère sur une table de soudure, chute d’étage en étage dans une cage d’escalier: une chorégraphie hallucinante, exécutée par le frenchie Sébastien Foucan. Dans le making of, on découvre que durant le tournage, il est attaché par un fil, effacé au montage. Fou, mais pas cinglé...

Émotions fortes, sponsor et cinéma 

Tels sont les ingrédients qui dopent le sport extrême depuis un quart de siècle. Mais que nous réserve l’avenir? Hélas pour les extrémistes de l’adrénaline, la Terre n’est pas extensible. L’Everest fera toujours 8848 mètres et pas un piolet de plus. Bien sûr, les alpinistes peuvent se créer des difficulté : par exemple, l’escalader de nuit et en hiver. Puis sans assistance respiratoire. Puis en tongs. Puis en chantant La Traviata. Mais tôt ou tard, ils atteindront le sommet du ridicule.

Non, la solution est ailleurs. Changeons de planète. Savez-vous quel est le plus haut sommet du système solaire? Le mont Olympe, sur Mars. Un titan qui culmine à 22 kilomètres. Vous avez bien lu: presque trois fois l’Everest! Ouh, je vois déjà la barbe de Mike Horne frétiller.

Le sport extrême extra-terrestre: la voilà la solution financière pour aller sur Mars! Coloniser la planète rouge en faisant pousser des tomates rachitiques et des pommes de terre farineuses dans une serre? Quel projet ringard! Le Mayflower, c’était il y a quatre siècles, les gars. Par contre, avoir du fun sur Mars, faire du vol en wingsuit au-dessus du désert rouge, enchaîner les parkours dans les canyons martiens puis revenir sur Terre et frimer sur les plateaux de télé: les candidats vont s’arracher les billets pour rentrer dans la fusée.

D’ailleurs, le premier pas dans cette direction a été effectué en 2012 par Félix Baumgartner. Un ballon gonflé à l’hélium a hissé ce fou de parachute à 39,5 km au-dessus des pâquerettes. Autrement dit, Baumgartner s’est presque laissé tomber depuis l’espace. Et qui était le sponsor de l’opération? Red Bull. Et qui a retransmis la chute en live? YouTube. Opération parfaite, je vous dis.

Cinq minutes après son atterrissage, le bon Félix s’est attelé à la rédaction de son autobiographie: Ma vie en chute libre. Mémoires supersoniques. Gros succès en librairie. Fou, mais pas cinglé. En tout cas, si le sport extrême finit par emmener l’Homme sur Mars, alors vive le sport extrême!

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