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lundi, 13 décembre 2021 12:29

Prénoms: quelles histoires!

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Daenerys, la génocidaire, sur son dragon Saison 8 © Game of Thrones / HBONous sommes le 12 mai 2019. C’est-à-dire à la fin de l’ancien monde. Une époque bénie où les virus restent cantonnés à Hong Kong et où les pandémies ne déciment la population que dans certains films de Soderberg (Contagion, 2011). Une série télévisée impose depuis quelques années l’imaginaire plein de batailles, d’infanticides, d’exécutions capitales, de zombies, de tortures et de dragons d’un écrivain américain sexagénaire: Georges R.R. Martin. Sa saga A song of ice and fire, dont le premier volume -A Game of Thrones- a été publié en 1996, est produite et adaptée pour la télévision par la chaîne HBO.

Au fil des saisons, les per­sonnages deviennent si populaires que des milliers de parents à travers le monde baptisent leurs filles Daenerys, Kaleeesi ou Aria. Tout se passe pour le mieux dans la meilleure des fantasy possible, jus­qu’au fatidique 12 mai 2019. L’avant-dernier épisode de la huitième et dernière saison raconte la victoire to­tale de Daenerys, mère des dragons, sur la cruelle et roublarde Cersei Lannister. Seulement voilà, même si les cloches retentissent sur la ville de Port-Réal, signal de la capitulation de la garnison, Daenerys chevauche son dragon une dernière fois. Des torrents de feu transforment les femmes, les enfants et les soldats désarmés en torches vivantes. La libératrice de milliers d’esclaves est finalement devenue… une génocidaire.

Nom d’un prénom!

Pas besoin d’imaginer la tête des pauvres parents qui ont appelé leur fille Daenerys. Les fans se sont filmés eux-mêmes! GoT (A Game of Thrones) était si populaire que les téléspectateurs abandonnaient leur sofa pour se retrouver dans les bars visionner chaque épisode sur grand écran. Un peu comme pour les matchs de la Coupe du monde de foot­ball. Mains sur la bouche, visa­ges décomposés, têtes baissées. «Oh my God, no… Daenerys seriously… Danny, what are you doing?» 

Le show a démarré en 2011. Donc les petites Daenerys ne pouvaient pas avoir plus de huit ans. Et elles avaient sûrement (j’espère !) l’interdiction de regarder cette série absurdement violente. Le lendemain matin de cet épisode douloureux, les fillettes ont dû découvrir que leurs parents les observaient bizarrement. «On aurait quand même dû l’appeler Cindy…», regrettaient-ils en mâchant leurs céréales trop sucrées.

Évidemment, ce n’est pas la première fois qu’une série américaine lance la mode d’un prénom. Il y a eu une flopée de Pamela et Bobby à cause de Dallas, une kyrielle de Phoebe (prononcez Fibi) à cause de Friends, une nuée de Skyler à cause de Breaking Bad. Mais ce sont tous des personnages positifs d’un bout à l’autre de la série. Jamais encore un personnage positif n’avait versé dans la folie meurtrière au point qu’à l’épisode suivant les rescapés organisent son assassinat au nom de la liberté!

Les risques du pouvoir

Ah, les prénoms… Le mystère absolu des prénoms! Tout à coup, deux adultes disposent d’un pouvoir absolu: celui de nommer un être humain. On peut orienter toute une vie en glissant une référence à la my­thologie grecque, aux saints chré­tiens, à un empereur romain ou à un sportif. Depuis l’école primaire, j’ai quand même croisé un César, une Phèdre, un Auguste, un Sigismond,[1] un Attila, un Adolfo, un Achille, un Angelos, deux Eva et… un Jésus. Je n’ai encore jamais organisé de soirée où j’inviterais ces illustres prénoms. Mais j’en imagine déjà le déroulement. Jésus se présente à Attila, tandis qu’Eva écluse des mojitos avec Adolfo et que César essaie de pécho Phèdre.

Au fil de la soirée, les convives finissent par découvrir qu’ils portent tous un prénom hors norme. Là, deux possibilités. Soit ils m’en veu­lent parce que je suis en train de rire à leurs dépens, soit ils trouvent que c’est la soirée la plus surréaliste de leur vie.

Dans mon appartement, un certain Fanfan a posé le carrelage à la salle de bain. Par la suite, on s’est croisé plusieurs fois. Il est entrepreneur, Français, jovial et installé dans les Alpes vaudoises depuis vingt-cinq ans. Un jour, je monte dans sa voiture pour un trajet d’une demi-heure. On se met à parler prénoms. Fanfan veut savoir pourquoi je signe mes livres de ce seul Eugène.

– Quand j’ai commencé à écrire, je n’étais pas sûr que mes parents adoreraient ce qui allait sortir de moi. Alors j’ai eu l’idée de faire de mon prénom mon pseudonyme. En plus, je me sens bien dans mon prénom. Eugène, ça vient du grec. Ça veut dire «Bien né».
– Du coup, tu n’embêteras pas ton fils, rigole Fanfan. Il devra se faire un nom, pas un prénom.
– Tiens, je n’y avais jamais pensé. Et Fanfan, c’est le diminutif de François, j’imagine?
– Pas du tout. Mon vrai prénom, c’est Floréal.
– Quoi?
– Flo-ré-al. Ça vient du calendrier républicain mis en place juste après la Révolution française. Ça correspondait au huitième mois de l’année. Mon père était communiste et il a voulu me donner un prénom révolutionnaire. Sauf que moi je déteste ce prénom. Du coup, je me présente à tout le monde comme Fanfan.

Guillotine et gros sous

À propos de Révolution, celle de 1917 en Russie a décrété la rupture complète avec le monde tsariste. Même le pays s’est rebaptisé: Russie a rapidement été remplacé par l’acronyme U.R.S.S. Mais ce n’est pas tout. Quand on dynamite des églises et qu’on fusille des prêtres, on ne va pas laisser des prénoms chrétiens dans les passeports ! Au début des années vingt, les bolcheviks ont ainsi proposé Tractorina (Tractorine?) ou Marksina (Marxine?) par exemple. On a aussi puisé aux sources purement physiques de la nature en s’ins­pirant du tableau de Mendeleïev. À Leningrad (anciennement Saint-Pétersbourg), des petits Hélium jouaient avec des petites Lithium dans la cour de l’école…

On a également beaucoup insisté sur le renouveau et la lutte. Avangarda (tiré d’avant-garde), Barrikada (tiré de barricades), Oktjabrina (octobrine?) pour les filles et Agit (agit-prop), Partizan (partisan) et même Giotin (guillotine) pour les garçons.

Par ailleurs, nommer les gens peut rapporter gros. Le prénom, sorti en salle en 2014, a été vu par plus de trois millions de spectateurs au cinéma et sa diffusion sur TF1 a réuni sept millions de téléspectateurs. Le nom des gens sorti en salle en 2010 a intéressé près d’un million de spectateurs. Il raconte les aventures de Bahia Benmahmoud, jouée par Sarah Forrestier, et d’Arthur Martin -oui comme les machines-, joué par Jacques Gamblin.

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous le monologue de présentation du personnage principal: «Lors de la dernière coupe du monde de foot, dans l’équipe de Corée du Sud, ils étaient sept joueurs à porter le même nom de famille ‹Kim›. Le commentateur disait: ‹Kim déborde sur la droite et passe à… Kim… qui centre pour la tête de… Kim …› (…) Je m’appelle Arthur Martin, nous sommes 15'207 à porter exactement le même nom en France et j’ai toujours eu l’impression de faire partie de l’équipe de Corée du Sud.»

Pour rester dans le cinéma, la dernière scène de la trilogie Indiana Jones (à la base, il devait y avoir trois films et basta) est centrée sur le prénom du héros. On apprend qu’à seize ans le futur archéologue aventurier en avait assez de s’appeler comme son père: Henry Junior. Il s’est donc baptisé «Indiana» qui est le nom… de son chien. Éclat de rire des autres protagonistes. Clap de fin. Le prénom comme révélation finale!  

[1] Empereur du Saint-Empire romain germanique au XVe siècle, pour ceux qui ont tout oublié de leurs cours d’histoire…

Eugène Meiltz, de son nom de baptême, est un écrivain romand. Voir les recensions de ses derniers livres Ganda et Le mammouth et le virus (Genève, Slatkine 2018 et 2020).

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.