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jeudi, 11 novembre 2021 06:14

La Suisse, symbole de Jérusalem

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Plaque commémorant le séjour de Dostoïevski à Vevey, posée en 1968 © Musée historique de Vevey

Ce 11 novembre 2021 marque le bicentenaire de la naissance de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881), génie de la littérature russe. Son œuvre est le miroir d’une intense quête spirituelle qui l’habita toute sa vie et ne laisse pas, aujourd’hui encore, d’interpeller. Dans son roman L’Idiot, écrit en grande partie à Genève en 1867,[2] Dostoïevski traite des thèmes du péché et du salut, de la mort et de la résurrection. Le personnage central est le prince Léon Nicolaïevitch Mychkine, que ses proches appellent «l’idiot» mais en qui la critique voit une figure christique.[3] Quant à la Suisse, elle y tient le rôle de Jérusalem dans les récits évangéliques des derniers jours de la vie de Jésus.

Stephan Lipke sj, Moscou, dirige l’Institut jésuite Saint-Thomas de Moscou. Il participe à une recherche scientifique russe sur Dostoïevski.[1]

Le récit commence en Suisse, où le prince va se faire soigner -il souffre du même mal que Dostoïevski, l’épilepsie (Dostoïevski VIII, 6). Il se termine également dans ce pays, au moment où il sombre définitivement dans la folie au chevet de Nastasia Filippovna, assassinée par Rogojine, et qu’on le ramène dans la clinique du Dr Schneider, son vieux médecin (Dostoïevski VIII, 507-508).

Dès son arrivée en Suisse, à Bâle, le prince est tiré de son humeur dépressive par la vue d’un âne. Il dira par la suite à la générale Epantchine et à ses trois filles, Alexandra, Adélaïde et Aglaé: «Grâce à cet âne, je me mis d’un coup à aimer toute la Suisse, ce qui fit disparaître la tristesse que j’avais éprouvée auparavant.» À partir de ce jour, il ressent une «sympathie» à l’égard de ces bêtes. Les trois jeunes filles se mettent à rire lorsque le prince leur parle de l’âne. Adélaïde dit qu’elle en a vu un, Aglaé ajoute: «Et moi, j’en ai même entendu un.» Et quand il déclare que «l’âne est un homme bon et utile» (!), la générale Epantchine ne sait que dire, sinon lui demander s’il est «bon» (Dostoïevski VIII, 48-49).

Le prince de la paix

L’association entre l’âne et le prince Mychkine, l’idiot, revient à plusieurs reprises dans le texte du roman. De fait, il existe réellement un rapport entre l’âne et le prince -le même qu’entre l’âne et le Christ dans les évangiles. L’arrivée du prince à Bâle est mise en parallèle avec l’entrée du Prince de la paix à Jérusalem (Mt 21,1-11). De même, la tristesse du prince au cours de son voyage correspond à l’affliction de Jésus au sujet de Jérusalem (Lc 19,41-44), un rapprochement d’autant plus clair que Dostoïevski se désolait du fait que, selon lui, l’Europe ne savait pas discerner ce qui importe pour obtenir le salut (Dostoïevski VIII, 79 ; XXIII, 34).[4]

Le prince entre en conflit avec le curé et l’instituteur du village valaisan où il séjourne, parce que les enfants se sont attachés à lui (Dostoïevski VIII, 57-61), comme Jésus est en butte à Jérusalem à l’hostilité des prêtres et des docteurs de la Loi en raison de sa proximité avec les «petits» (Mt 21,15-16). De même le souci du prince pour Marie, violée et malade (Dostoïevski VIII, 58-63), est comparable à la proximité de Jésus avec Marie de Magdala (ou les autres Marie, cf. Jn 12,3; 19,25; 20,11-18). Comme Jérusalem dans les évangiles, la Suisse, dans le roman, est le lieu où le «Prince de la paix» veut apporter l’amour et la paix, ce qui est précisément la raison pour laquelle il entre en conflit avec les détenteurs du pouvoir.

La suprématie de la mort 

La Suisse est aussi liée au thème de la mort. À Bâle, le prince voit le tableau de Hans Holbein le Jeune représentant le Christ mort. Devant une copie de cette œuvre qui se trouve chez Rogojine, il s’écrie: «Ce tableau peut faire perdre la foi à n’importe qui» (Dostoïevski VIII, 182). Cette même œuvre amène le jeune Hippolyte mourant à méditer sur le pouvoir de la mort (Dostoïevski VIII, 339).

Ce pouvoir se manifeste dans le fait que le prince ne parvient pas à sauver Marie (ni plus tard Nastasia Filippovna: Dostoïevski VIII, 138), qui ne le croit pas lorsqu’il lui dit qu’elle est innocente de son déshonneur, et qui finit par mourir, victime de la pauvreté de sa famille, de la violence sexuelle du voyageur de commerce qui l’abuse puis la rejette, et de la bigoterie de son entourage (Dostoïevski VIII, 58-63).

Le récit que fait le prince de son voyage à Lyon en compagnie du Dr Schneider, au cours duquel tous deux sont témoins d’une exécution capitale, renvoie aussi à ce lien entre la Suisse et la mort (de Jésus). Le fait que cette exécution a lieu à Lyon n’empêche pas le rapprochement avec la Suisse. Jésus ne quitte-t-il pas lui aussi Jérusalem pour être exécuté hors les murs?

Première adaptation cinématographique de L’Idiot par le Russe Pyotr Chardynin, 1910

Cette scène est en rapport avec la mort du Christ dans la mesure où le prince se concentre totalement sur le crucifix tendu au condamné (Dostoïevski VIII, 21). Les tourments du supplicié lui inspirent cette remarque: «Le Christ a aussi parlé de ce tourment et de cette horreur», sans doute une allusion aux paroles de Jésus: «Maintenant mon âme est troublée» (Jn 12,27) ou «Mon âme est triste à en mourir» (Mc 14,34). En 1849, debout sur l’échafaud avant un simulacre d’exécution, Dostoïevski déclara à ses compagnons d’infortune: «Nous serons avec le Christ.»[5]

Pour le prince, ce ne sont donc pas seulement le dimanche des Rameaux et les premiers jours de la Semaine sainte qui sont en rapport avec la Suisse -où il a tenté d’apporter l’amour et la bonté en sa qualité de «Prince de la paix»-, mais aussi le Vendredi saint, qui marque l’échec de cette tentative et la suprématie de la mort.

Une communauté 

À la question de savoir s’il y a encore quelque chose après la mort, la fin du roman donne cette réponse: en Suisse, trois femmes et deux hommes entourent le prince qui a sombré dans la folie (Dostoïevski VIII, 509), comme trois femmes (Mc 15,40) et deux hommes sont réunis autour du corps de Jésus (Jn 19,38-39).[6] La scène se déroule en Valais, et l’on note que sur les icônes de la mise au tombeau, l’arrière-plan représente souvent des montagnes.[7] Même s’il ne s’agit pas encore d’une résurrection, il y a là une communauté endeuillée qui évoque un au-delà du «Christ mort».[8]

Ainsi la Suisse est le lieu où se reproduisent symboliquement l’entrée de Jésus à Jérusalem et sa proclamation de la Bonne Nouvelle, où l’échec de cette proclamation s’exprime dans sa condamnation à mort et où se reproduit au soir du Vendredi saint son ensevelissement par une communauté qui l’aime. Sera-t-elle aussi, comme Jérusalem, un lieu de résurrection? La question reste ouverte.

(traduction Claire Chimelli)

 

 [1] The reported study was funded by RFBR (Russian Fund for Basic Research) according to the research project n° 18-012-90020/18.
[2] Fjodor Dostojewski, Œuvres complètes en 30 volumes, Leningrad, Nauka 1972-1990. Les renvois à cette édition dans cet article sont indiqués comme suit dans le texte : Dostoïevski, n° du volume, n° de page.
[3] Cf. notamment Romano Guardini, L’univers religieux de Dostoïevski (trad. française), Paris, Seuil 1947 (édition originale allemande, 1932).
[4] Nadezhda Mikhnovets, "Tema Rossiia-Evropa i problema chelokeka v tvorchestve F. M. Dostoevskogo nachala 1860 gg." [Le thème Russie-Europe dans les œuvres de F. Dostoïevski du début des années 1860], in : Pechat‘ i slovo Sankt-Peterburga. Peterburgskie Chtenia 2016, Saint-Pétersbourg 2017, pp. 94-95.
[5] Elena Novikova, «Nous serons avec le Christ». Roman F.M. Dostoevskogo «Idiot», Tomsk 2016, p. 12.
[6] Tatiana Kaskatkina, O tvoryashei prirode slov. Ontologichnost’ slova v tvorchestve F. M. Dostoevskogo kak osnova realizma v vysshem smysle [Sur la nature créatrice des mots. La nature ontologique de la parole dans l’œuvre de F.M. Dostoïevski en tant que fondement d’un réalisme supérieur] Moscou 2004, p. 262.
[7] Ibid., p. 263.
[8] Ibid.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.