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jeudi, 14 novembre 2019 09:48

Clartés automnales

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MagicLignt BeatAltenbachSJMagic Light © Beat Altenbach sjL'automne a toujours été ma saison préférée, aussi loin que remontent mes souvenirs d'enfant. Peut-être parce que je suis né à la fin d'un mois de septembre, et que ce mois est précisément celui du lent (ou brusque) glissement d'une saison vers une autre, certes plus sombre et intérieure, mais avec un ultime pavoisement de couleurs qui m'émeut chaque année davantage. Oh! Je le sais, le réchauffement climatique, dont on nous parle depuis plus de vingt ans déjà, montre aujourd'hui des signes visibles de son influence en général, sur le niveau de l'eau des océans et le recul des glaciers, ainsi que sur la faune et la flore. Mais ce "bon vieux temps" révolu n'était pas non plus toujours "bon" et les générations précédentes pourraient en témoigner.

Sommes-nous désormais entrés dans cette ère dite de l'anthropocène, selon les géologues et les paléobiologistes, nécessitant une remise en question fondamentale de notre manière de vivre? Ces questions importantes et ces constatations n'ont toutefois pas leur place ici, parce qu'il est temps d'aborder ces Clartés automnales d'un apprenti lecteur d'autrefois, dans la lumière d'aujourd'hui.

Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêve.
Je n'en puis comparer le lointain souvenir
Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève
Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir.
Alfred de Musset, La nuit d'octobre (1837)

Adieu, vive clarté est un récit autobiographique de Jorge Semprún (1923-2011) dont le titre lui-même avait été emprunté à un poème de Charles Baudelaire. Et parce que la saison de l'automne est liée à celle de la vie, de nombreux sociologues et spécialistes en gérontologie ont abordé ce vaste champ pluridisciplinaire. À titre d'exemple, et entre parenthèses, deux ouvrages sont à mentionner ici. Le premier, certes un peu "dépassé" aujourd'hui, c'est le volumineux essai que publiait Simone de Beauvoir (1908-1986) en 1970, intitulé sobrement La Vieillesse. Je l'ai lu alors que j'étais dans ma trente-deuxième année et j'avais souligné à cette époque ce passage dont la justesse se vérifie actuellement en ce qui me concerne:

Simone de Beauvoir 1967 wiki«Souvent un équilibre s'établit: des choses sont encore à faire sans que le temps vous prenne à la gorge. Des progrès sont même encore possibles. Mais ils ont à cette époque de la vie un caractère décevant: on progresse, oui, mais en piétinant. Au meilleur des cas, le vieillard ne dépassera pas beaucoup le point qu'il a atteint. Il y en a qui se livrent à d'inutiles contorsions pour sortir de leur peau: ils ne parviennent qu'à se caricaturer, non à se renouveler. En vérité, l'œuvre ne peut s'enrichir qu'en accord avec ce qu'elle est et ne cessera pas d'être.» (Op. cit., p.433)

Le second ouvrage, plus récent, est un travail réalisé par une équipe interdisciplinaire genevoise placée sous la direction de Christian Lalive d'Epinay et de Dario Spini. Il est intitulé: Les années fragiles. Il s'agit d'une d'enquête auprès de 340 octogénaires suivis durant une période de cinq ans, publiée en 2008 par les Presses de l'Université Laval, au Canada. Les conclusions de cette étude sont pertinentes: une forme de fragilité et d'émotivité accrue s'installe au-dedans de nous, en même temps qu'une sorte d'indifférence générale face aux graves évènements du monde au sujet desquels l'information nous abreuve désormais à chaque heure du jour et de la nuit. Paradoxalement (et heureusement), ce pays du grand âge, c'est aussi celui des engrangements, comme l'écrivait autrefois le poète Gustave Roud à son amie Vio Martin, ou encore Gonzague de Reynold, qui loue cette "Nuithonie" de septembre:

Gonzague de Reynold«L'automne est la saison qui te convient, ô terre que le printemps ne visite pas!
Les colchiques sont tes plus belles fleurs; les baies de pourpre enguirlandent tes buissons.
Tes paysages se transfigurent et perdent leur verdure monotone.»

De même, Jorge Semprún nous offre, dans un récit déjà mentionné, des lignes d'un lyrisme saisissant au sujet de cette saison, peu avant qu'il ne soit déporté lui-même au célèbre camp de Buchenwald:

«Toute la journée, la lumière d'août qui s'évaporait dans la brume du soir avait été remuée, traversée par des reflets d'automne:  du chatoyant, du mordoré, émiettant quelque peu la densité, l'aplomb du soleil estival.
Septembre s'insinuait déjà dans le paysage, dans la langueur renouvelée, l'obsolescence des couleurs, la nostalgie rose et bleue des massifs d'hortensias.»

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Ah! Cette lumière d'août… C'était il y a fort longtemps, alors que je travaillais dans une grande entreprise sidérurgique de la Broye vaudoise. De retour d'un bref voyage professionnel de deux jours à Düsseldorf, où se tenait une foire internationale consacrée aux installations de fonderie, j'avais probablement capté là-bas une mauvaise bactérie. Quelques jours après mon retour, ces bactéries s'étaient manifestées par une sorte de grippe. Le troisième jour, mon état de santé s'était aggravé. Suite à un examen radiographique fait par mon médecin de famille qui révéla une image pulmonaire alarmante (pneumonie bilatérale atypique), l'on me conduisit le jour même au Centre hospitalier universitaire à Lausanne. Deux jours plus tard, j'étais transféré dans une clinique spécialisée à l'époque pour ce genre d'affections pulmonaires, nommée Sylvana, située dans les hauts de Lausanne. Placé sous Erythromycine par perfusion, ma température oscillait toujours en dessus de quarante et un degrés. Un certain soir, une infirmière était venue me prendre le pouls. Craignant une syncope, elle avait aussitôt appelé le médecin assistant. Je le vois encore enlever rapidement le cathéter qui provoquait (je l'ai appris beaucoup plus tard) une phlébite infectieuse à mon bras gauche, non sans avoir allumé au préalable le grand éclairage au plafond de la chambre, cette vive clarté pour mes yeux fiévreux, habitués à l'obscurité. Ce détail est en effet important. Ce seront là mes derniers instants de lucidité et de perception sensorielle des voix, avant une incursion dans le monde de la mort imminente (désignée souvent sous le terme anglais de NDE), vécue ici d'une manière unique et saisissante et que l'éclairage de la pièce avait probablement favorisé. Ma pneumonie était à mycoplasma pneumoniae, un diagnostic confirmé par la sérologie.

Il existe certes une abondance de témoignages et d'ouvrages concernant ces états modifiés de la conscience, et beaucoup de personnes, lorsque l'on aborde ce sujet, ont semble-t-il vécu de telles expériences, mais n'en parlent pas volontiers, au risque de passer pour des illuminées ou des mystiques. Si j'ai tenu à évoquer avec certains détails médicaux cette expérience personnelle, il y a lieu de rappeler ici, en guise de préambule, ces lignes de Sylvie Déthiollaz et Claude Charles Fourrier:

DethiollazFourrierLivre«À l'heure actuelle, objectivement, force est de reconnaître que l'on a pas d'explication scientifique pour des phénomènes comme les NDE, ou d'ailleurs pour tout autre EMC (Etat modifié de conscience)… ni d'ailleurs pour la conscience. Du point de vue de la science, l'énigme de la conscience et du spirituel demeure entière.
Pour la déchiffrer, l'étude des EMC non ordinaires constitue probablement la voie à suivre. Pourtant, entre essayer de prouver qu'il s'agit d'hallucinations ou de visions, ou de prouver que ce n'en sont pas, ne passe-t-on à pas côté de l'essentiel?
Comme le disait Gandhi: "la vie n'est pas un problème à résoudre, mais un mystère à vivre.»

(États modifiés de conscience, Lausanne, Favre 2011, p. 218)

En ce qui me concernait, j'étais entouré de toutes part de lumière, juché au sommet intérieur d'une sorte de pyramide éblouissante, semblable à celle de la charpente du clocher de l'église Saint-Etienne de Moudon (que je n'avais cependant jamais visitée à l'intérieur), une charpente très aérée, mais sans tuiles, ouverte sur le ciel. Il n'y avait pas de voix, ni de musique dans cette atmosphère de plénitude et de bien-être absolu que des mots sont bien incapables de décrire. J'ignore la durée de cet état ascensionnel. Une infirmière était là, mais je ne la voyais pas. Me tenant par le bras, elle me dissuadait de redescendre, parce que j'étais effectivement resté étendu dans mon lit, et qu'il n'y avait pas lieu d'aller plus bas. Puis tout redevint calme dans la chambre. Je m'endormis bientôt dans la nuit retrouvée.

Le lendemain, après un copieux petit-déjeuner, j'écrivis alors ces simples mots dans un petit carnet de bord toujours à ma portée, à la manière de Blaise Pascal en date du 23 novembre 1654:

Grande paix! Océan de paix.

Dès ce jour-là, ma température redevint normale. J'étais pratiquement guéri. Je quittais au début d'août cette clinique, enrichi à jamais par cette singulière expérience. Cette théophanie (selon Paul Ricoeur) ne m'a certes rien expliqué, mais elle a définitivement changé mon regard, à la manière d'un vaccin contre la peur de la mort. C'est par ailleurs à de semblables constats qu'est parvenu plus récemment le médecin et anesthésiste français Jean-Jacques Charbonnier, spécialiste des expériences de mort provisoire et auteur de nombreux ouvrages autour de ce domaine toujours controversé.
Il s'agit bien là d'une forme d'illumination qui, si elle n'a rien d'exceptionnel, demeure toutefois assez peu fréquente. Je pense ici à Henry Bauchau (1913-2012), ce poète, dramaturge et romancier belge. Il a tenu son journal jusqu'à sa mort. Un ouvrage récemment publié sous le titre: Dernier journal (2006-2012), chez Actes Sud. En date du 23 janvier 2006, il cite ce passage d'une lettre que lui avait adressée Suzanne Rycx:

«Je me suis éveillée ce matin baignée d'une illumination, comme si, durant la nuit, quelqu'un était venu m'apprendre une vérité que jusqu'ici, je n'avais pas perçue ou reçue. Celle que nous portons en nous, au cœur de notre être, une lumière que rien n'a pu ni ne pourra éteindre, le mal que nous avons fait, nos manquements, notre tiédeur, les influences néfastes ou nuisibles. Indépendante, elle vit, survit, plus ou moins vacillante, plus ou moins lumineuse, elle est et sera avec nous, sans doute, la part divine de ce que nous sommes, et quoique nous fassions, nous en serons le tabernacle.»

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Parmi les arbres de cette sorte d'avenue qui nous conduisent inexorablement vers nos automnes, et parce qu'il s'agit bien ici d'arbres-conducteurs, je voudrais, en guise de conclusion, évoquer encore ici la personne de Pierre Poupon (1917-2009), que je n'ai pas eu le privilège de rencontrer.

C'est durant l'été de l'année 2001, alors que d'importants bouleversements en ce qui me concernait allaient se produire par un changement de lieux de vie, que je suis entré en relation épistolaire, un peu par hasard, avec ce spécialiste des vins de Bourgogne (tandis que je ne le suis absolument pas), celui qui avait toujours souhaité faire de sa vie quelque chose qui a du goût. J'avais acheté en librairie: La magie du style, publié aux éditions de l'Armançon, un petit ouvrage de cet autodidacte passionné de littérature, et plus particulièrement par les grandes autobiographies d'écrivains classiques et romantiques. La définition de la notion de style m'intéressait. J'allais bientôt découvrir, avec un réel bonheur, l'avant-propos de ce livre:

«Si la lecture nous permet de découvrir l'intérêt ou la profondeur des idées, le brio ou le charme du style, l'écriture nous installe, seuls devant la page blanche, avec l'intention et le tourment de donner à nos pensées la meilleure tournure possible afin d'être non seulement compris, mais de séduire. Car tout écrivain, même amateur, doit maintenir en lui l'espoir et la volonté de se transformer en magicien des mots.»

C'est ainsi que nous étions entrés en correspondance. Il m'a témoigné d'emblée son amitié, m'accordant même une généreuse préface à: Que reste-t-il, un tapuscrit sous forme de journal déposé entre-temps auprès de l'Association pour l'autobiographie à Ambérieu-en-Bugey, près de Lyon. De même, toujours dans La magie du style, ses conseils pour apprendre à se corriger soi-même sont judicieux. L'exemple qu'il cite de Chateaubriand est excellent:

Chateaubriand parAnneLouis Girodet Trioson«Apprenez à vous corriger. Se corriger, c'est un plaisir comme celui de lustrer un meuble, de le rendre brillant et odorant. Le style, c'est le coup de chiffon donné à la phrase après l'avoir nourrie de cire.
Mais le meilleur exemple d'économie de mots nous vient d'un autre grand écrivain qui, cependant, n'en était pas avare: Chateaubriand. Après la mort de son ami Joubert, qui lui avait donné tant de bons conseils et avait écrit tant de belles pages inédites, Chateaubriand eut la généreuse idée d'édifier un mémorial en son honneur. Il fit un choix de ses meilleures pensées, éparses dans ses Carnets, et les publia. C'est grâce à cette édition que Joubert, écrivain discret, doit sa renommée posthume. Afin que cette anthologie fût parfaite, il donna quelques coups de pouce à certaines phrases. L'une de ses corrections est admirable et il fallait s'appeler Chateaubriand pour l'oser. Dans le manuscrit de Joubert se trouvait en effet cette courte pensée: “Le soir de la vie apporte avec soi ses lumières et sa lampe pour ainsi dire.” C'est joli, c'est court, mais Chateaubriand perçu immédiatement que deux mots (lumière et lampe) se font concurrence et qu'une cheville (pour ainsi dire) encombre la fin. Il taille et tranche sans scrupule et cela donne finalement: “Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe.” C'est clair, net et lumineux. J'en sais quelque chose, moi qui suis dans mon grand âge!»

Par la suite, en date du 3 août 2002, Pierre Poupon m'écrivait encore ceci:

«Il y a une cinquantaine d'années, j'ai eu en main les épreuves du Journal de C.F. Ramuz. C'est mon ami Raymond Dumay qui les corrigeait avant de les remettre à Grasset. Je possède d'ailleurs les œuvres complètes de Ramuz dans l'édition Mermod de 1941. Je suce actuellement les pilules contenues dans les volumes de L’État de poésie de Georges Haldas. Et Pourtalès, avec surtout la première partie de sa Pêche miraculeuse et son Journal, etc. Quant à la critique moderne, je la trouve beaucoup trop sophistiquée.»

Il avait publié son premier livre en 1957, à l'âge de quarante ans, intitulé: Pensées d'un dégustateur, avec une préface élogieuse de Georges Duhamel (1884-1966), cet académicien français ami de François Mauriac. Pierre Poupon posait cette question fondamentale à laquelle toute personne qui tente d'écrire est confrontée:

«Qu'avons-nous pour exprimer nos sensations?
Des mots, rien que des mots! Nous voilà bien impuissants

Le troisième et ultime volume de son Carnet d'un Bourguignon, publié en 1994, intitulé précisément: Les fruits de l'automne, s'achevait ainsi:

«Cueillir le temps, ce temps qui se dérobe, s'éparpille, se morcelle, passe et s'enfuit, c'est une belle et rude tâche. Elle ne peut s'accomplir qu'à l'époque où se proclame, pour chacune et chacun d'entre nous, le ban des vendanges du loisir. Il est alors temps de récolter les fruits de l'automne.»

En ce qui me concerne, cette récolte est toujours en cours. Je ne connais pas encore l'année, ni le mois, ni le jour où elle s'achèvera.

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