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lundi, 28 juin 2021 23:53

Le traducteur et la métamorphose

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Zanskar (Inde) © Michel Gounot/GodongHier traîtres, sommés de se déguiser en passe-muraille, aujourd’hui passeurs de culture, les traducteurs ont vu leur image changer au gré des pratiques professionnelles qui sont les leurs, mais aussi de l’esprit du temps. Ils suscitent aujourd’hui un intérêt qui surprend les plus anciens d’entre eux. Peut-être faut-il voir en eux des figures parmi d’autres de la mondialisation culturelle et d’un idéal d’«hospitalité» encore à définir.

Nous vivons une époque où le mot frontière -entre nations, savoirs, domaines de recherches, genres littéraires, pratiques artistiques- n’est guère affecté d’un signe positif. À défaut de les abolir, ce qui les contourne nous séduit ou en tout cas nous tente. On assiste à des concerts dessinés, à l’intervention de vidéos dans le ballet; les acteurs passent derrière la caméra; les savoirs et les compétences se décloisonnent et on multiplie les «regards croisés sur». Dans cette perspective, le traducteur peut être perçu à la fois comme un agent de liaison et comme un transformiste.

Se jouer des frontières

Cet agent de liaison trouve sa place dans un débat contemporain crucial: notre rapport à l’ailleurs, qui n’est qu’un aspect du rapport à l’altérité. Le rôle du traducteur est valorisé par une conscience accrue des limites et des lacunes du monolinguisme et une valorisation de la maîtrise des langues étrangères pour se libérer du «carcan» de la sienne. Plus significatif encore peut-être, le traducteur, qui opère une transposition, une métamorphose de l’œuvre, croise le libéralisme mondialisé et son idéologie de la flexibilité, de la circulation, de l’adaptabilité. On nous parle sans cesse de nous «réinventer» (il y aurait sans doute de longs commentaires à faire sur ce rêve d’autogenèse) mais une chose est sûre, la métamorphose de l’œuvre métamorphose son agent. Autrement dit, si «ce que tu fais te fait», il n’est pas surprenant que «ce que tu changes» te change. Se pose ainsi la question de l’incidence du traducteur dans les processus de diffusion, de transmission.

De la version à la traduction

Depuis trois ou quatre décennies, nous sommes témoins d’une efflorescence, d’une effervescence de discours sur/autour de la traduction et ce frémissement correspond au développement de la discipline traductologie, à son enseignement dans les universités. On avait toujours pratiqué la version, mais la traduction habitait un certain flou artistique, un courant impressionniste, comme si sa pratique relevait de l’ineffable.

Bien entendu, il y avait déjà des théoriciens de la traduction (qui pouvaient avoir traduit des œuvres prestigieuses ou des langues prestigieuses car vectrices d’histoire ou de philosophie, comme le grec ancien, l’allemand), mais ils n’en faisaient pas métier. Aujourd’hui, le discours sur la traduction est partagé entre les universitaires et les praticiens. Parallèlement, les canaux par lesquels les traducteurs s’expriment se sont diversifiés aux quatre coins du monde: revues spécialisées, colloques, festivals, assises, rencontres… Les traducteurs sont très souvent associés à divers types culturels, auteurs, artistes, penseurs de tous neurones. (1)

Ce discours «éclaté» se caractérise par ses ruptures avec les théories des linguistes, philosophes et poéticiens, en ceci qu’il remonte de la base, de ceux qui font métier de traduire. L’autorité change de trottoir, ou du moins elle se partage. Les résidences d’artistes accueillent désormais de nombreux traducteurs, qui parfois donnent en retour cours et séminaires, se formant les uns les autres de manière empirique et permanente. Saint Jérôme guettant dans sa caverne son lion, comme Robinson Vendredi pour adoucir sa solitude, c’est fini! En un mot, la professionnalisation des traducteurs les légitime, les autonomise, «leur parole se libère».

Traducteurs ou auteurs?

Rien n’est moins carré, rien n’est moins figé que la pratique de la traduction. Son historicité est à cet égard très parlante. S’il est vrai qu’on traduit depuis qu’on écrit (il vaudrait mieux dire même depuis qu’on récite), ce qui nous apparaît aujourd’hui comme le respect de l’œuvre originale ne fut pas toujours la priorité des traducteurs. Ils prirent au contraire beaucoup de libertés avec l’original, parfois jusqu’à aider à l’établir, voire à l’écrire eux-mêmes. (2) Ils n’avaient rien de commun avec les obscurs traducteurs stipendiés d’aujourd’hui. C’étaient des auteurs, des auteurs parfois célèbres, des érudits, des compagnons du Prince.

L’historique des traductions de Shakespeare, revisitées dans le bon goût français au XVIIIe puis au XIXe siècles, est très révélateur. Le plus frappant, peut-être, dans ledit bon goût français, ce n’est pas tant la tartuferie devant le sexe, les manifestations du corps, la vulgarité, l’obscénité, etc. mais davantage encore le culte de l’harmonie et de l’homogénéité avant tout. Le mélange détonant, shakespearien, où la truculence cohabite avec la poésie raffinée ou le lyrisme, répugnait à l’esthétique française. Pas d’excès, et surtout pas (trop) de contrastes. Les interventions des relecteurs et préparateurs peuvent en conserver encore la trace aujourd’hui si l’on n’y prend pas garde.

Importations ou rapatriements

Si nous sommes loin à présent de l’esprit qui portait à faire entrer l’œuvre étrangère dans le lit de Procuste du bon goût de la culture d’accueil, on devine qu’en littérature l’import/export n’est pas un commerce équitable. Le temps passant, le curseur qui va sinon de l’étrange au familier, du moins de l’étranger à l’«importable», ne cesse de se déplacer pendant que, parallèlement, les libertés ou licences changent de rive.

C’est là la grande question: faire violence à la langue source ou faire violence à la langue cible?

L’étrangéité de la culture, de la langue et de l’œuvre traduites peut se manifester mais aussi s’apprivoiser par des notes du traducteur. Dans la première moitié du XXe siècle, un roman situé en Extrême-Orient comportait des pages ou un quart de l’espace était parfois occupé par des ndt. Dans les années cinquante, où l’on était encore dans une logique de «rapatriement», de «naturalisation», on a vu les WalMart, chaîne d’hypermarchés américains, traduits par Félix Potin, supérettes françaises bien connues comme commerces de proximité. On pourrait de même citer les romans de Chester Himes situés à Harlem et dont les dialogues traduits préfigurent ceux d’Audiard dans les films de truands des années 60. Il ne paraît donc pas excessif de considérer que la traduction, et par conséquent le traducteur, se sont peu à peu libérés au sens d’émancipés -autant que faire se pouvait- de l’ethnocentrisme de leurs civilisations et que notre culture est désormais largement plus hospitalière. On voit aussi que ce qui est en jeu relève de la curiosité et de l’«honnêteté intellectuelle» mais aussi de l’éthique.

Le traducteur, penseur libre?

Le traducteur, sujet social, n’est pas indépendant de conditionnements sociaux ni de la place qu’il occupe ici et maintenant. On peut seulement supposer qu’il est dépendant de déterminismes encore plus contradictoires que ceux de ses contemporains en général, donc plus problématiques, suscitant désorientation, retour sur soi, remise en question, remise en jeu. Parmi les déterminismes évoqués à l’instant, celui de la langue dans laquelle il pense. La représentation du monde lui est étroitement liée; s’il n’y a pas de mots pour le dire, il est plus difficile de le penser, d’où le principe du néoparler dans 1984. Plus difficile, mais pas impossible: la «prison de la langue» n’est pas étanche puisqu’on peut formuler l’énoncé «les mots me manquent»…

Le traducteur ne crée pas son objet, il le recréé, il le transpose, il l’adapte, opération des plus complexes, des plus paradoxales, et sûrement des plus douteuses à définir en termes déontologiques voire simplement descriptifs. Si les langues ne se superposent pas et les cultures non plus, il faut ajouter que l’œuvre ne se réduit pas à une émanation de sa langue et de sa culture; elle est le fait d’une subjectivité souvent forte, parfois en rupture, ce qui ne veut pas dire indépendante. Autrement dit, c’est dans la marge de non-coïncidence entre langues et cultures et dans la spécificité de l’œuvre, le «ce que le texte fait à la langue» de Meschonnic, que se situe la liberté créative du traducteur.

Sa transparence prônée hier est un leurre. Quand bien même il parviendrait (avec l’aide d’un relecteur) à éliminer ses tics verbaux, ses régionalismes, familialismes, il lui restera comme à l’auteur original lui-même d’ailleurs- ses rythmes de prédilection, ses respirations, sa préférence pour telle catégorie grammaticale plutôt que telle autre, autant de phénomènes inconscients et pas forcément repérables par le lecteur. Et on ne parle même pas là de ce qui vient colorer sa perception du texte et qui relèverait de l’intelligence émotionnelle!

Le traducteur, dans le même temps qu’il se livre à tout un travail de repérage et d’arpentage, lâche prise en quelque sorte et se laisse posséder par le texte, qu’il va «métaboliser» c’est la fameuse question de l’effet par opposition au sens «juste» ou «juste» au sens. Il va tenter de restituer ce qu’il retient du texte comme des tissus retiennent l’eau.

Yves Bonnefoy, poète et traducteur de poésie, l’a exprimé à sa façon dans Entretiens sur la poésie, (Gallimard, 1990): «Les mots ne sont pas venus par le circuit court qu’on croit qui va chez le traducteur du texte à la traduction, mais par toute une boucle de son passé.» Et, conclut-il audacieusement, «dans un rapport de destin à destin, et non d’une phrase anglaise à une phrase française». Dans la mesure où la traduction est interprétation, elle doit accepter aussi le passage sur la rive du traducteur, qui ne s’efface pas, ne se masque pas, mais assume clairement sa responsabilité à l’égard des mots du texte traduit, qui se manifeste immédiatement, visiblement, comme texte réécrit.

Pendant très longtemps, la question de la traduction s’est inscrite dans une représentation de l’œuvre qui en envisageait surtout, pour ne pas dire seulement, la production. On était donc dans une perspective herméneutique du type «qu’a voulu dire l’auteur?». Mais si nous posons la question de la réception, «que pouvons-nous en comprendre?» devient «quelle nouvelle lecture pouvons-nous en faire?». Pour être plus clair encore, qu’est-ce qui, dans mon interprétation, qui est celle de mon temps, de ma «communauté» mais aussi de mon histoire, de mon parcours, ajoute quelque chose à la perception de l’œuvre? Qu’est-ce qui la fait germer? Qu’est-ce qui, parfois, permet de l’exporter dans un autre médium, cinéma, théâtre? Puisqu’après tout, la traduction n’est qu’un état de l’œuvre, qu’une étape dans ses métamorphoses, étape plus ou moins féconde, séminale.

Pour le dire en lettres minuscules, en parler banal, on traduit avec ce qu’on sait (sa connaissance des langues et cultures que l’on met en tension), avec ce que l’on sait faire (les techniques apprises et l’expérience) mais on traduit aussi avec ce qu’on est. C’est à dire pour chacun, une Babel, un fourmillement. Chaque texte exige de nous une métamorphose, et chaque métamorphose amplifie à son tour notre capacité à nous métamorphoser. Le dragon chinois possède à la fois des pattes, des nageoires et des ailes pour signifier qu’il peut traverser les éléments; il est profondément composite et adaptable. Dans un jeu vidéo, on dirait qu’il a accumulé des points de vie et des pouvoirs. Ainsi du traducteur, dans le désir qui le porte en tout cas.


En ces temps où l’assignation à résidence fut des nôtres, risquons l’idée que traduire est une réincarnation immanente, une forme de libération spirituelle.

Mon âme est devenue capable de prendre toutes les formes
Elle est enclos pour les gazelles et couvent pour le moine,
Temple pour les idoles et Kaaba pour le pèlerin.
Elle est les tables de la Torah et le livre du Coran.
Elle professe la religion de l’amour
Quel que soit le lieu où se dirigent ses caravanes
Car l’amour est ma loi, et l’amour est ma foi.

Ibn Arabi, philosophe et poète soufi, 1165-1240

Lauréate 2020 de la bourse de traduction Gilbert Musy, Josée Kamoun est traductrice littéraire depuis 1984, agrégée d’anglais et docteur en littérature anglaise, licenciée en anthropologie sociale. Elle a traduit des romans de John Irving, Bernard Malamud, Philip Roth, Virginia Woolf et Sur la route, le rouleau original de Jack Kerouac, et a proposé en 2008 une nouvelle traduction de 1984 de George Orwell.

(1) Quelques exemples relevés de façon aléatoire sur une seule semaine dans la liste proposée par Nicolas Froeliger, chercheur à l’Université Paris Diderot, et concernant des supports aussi divers qu’essais, revues, journaux, colloques, festivals, etc.: Le théâtre au risque de la traduction; La traduction des best-sellers français en Chine; Traduire la chanson; Post-colonialisme et décolonisé;Traduction et pouvoir heuristique, la rassurante étrangeté (approche psychanalytique); Traduire le témoignage; Traduire le Livre de Job; L’Étranger de Camus en traduction, Liste de diffusion:

(2) On pense au fascinant trajet des Mille et Une Nuits dont le suivi réclamerait… un roman. La première traduction occidentale d’Antoine Galland, au XVIIIe siècle, a été en partie écrite par lui, qui s’inspirait des récits de son assesseur syrien. Galland a d’autre part fait de larges concessions à l’acceptabilité supposée de son texte, dont il a expurgé les passages licencieux et dont il a plus largement «lissé» le caractère discontinu et hétérogène.

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.