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lundi, 16 mai 2022 12:17

Lily

© Jillian / Adobe StockMon père était cowboy, dans le phare ouest. Je n’y suis jamais retourné ; je ne me souviens plus très bien de l’endroit. Ça se passait du côté des grandes plaines, là où dans les films des troupeaux de millions de bisons dévalent les collines, d’un seul élan, tous ensemble sans se poser de questions. Ils traversent l’horizon d’un trait, si nombreux que, de loin, on croirait que le vent fait ondoyer les herbes sur les collines.

Fréville est auteur de nouvelles et romans, dont une trilogie familiale douce-amère, parus aux éditions Chemins de tr@verse. Cette nouvelle est extraite de Nos Folies Douces (2014). 

Bizarrement, ce sont les seules ima­ges que je garde de ce temps-là, les bisons dévalant dans la plaine. Je n’ai jamais réussi à apercevoir le der­nier de tous les bisons, celui qui traîne à l’arrière. Peut-être est-il malade ou qu’il hésite à suivre: c’est le bison qui se pose des questions. Je me demande si, comme pour les trou­peaux d’éléphants, un bison très costaud se tient à l’arrière pour protéger les jeunes bisons inexpérimentés et les vieux malades, ou si les bisons vont tellement vite, dans leur odyssée perpétuelle d’un bout à l’autre de la grande plaine, qu’ils n’ont pas le temps de prendre soin des plus démunis d’entre eux. Pourtant le troupeau a forcément une fin car le soir, je m’en souviens, la grande plaine se taisait - nous l’écou­tions se taire.

Mon père n’aimait pas qu’on tue les bisons. Il fut le premier cowboy de l’Ouest à s’exprimer publiquement contre la chasse aux bisons. En vain, bien entendu, à cette époque tout le monde en tuait. Pour les cowboys, la chasse aux bisons était un jeu, une occupation. Quand Joe, assis sur un rondin dans la cuisine, se lassait de regarder Zelda faire griller du lard, il attrapait sa carabine et sortait tuer un bison, pour se donner l’impression de ne pas avoir complètement perdu sa journée. Il y en avait tant et tant des buffalos! Comment les habitants de la grande plaine auraient-ils pu soupçonner un seul instant qu’ils viendraient à bout de ce déferlement?

Mon père condamnait la chasse aux bisons par opposition à toute forme de violence, mais aussi parce que l’image laissée par les bisons morts ou agonisant sur la plaine l’indisposait. Il aurait voulu que le vol des bisons au travers de la grande plaine soit comme une page d’orchestre, emportant tout sur son passage -à commencer par lui-même- puis disparaissant avec la même plénitude. Un coup de tonnerre assourdissant, un éclair aveuglant, puis la pluie, violente, balayant tout, à torrents. Après, rien que le vide.

Le soir, mon père s’asseyait sur la barrière du corral pour contempler les austères pâturages au milieu des­quels nous vivions, Lily, lui et moi. Il fallait attendre la tombée de la nuit pour cesser d’entendre le ha­lè­te­ment rauque des animaux ensanglantés qu’on ne se donnait pas la peine d’achever. Alors, seulement, les chacals osaient s’aventurer à découvert parmi les buissons de chi­teng piétinés et s’en venaient, avec une royale indifférence envers la souffrance des bisons et celle de mon père, faire définitivement taire les monstres des Amériques.

Si bien qu’un jour il n’a pas hésité à marcher jusqu’à Paso Doble, le chef-lieu de canton, et à s’asseoir sur le sable, au milieu de la grand-rue. Aux incrédules qui demandaient ce qu’il faisait, il a répondu qu’il protestait contre la chasse au bison. La présence entêtée de mon père a provoqué un embouteillage dans la rue centrale de Paso Doble car les carrioles ne pouvaient plus se croiser. Les gens l’ont insulté et menacé du fouet ou du pistolet. Il répliquait: -Je proteste contre la chasse aux bisons.

Le sheriff est arrivé, craignant quel­que mauvais coup contre la banque devant laquelle mon père s’était par mégarde installé.
- Fous-moi le camp d’ici, étranger, ou tu auras affaire aux geôles de Paso Doble, et crois-moi, c’est pas du Fauchon qu’on sert à la cantine.
- Pourquoi m’appelles-tu étranger? a seulement répondu mon père.
Le sheriff, croyant qu’il se payait sa tête, l’a empoigné avec la ferme intention de le mettre au frais jusqu’au soir, en tout cas jusqu’à l’heure de fermeture de la banque. Mais, juste avant d’arriver à la prison flambant neuve de Paso Doble, Lily les a rejoints et a interpellé le sheriff.
- Oÿ sheriff! tu t’es trouvé un nouveau partenaire de fléchettes?

Les fleurs de Lily

Elle vendait des fleurs en papier entre la banque et le saloon, assise sur l’unique banc du bourg. Elle avait suivi toute la scène depuis le début, et comme les autres avait ri en entendant l’étranger dire qu’il protestait contre la chasse au bison. Puis elle l’avait regardé encore et s’était mordue les lèvres d’avoir ri.

Le sheriff, qui malgré ses airs de brute était secrètement amoureux de Lily, a bafouillé quelques mots…
- Panque, brison, l’étranger, tu comprends!
- Allez ne soit pas méchant Bob, il n’a rien fait de mal. Tiens, une fleur de papier contre sa liberté!
Comme le sheriff hésitait, elle a emporté la mise en disant:
- Et puisque c’est toi j’y ajoute une goutte de parfum, du parfum français!
Le sheriff a empoigné la fleur en repoussant son prisonnier le plus loin possible pour être seul avec Lily. Il a cherché des mots intelligents et tendres à dire, mais, le temps qu’il trouve le premier, Lily et l’étranger marchaient déjà sur la route, loin de Paso Doble. En chemin, mon père a expliqué à Lily son opposition à la chasse aux bisons. Elle a beaucoup ri: un cowboy qui veut protéger les bisons, et les Indiens aussi! Car, même s’il leur reprochait de participer au massacre des bisons, mon père n’aimait pas non plus qu’on tue les Indiens.

Le jeu de la mort et de la vie

En fait, mon père n’aimait tuer personne. Il portait un revolver au ceinturon, comme tout cowboy, mais je ne l’ai jamais vu s’en servir. Ne pas aimer tuer était un handicap dans le phare ouest, où la mort n’était qu’un joker de rechange entre les mains des joueurs de poker. Il parvenait cependant à vivre sa vie en restant fidèle à lui-même, c’est-à-dire en refusant ce jeu de vie et de mort qui, du bison au cowboy en passant par l’Indien, glorifiait l’éphémère. Mon père rêvait de pages d’orchestre, pas de gigues. Il fuyait comme la peste les square dance du saloon auxquelles se retrouvait toute la bonne société locale.

Filer à cheval dans la grande plaine, voilà ce qu’il aimait. Se donner une direction et galoper jusqu’à épuisement de l’homme ou de l’animal. Plus rien ne l’arrêtait alors, surtout pas les troupeaux de bisons qu’il avait laissés loin, très loin à l’est. Quand il rentrait de ses longues chevauchées, mon père m’asseyait sur la barrière du corral et allait chercher Lily dans sa basse-cour. Elle troquait avec joie ses torchons contre son banjo et venait nous rejoindre avec ce grand sourire aux lèvres que j’ai si souvent recherché depuis. Mon père chantait de sa voix douce et lointaine des chansons de cowboy, celles qui ne parlent ni de bisons ni d’Indiens mais plutôt de la grande plaine et des mille manières dont on peut s’y perdre - Lily l’accompagnait au banjo. Pendant ce temps le soleil se couchait, invariablement du côté où les bisons trépignaient encore.

Mon père était cowboy, dans le phare ouest. Il devait être chercheur d’or (ou de pétrole ou d’ivoire, ou peut-être était-il là simplement pour la couleur du vent et les couchers de soleil dans les canyons). J’étais encore tout petit mais je me souviens précisément que nous avons été très heureux là-bas. Le soir, après le passage des bisons, quand la poussière commençait à retomber sur la plaine, Lily chantait «It’s gotta be yes… or no» en s’accompagnant au banjo. L’air redevenait pur et, au lieu de sembler sale et arriérée, la grande plaine retrouvait le charme sauvage de son immensité. Les collines de la Sierra Negra s’estompaient dans la brume - on s’imaginait pouvoir aller très loin.

Le twist du dernier bison

Un jour, lorsque la cavalcade assourdissante des bisons aura cédé la place aux frémissements des herbes, parmi lesquels le frémissement de Lily assise à califourchon sur la barrière du corral, les cheveux agités par la brise du soir, l’oreille distinguera un rythme léger, sautillant, et on sera tout étonné de voir arriver un bison. Le dernier bison, le réfractaire, le que-ça-ennuie-de-courir-avec-­­­les-autres-sans-savoir-seule­ment-où-qu’ils-vont. Zigzaguant entre les amé­thystes, jouant du tam-tam tout seul à coups de sabot tou gou doum toum toum, ce sera un bison twisteur qui fera des moulinets avec la queue et secouera sa barbe noire de droite et de gauche. En entendant Lily chanter il s’arrêtera net et décidera une fois pour toutes de ne plus suivre les innombrables et têtus bisons coureurs. Il cherchera d’où provient cette douce musique mais ne verra rien d’autre qu’une jolie robe à fleurs accrochée à une barrière, avec un banjo qui sautille autour d’elle, comme un chien cherchant à attraper un sucre.

Le bison s’est approché tout doucement pour ne pas effrayer les chauve-souris, sur la pointe des sabots pour ne pas interrompre la chanson par un solo de batterie. La robe virevoltait, portée par le vent, le chant s’échappant par les ouvertures des manches, du col et aussi des boutonnières - aussi beau que s’il y avait eu un corps de femme à l’intérieur.

Mon père est arrivé sur sa canasse bariolée qui pour une fois avait daigné le garder en selle pour qu’il n’ait pas l’air trop idiot face au bison. Le cheval a observé le bison avec un peu de méfiance mais, voyant qu’il savait twister, il a poussé un grand hennissement signifiant qu’il en voulait bien dans la famille. Mon père rentrait comme toujours dans un état pitoyable, couvert de poussière, aussi desséché qu’un cadavre de lézard sur la piste de San Cristobal et ni plus ni moins miséreux que la veille, ayant passé la journée à chercher de l’or en vain dans le Rio Chavez. Cependant, il avait confectionné un collier avec des pierres de feldspath et de quartz.

Lily s’étant interrompu de chanter pour permettre à la lune de faire son entrée en scène, le banjo restait posé sur la robe, comme suspendu à un arbre invisible. Tout doucement, Lily a appelé le bison qui s’est approché sans peur. Elle s’est tournée vers mon père.
- Ça ne te dérange pas si un petit bison rejoint le band? On avait besoin d’un percussionniste, non? On l’appellera Buffalo Twist !
Pour toute réponse mon père descendit de cheval et marcha jusqu’à la barrière du corral, sans prêter la moindre attention au bison ou aux étoiles. Arrivé à la robe il porta le collier au cou invisible de Lily. Comme le banjo, le collier resta parfaitement en place, reflétant les éclats ocrés du soleil couchant.

Lily a recommencé à chanter, mon père a sorti un harmonica d’une poche de son jeans et comme il ne s’agissait plus d’une berceuse le bison a osé quelques coups de tambourin sur la caillasse, d’abord avec deux doigts. Comme personne ne le grondait, au contraire, il s’est enhardi et sur la grande plaine, à une heure tout à fait inhabituelle, le tam-tam des bisons coureurs a de nouveau retenti. Mais pour une fois, avec un vrai sens du rythme. Le banjo s’est remis à danser autour de la robe et le collier se dodelinait comme si la robe respirait. Le cheval de mon père broutait son avoine en sifflotant et faisait claquer sa bride contre sa mangeoire tous les huit temps. Le soleil avant de disparaître, d’un rayon aussi rouge que le corail des boucles d’oreilles d’Aline, nous a fait signe d’au revoir. Dans l’obscurité naissante les coyotes, les chiens du désert et les renards des sables se faufilaient ventre à terre pour venir écouter Lily et son banjo chantant au clair de lune.

Ma mère inventive, ma mélodie natale. Maman.

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