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lundi, 10 octobre 2022 18:17

Le veilleur (inédit)

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choisir a toujours eu un intérêt particulier pour la littérature, expression privilégiée de la culture. Des écrivains reconnus ont été régulièrement invités dans ses pages, mais aussi des plus jeunes désireux de faire découvrir leur plume. Ce numéro ne déroge pas à la tradition et propose, pour la dernière fois, une nouvelle inédite de Fanny Desarzens, vidéaste et écrivaine de Lausanne.

Pour finir tout redevient bleu, absolument et profondément bleu. Le soleil disparaît pour de bon tandis que tout se tranquillise. Il y a alors cette impression qu’on a la vue qui baisse. C’est le jour qui tombe. Tout est pareillement sombre; partout ce bleu qui devient si profond. Et parmi lui, les lampes en train d’être allumées. Elles se voient au travers des fenêtres, et bientôt on les éteindra car il sera temps de ne plus contrer la nuit, et de dormir jusqu’au lendemain. Les quelques oiseaux qui vivent là ne chanteront plus jusqu’au prochain lever. Mais pour lui c’est comme si c’était un long et même grand jour. Lorsqu’il est endormi, il fait des rêves dans lesquels il est absolument éveillé. Ça fait que quand il se réveille pour de bon, ça ne lui fait pas une grande différence. Il se redresse dans son lit. Il se lève, semblablement au vent qui jaillit et qui tombe dans un seul et même mouvement. Pour lui, tout n’est que continuité. Le temps n’est pas vraiment découpé; ce sont simplement les lumières qui se transforment. Qui font apparaître et disparaître des éléments, sans les impacter pour de vrai. Quand il finit de s’habiller –c’est un uniforme bleu-gris, avec une grande ceinture noire et une large poche à droite sur la poitrine– il fait chauffer de l’eau pour le café et il beurre quatre morceaux de pain. Il se fait des espèces de sandwichs, avec du fromage en plus du beurre, et il en met un dans la poche de sa chemise, et il mange l’autre en buvant son café. Il est assis sur sa chaise, devant sa table. Devant lui il y a l’horloge, et ça dit qu’il doit bientôt quitter la maison car sinon il sera en retard. Alors il sort dans l’épaisseur de la nuit. Il avance, forme bleue parmi le soir. Avec cet uniforme il peut voir sans être vu. Il y a des lampadaires qui éclairent faiblement sa route. Mais il pourrait tout autant aller les yeux fermés, puisque c’est sa route depuis si longtemps. À sa ceinture, des clés sont accrochées et pendent. Mais elles tressautent et elles font un bruit quand il marche. Le vent qui s’était levé en même temps que lui continue de souffler; c’est bien parce qu’il effleure les choses qu’on sait qu’il est là. Sinon, on ne saurait pas. Et lui, quasiment invisible dans la ville qui dort, il marche jusqu’au vieil hôtel où, de 22 heures à 6 heures, il est le gardien. Il y a une porte spéciale pour les gens comme lui, celle de derrière. Il l’ouvre et entre. Là, il s’agit de timbrer pour indiquer qu’on n’est pas venu en retard. C’est ce qu’il fait, et puis il va saluer son collègue qui est le gardien de jour. Ils se relayent ainsi. Et depuis qu’ils ont commencé à travailler ici, le gardien du jour lui dit: «Bonne nuit», tandis que le gardien de nuit lui dit aussi «Bonne nuit» –mais alors ça n’a pas la même signification. L’uniforme de l’autre est beige. Le sien, il trouve qu’il est plus joli. Et le gardien du jour quitte l’hôtel, qui est un grand bâtiment avec un tas de chambres et un tas de gens qui sont dedans, et qui dorment déjà. Qui ne savent pas que lui reste là et veille.

Le métier consiste à faire des rondes. Il faut s’assurer que tout va bien. Mais au final, il faut bien dire qu’on ne sert pas à grand-chose. Sauf quand il y a un problème. Alors, il faut réagir: il peut s’agir d’un début d’incendie ou d’inondation, des voleurs ou des rôdeurs, ou simplement un client qui a besoin de quelque chose. Mais il suffit surtout de se rendre d’un étage à un autre –il y en a six en comptant le sous-sol et le rez-de-chaussée– en éclairant devant soi avec la petite lampe de poche qui est elle aussi accrochée à la ceinture noire, et de ne pas faire de bruit car il ne faut surtout pas déranger. Mais il y a toujours ce petit bruit de métal: les clés qui s’entrechoquent gentiment. Tout est pareil à d’habitude. Sauf que cette fois est la dernière.

Lui, il ne réalise pas tout à fait. On le lui a dit, et ça a fait comme s’il n’avait pas compris. On lui avait dit que l’hôtel devait fermer –des rénovations importantes qu’on ne pouvait plus repousser– alors ce n’était plus la peine qu’il vienne, comme il n’y aurait plus rien à garder. Plus personne sur qui veiller. Il avait dit: «D’accord», puis plus rien. Et finalement encore une chose qu’il avait dite, qui n’avait pas été entendue: «C’est comme ça, qu’est-ce que tu veux y faire.» Il l’avait dit pour lui-même, alors c’était murmuré. En fait, ça faisait longtemps qu’il avait commencé à parler tout seul. C’était devenu une habitude comme une autre, simplement. Il est quelqu’un qui vit de la même façon, tout le temps, depuis longtemps. Patrouiller, monter et descendre les étages, projeter ce rond parfait de lumière devant lui avec la lampe de poche. Puis croiser l’autre, le collègue inconnu et familier avec l’uniforme moins joli que le sien. Rentrer à la croisée entre jour et nuit, ôter l’uniforme, s’allonger en fermant les yeux jusqu’à qu’il faille les rouvrir. Sa vie est une grande et interminable ronde. Et il est bien comme ça.

À lui-même il se dit: «Ce n’est pas tout, mais quand même ce n’est pas rien.» Et voilà que ça va s’arrêter. Il finit de traverser le couloir. Il monte au quatrième, et quelqu’un tousse dans une chambre mais tout de suite le silence se refait –il y a juste les clés et ses pas. Dehors il y a cette nuit, et on ne sait pas s’il y a encore le vent. Il regarde par une fenêtre. Il se voit sur la vitre, et c’est comme revoir un ancien ami et ne plus le reconnaître, et pourtant se dire: «Je sais qui c’est.» Il se détourne. Puis il monte jusqu’au dernier étage. Tout va bien, alors il fait le chemin inverse. Ça doit être le milieu de la nuit, il n’est pas fatigué. Il pense à sa maison, comment elle est compartimentée et à tout ce qu’elle contient: une chambre avec un lit et une armoire, une salle de bains avec une douche, des toilettes, un lavabo et un miroir, une cuisine avec une table et une chaise, un frigo et un évier et surtout une horloge sur le mur. Pour la première fois depuis longtemps, il pense à comment il vit sa vie. À sa manière de ne jamais faire quelque chose d’inattendu, de ne jamais faire de dépense inutile parce que son salaire est assez maigre. Et ainsi manger presque la même chose à chaque repas: deux tartines au beurre et au fromage collées ensemble quand il se lève, avec un café. Un plat réchauffé dans la cuisine de l’hôtel vers 2 heures du matin –des œufs et des légumes, des pâtes avec de la sauce ou parfois un bout de viande avec des pommes de terre– et quand vient l’heure de retourner chez lui, il mange l’autre double tartine qu’il s’était préparée avant de partir travailler. Il pense à la façon qu’il a d’exister, à l’inverse du monde. Alors, comment ça va être maintenant que c’est fini. Lui qui a fini par penser que rien ne bouge jamais. Que rien ne change vraiment. Et pour lui c’était vrai, puisqu’il y croyait.

Il continue sa ronde jusqu’au sous-sol. Et tout à coup il entend quelque chose, là en bas. Alors son cœur se met à lui cogner. Ça a été rare qu’il se passe quelque chose ici. Une fois il avait fait fuir des adolescents qui avaient voulu forcer l’entrée de l’hôtel. Une autre fois il avait dû calmer un client qui voulait sauter par la fenêtre d’une chambre du dernier étage, et une autre fois encore il avait empêché un feu de prendre dans la cuisine, parce que quelqu’un avait laissé une plaque chauffante allumée. C’était tout, en tout ce temps. Et il continue d’entendre quelque chose, et ses yeux qui sont tellement bien habitués à l’obscurité commencent à voir quelque chose. C’est une forme tout à la fois figée et tremblante, pliée sur elle-même et tout contre le mur. Lui, il ne veut pas allumer sa lampe de poche. Alors il fait face, et lentement il commence à distinguer une tête, des pattes et un corps, une queue, et tout cela incolore à part une sorte de gris enveloppant. Il comprend ce que c’est: un renard. Un renard qui a peur et qui, entré ici on ne sait pas comment, est enfermé depuis on ne sait pas combien de temps. Il a des yeux qui brillent dans le noir. Ça glapit, ça se presse encore plus contre le mur. Alors lui il s’assied, pour être comme le renard: par terre, et immobile. Sans regarder il sait que le renard l’observe. De la poche de sa chemise, il sort la grosse tartine. Il la tend, il tend le bras le plus loin possible et il reste ainsi, sans bouger. Il reste comme ça jusqu’à que le renard comprenne qu’il ne lui veut pas de mal. Finalement, il entend qu’il approche. Qu’il avance jusqu’à sa main tendue. Et enfin, timidement, il mord. Il sent le museau tout près de sa main, et le souffle chaud de sa respiration contre sa peau. Le renard mange tout, on croirait qu’il n’a plus peur. Il sourit. Il sait que le renard n’arrête pas de le regarder, et il sait aussi que c’est le premier à le regarder vraiment, depuis beaucoup de temps.

Ça le fait sourire. Et soudain il se met à pleurer. Et il sent le renard qui est là, près de lui mais pas assez proche pour se laisser toucher. Il se laisse pleurer parmi tout ce grand silence qu’il connaît bien. Bientôt, c’est la fin de son service. Avant de partir il veut que le renard sorte de cette cave, qu’il se sauve. Alors il monte les escaliers, il ouvre grand la porte du sous-sol et puis aussi l’autre porte –la sienne, celle de derrière. Et il attend. Il attend tellement qu’il s’endort presque, debout. Et soudain le renard apparaît. D’abord la tête, puis le corps, et enfin la queue. Il s’arrête subitement. Il le jauge, patiemment. Lui, il ne bouge toujours pas. Finalement le renard recommence à marcher, prudemment. Il va vers la sortie, vers lui. Juste avant de franchir le seuil pour de bon, il lève la tête; alors ils se voient l’un l’autre, dans la lumière qui commence à se faire. Il regarde le joli roux qui s’éloigne, dans le bleu foncé qui décline. Le veilleur sort –pas complètement, il reste sur le pas de la porte– et il décide de regarder ce nouveau jour qui se lève. Les lumières, absentes jusqu’il y a peu, réapparaissent. Elles réunissent et délimitent tout à la fois ce qui jusque-là était inanimé et d’un seul bloc. Tout surgit. Alors, il est submergé par l’aube. Il se dit que si tout ça était un rêve, maintenant en est un aussi. La nuit est terminée pour de bon: on entend des oiseaux au loin, et ils chantent.

Chaque matin, à la relève de 6 heures, le collègue est toujours trop endormi pour dire quoi que ce soit. Ça ne le dérange pas, en général il n’a pas très envie de discuter. Il timbre, et il se retourne vers celui à l’uniforme beige. Il le salue avec un petit geste de la tête. Mais le collègue lui parle cette fois, il dit: «Alors voilà, c’était la dernière nuit n’est-ce pas?» Et lui il ne sait pas quoi répondre, il hausse les épaules, mais quand même il finit par dire: «Oui.» Et puis, doucement: «Ça va me changer.» Il part. Il quitte l’hôtel par la petite porte tandis que le matin se lève. Il marche et il regarde tout ce qu’il y a autour de lui, dans la grande et belle lumière. Sur la route qui le mène chez lui, il s’arrête. Il attend, sans rien attendre. Il lève la tête, vers le haut. Et le soleil paraît se déverser tout entier sur lui, rien que sur lui, et il sent le chaud sur sa peau, et il ne bouge pas sauf sa bouche qui sourit. Et puis soudain, il voit une petite boulangerie, et il n’avait jamais fait attention à cette boulangerie ni à rien autour d’ailleurs. Il entre. On l’accueille et on lui dit: «Bon-jour », en détachant bien les deux syllabes et ça lui fait quelque chose. Il dit lui aussi: «Bonjour». Et là, il s’achète un petit gâteau parce que ça lui fait plaisir.

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Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.