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lundi, 30 septembre 2019 11:42

Amazonie, de l'audace SVP!

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Mgr Martinez Puerto Maldonado AguirreMgr Martinez Puerto Maldonado Aguirre © Jean-Claude Gerez «Le Synode sur l’Amazonie est une opportunité historique. Il ouvrira la porte à l’audace, au rêve intrépide et nous réveillera de notre léthargie.» Secrétaire exécutif du Synode, Mgr David Martínez de Aguirre affiche par moments une belle espérance, comme dans cet entretien pour les communautés de base brésiliennes (Religion Digital). Conscient toutefois de l’opposition vigoureuse d’une frange de l’Église à ce propos, son optimisme concerne le processus enclenché plutôt que d’éventuelles retombées immédiates. Il évoque sans détours la façon déformée, car eurocentriste, dont notre monde perçoit les populations natives d'Amazonie, et ce que nous pourrions apprendre si nous acceptions, enfin, d'établir un vrai dialogue avec elles.

En janvier 2018, le pape François, en visite au Pérou, adressait un message remarqué au peuple de Puerto Maldonado. Vicaire apostolique de cet évêché, grand connaisseur des peuples indigènes, Mgr David Martínez de Aguirre a vécu l’événement comme «une joie profonde». La visite, selon lui, a remis cette ville de l’Amazonie péruvienne sur la carte ecclésiale. Le pape a pu se rendre compte des problèmes de l’Amazonie et de ses populations. La région, affirme l’évêque dominicain, «est encore considérée comme un no man’s land, une terre qu’il reste à conquérir et à coloniser, où chacun peut arriver et se servir sans que personne ne le lui interdise». François a découvert avec les indigènes «des gens qui n’accumulent que des relations humaines», une conception de la vie qui devrait être bien mieux prise en compte par la société occidentale.

Luis Miguel Modino : Qu’a signifié la visite du pape François pour l’évêché de Puerto Maldonado?

Mgr David Martínez de Aguirre: «Imaginez un peu! Nous avons vécu tant d’années dans ces coins reculés de l’Amazonie, en nous sentant très seul parfois, avec l’impression de crier dans le désert, de ne pas être écoutés par ceux qui le devraient, pour nous aider à accompagner ces communautés! Percevoir tout à coup que cette lutte, ce travail, nos difficultés quotidiennes mais aussi notre bonheur à vivre avec les peuples indigènes étaient reconnus, cela a été une immense joie. Pouvoir dire au pape: «Voici tes missions, ce sont tes peuples », c’était incroyable sur le plan personnel.

Poerto19 janvier 2018: le pape François rencontre les peuples autochtones d'Amazonie au Coliseo Regional Madre de Dios ,à Puerto Maldonado, Pérou. © OR/CCP/CIRICPour ce qui est de l’évêché, ce fut un coup de fouet, un stimulant, parce que nous vivons en ce moment une situation difficile. Le vicariat est né à l’époque du caoutchouc, une matière première dont beaucoup de gens ont bénéficié en exploitant les peuples indigènes. Finalement, ce schéma perdure, avec certes des différences mais aussi beaucoup de similitudes.

»Les débuts de l’évêché furent très difficiles, car Mgr Zubieta n’était venu ici qu’avec deux autres prêtres. Seulement trois personnes pour un territoire de 150’000 mille km2, c’était de la folie! À partir de là, les missionnaires ont commencé à s’organiser. Des dominicains et des dominicaines étaient constamment envoyés depuis la province d’Espagne. Dans les années 80, l’époque la plus faste, il y avait entre 70 et 80 missionnaires dominicains, près de 50 dominicaines et 150 autres missionnaires laïques. C’était toute une armée, portant des projets de santé, d’éducation, toute une vague évangélisatrice parfaite. Mais maintenant, il n’y a plus qu’une quinzaine de missionnaires dominicains. Nous avons beaucoup moins de force, pour une réalité bien plus prégnante, et cela génère un certain découragement.

»La visite du pape a aussi représenté un encouragement face aux situations mouvementées que nous vivons, comme celle liée à la construction de l’autoroute interocéanique à Madre de Dios ou à l’industrialisation de la zone de l’Urubamba à cause du pétrole et du gaz. Ces situations ont induit de puissants changements sociaux, qui ont directement affecté les communautés et la vie pastorale de l’évêché. Nous pouvons même dire que nous étions désarticulés. La léthargie s’est installée. Tout ceci a provoqué au sein de notre évêché une certaine tristesse. La visite du pape François a été une nouvelle motivation. Il n’y a qu’à voir comment la population a répondu à l’événement! Les peuples indigènes ont parfaitement compris que c’était là une opportunité de rendre visibles sur le plan international leurs problèmes, leurs luttes.»

Le pape François a dit dans son discours à Puerto Maldonado que jamais les peuples originaires n’ont connu une situation aussi difficile qu’aujourd’hui. Quelles sont les problématiques dont ils souffrent dans la région de votre évêché?

«L’une d’elles est le paradigme que le pape François a fortement dénoncé, celui qui fait de l’Amazonie une réserve où chacun, État en tête, peut venir se servir en bois, caoutchouc, or, gaz, pétrole, eau , pour faire fortune, sans se préoccuper de ceux qui vivent là, ni des conséquences pour l’environnement.

C’est peut-être là le changement le plus difficile à obtenir. L’Amazonie est encore et toujours considérée comme un no man’s land, une terre à conquérir et à coloniser, où chacun peut venir se servir sans que rien ni personne ne le lui interdise. C’est vite oublier que la forêt est habitée par des peuples dont la conception du monde, les structures, la spiritualité font un avec la forêt. Aussi, si nous tuons la forêt, nous les tuons, eux.

»Notre société occidentale est incapable de concevoir qu’il existe des manières de vivre autres que la sienne, que celles de ses villes. Notre conception du territoire est celle-ci: une famille a besoin de 250 m2 pour vivre et d’une parcelle de 1000m2 pour cultiver ce qui lui est nécessaire, et nous voulons appliquer ce schéma à l’Amazonie. Nous n’arrivons pas à comprendre que ces sociétés indigènes sont des sociétés sylvestres, des sociétés qui demeurent dans la forêt et ont besoin d’elle pour subsister, et que quand on prend la forêt, on prend aussi les gens qui y vivent. Nous pensons que les peuples indigènes pourront exister dans notre culture du ciment, mais nous nous trompons.

»Si nous ne laissons qu’une petite parcelle de forêt isolée à une communauté indigène, nous rompons complètement le système. Comme la forêt existe dans son état naturel, nous imaginons que personne ne l’utilise ; cela parait même inconcevable que des peuples puissent vivre, interagir dedans en la laissant dans son état naturel. Je crois que c’est là un des principes importants à comprendre. Personne ne serait surpris de voir le gouvernement du Pérou réagir, même militairement, contre un groupe qui viendrait abîmer le système de fonctionnement de Lima, ses voitures, ses marchés, ou qui commencerait à détruire les maisons ou à contaminer les sources d’eau de la ville. Il nous semblerait normal que la priorité nationale soit la défense de la ville!

»Un autre défi important consiste en ce que le monde comprenne que ces peuples proposent une autre vie. Nous devons reconnaître et accepter ce que le pape François dénonce, que notre système est en train de s’effondrer. Notre système exploite la planète et marginalise la majeure partie de l’humanité. Ça ne fonctionne pas! Or il est possible d’essayer d’autres systèmes. Nous ne sommes pas la seule alternative de vie, nous ne sommes pas acculés à un fatum de malheur et de destruction! Je crois que le Saint-Esprit est en train de nous secouer pour que nous découvrions d’autres réalités. Nous avons une richesse culturelle qui pourrait nous permettre de penser différentes formes de vies durables et plus heureuses, de nous accomplir comme personnes.

»Le grand défi pour les peuples indigènes, selon moi, c’est d’être acceptés à la table des négociations du monde, à la table de dialogue sur la planète. On laisse parfois la parole aux peuples indigènes, mais seulement s’ils veulent bien rester dans les rangs, si leur opinion n’affecte pas la vie des autres. On veut bien qu’ils pensent pour leur groupe, mais pas à propos de ce qui peut nous nous toucher ou toucher le reste de la planète.

»Je ne veux pas défendre à tout prix les cultures indigènes, les présenter comme paradisiaques. J’ai vécu avec les communautés natives, nous sommes tous de chair et de sang. Et ces cultures ont aussi à recevoir de l’Occident, de ses valeurs. La grande différence, c’est que ces peuples reconnaissent ce fait et recherchent le contact, le dialogue.»

Vous avez vécu plus de dix ans avec les communautés indigènes. Qu’avez-vous appris? Que peuvent-ils enseigner à l’Occident?

«Je me suis posé plus d’une fois la question. Il y a une expression parlante, celle du biologiste Pepe Álvarez. Il disait que la seule chose qu’accumulent les indigènes, ce sont les relations humaines. Et c’est bien l’expérience que j’en ai. L’Amazonien n’est pas avare; nul besoin pour lui d’accumuler des objets ou de l’argent ; il a par contre besoin d’accumuler de la vie, des relations humaines, des expériences, des contacts, des amitiés. Il ne ferme la porte à personne. Je vous parle du monde des matsiguenka, qui est celui avec lequel je suis entré en contact, du monde des asháninka (voir Lucienne Bittar, L’intelligence du vivant, entretien avec Jeremy Narby, in choisir n° 686) et des kakinte. Il peut y avoir des tensions, certaines difficultés, mais ils pensent qu’il faut toujours laisser la porte ouverte au dialogue, à la compréhension.

»Tout cela se traduit dans la vie. L’indigène n’a pas de raison de détruire la forêt, la nature; il dialogue et interagit avec elle, car il y est intégré, il fait partie de la nature, de la vie elle-même. Ces peuples ont des valeurs importantes, comme celle de la famille et de savoir profiter de la vie, des leurs. Je l’ai vu et j’en ai profité. Aller au fleuve avec eux -un moment où l’on me permettait d’être présent et de me plonger dans la vie avec eux- m’a fait entrer dans leur dynamique. Je me suis senti sans défense, dépendant d’eux, et cela m’a permis de ressentir comment ils interagissent avec l’environnement et entre eux.

«Du fait de leur soif de relations et d’interactions avec l’autre, ils sont ouverts à l’apprentissage. Là réside leur grandeur. Face à notre culture, ils ont adopté une position ouverte, réceptive. Ils ne sont pas idiots, mais plutôt audacieux, habiles, et ils savent capter l’autre. Ils ont un scanner incorporé avec lequel ils lisent parfaitement autrui, comment se mettre en relation avec lui! Ils captent ce qui les intéresse et aussi ce qui ne les concerne pas, qu’ils choisissent alors de laisser. Ils sont ouverts au dialogue interculturel. Ça me paraît être la grande richesse de ces peuples.»

Le pape François utilise le concept de sobriété heureuse. S’est-il inspiré du mode de vie des peuples indigènes?

«Je ne saurais vous le dire. En tout cas, le mode de vie de ces peuples définit bien la sobriété heureuse. Je n’ai observé de difficultés par rapport au monde matériel que dans une seule communauté. Pour le reste, j’ai vu des communautés heureuses. Elles faisaient certes du feu avec deux bâtons, mais je n’y ai pas vu de pauvres; il y avait des gens en difficulté, des problèmes de santé, des enfants aux cheveux blanchâtres (un signe de dénutrition due à la parasitose et non à un manque d’aliments), mais pas la misère. Oui, j’ai vu ce type de situations, mais j’ai surtout vu une vie heureuse, avec toutes les difficultés que cela comporte.»

Qu’attendez-vous du Synode?

«De la publication des documents officiels, peu à dire vrai. Laudato sí et Evangelii Gaudium ne nous ont pas beaucoup aidé sur le terrain. Mais j’aime beaucoup par contre quand le pape parle de processus au sein de l’Église. Cela revient à produire une étincelle, de celles qui peuvent provoquer un incendie. On ne sait pas bien où ce dernier se dirigera, mais on sait qu’il va s’allumer. Et je crois qu’il s’est déjà allumé avec le Synode, Laudato sí et Evangelii Gaudium, que je ne sépare pas. Le processus est lent, parce qu’il y a plus d’un groupe impliqué, avec ses espoirs.

SynodePré-synode sur l'Amazonie, Rome, avril 2018, présidé par le pape © VaticanMedia-foto/CPP/CIRIC»Il y a peu, alors que j’étais dans un collège je demandais à mes interlocuteurs: "Avez-vous entendu parler du Synode de l’Amazonie?" Ce n’était pas le cas. Notre défi sera d’essayer de faire parvenir jusqu’à ces personnes, jusqu’à la base, les retombées du processus. Nous devons percer de nouveaux chemins, ouvrir la porte à l’audace, nous réveiller de la petite léthargie qui nous tient et imaginer, rêver sans peur. On dit que ce qui vient de Rome retourne à Rome. Je crois, pour ma part, que ce que nous serons capables de penser et d’envoyer à Rome nous reviendra. Le processus se fera finalement depuis la base. Je ne crois pas vraiment en les processus qui partent de la cime, bien qu’il soit important de compter sur l'appui et la motivation du haut. On construit depuis la base vers le haut.»

Le pape François lui-même insiste beaucoup sur ces processus qui partent de la base. Le Synode pour l’Amazonie en est un exemple. Cela instaurera-t-il une nouvelle façon de faire l’Église? Une Église qui écoute, attentive à la réalité, qui tente d’évangéliser à partir de réalités concrètes?

«Je crois que c’est là sa force. Lors d’un forum au Vatican auquel j’ai participé, le cardinal Hummes a dit que nous nous trouvons à un moment historique et que le Synode pan-amazonien pourrait établir un précédent pour l’Église. Que nous pourrions repenser une Église pas tant depuis le centralisme romain, mais depuis la réalité des peuples. C’est un Synode pour une région, c’est une Église incarnée. L’Église reconnaît que cette région possède une façon propre de se voir, de se comprendre, et en tire les conséquences. Nous avons déjà vécu un tel processus en Amérique latine, avec le Conseil épiscopal (CELAM) de l’après concile Vatican II dont les prises de positions ont eu une influence pour l’Église universelle. Maintenant, avec le synode sur l’Amazonie, c’est un second processus, qui peut être répliqué ailleurs.

»Je crois que ce pape laissera ses marques dans l’histoire, car il effectue beaucoup de changements, sur de nombreux aspects. Le thème de la synodalité est l’un des points-clés déterminant du futur de l’Église.»

Comment, dans votre propre évêché, pourraient se concrétiser dans les 15 années à venir les nouveaux sentiers pour l’Église?

«Mon rêve est simple. Je vois des communautés de vie chrétiennes attentives à la réalité, qui tentent d’analyser cette réalité et d’amener des réponses à partir de l’Évangile; des communautés qui essaient de vivre l’Évangile et d’être le ferment de la société, des constructeurs du Royaume; des petites communautés dispersées, organisées entre elles et vivaces, avec des célébrations, une liturgie qui les emplisse de vie.

»Parmi les peuples indigènes, il y aura toujours ceux qui perpétuent leur spiritualité de la forêt, ne trouvant pas d’enrichissement dans le christianisme, et ceux qui voient dans le christianisme quelque chose qui renforce et dynamise leur culture, quelque chose de plus grand. Je verrai une Église indigène amazonienne qui ne serait pas une Église parallèle, mais composée de communautés assumant être partie de l’Église, qui ne verraient plus l’Église comme une entité amicale extérieure mais qui se sentiraient en charge et "propriétaire" de l’Église. C’est à ça que j’aimerais aboutir, avec ces communautés riveraines, urbaines, indigènes. Qu’elles se sentent comme étant l’Église. Qu’elles lisent leur réalité, leur culture, leur conception du monde et l’animent à la lumière de l’Évangile. Qu’elles entament le dialogue avec d’autres spiritualités présentes et construisent avec elles le Royaume de Dieu. Que chaque communauté chrétienne ait son pasteur, son ministre qui anime sa foi, qui ne soit pas nécessairement un ou une missionnaire, et qu’elle s’organise indépendamment des autres.

»Je rêve d’une Église autonome, toute simple, en contact avec son environnement, qui se sent maîtresse d’elle-même et sœur d’autres spiritualités et de tous les peuples qui bâtissent le Royaume de Dieu.»

L’écologie intégrale, la défense des peuples créent un certain malaise chez divers gouvernements, notamment au Brésil où le Synode dérange. Peut-on dire que l’Église latino-américaine dispose encore d’une force prophétique?

«Je crois que oui. D’ailleurs le Brésil considère cette parole prophétique comme une menace. C’est la réalité en Amérique latine, où le peuple reste encore et toujours l’Église. Sous d’autres latitudes, j’entends avec tristesse des ecclésiastiques dirent que les gens se sont éloignés de l’Église, sans se rendre compte que c’est l’Église qui s’est éloignée du monde.»

traduction Jean Noël Pappens
adaptation Lucienne Bittar

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