lundi, 27 juin 2022 08:38

Dieu, par-delà les sexes et les genres

Écrit par

GordonJohnson de Pixabay gender 3432690 1280L’actuel débat, légitimement initié par la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève, au sujet de la féminité ou de la bisexualité de Dieu n’est pas un débat intra-genevois et intra-protestant; il est tout aussi vif dans l’Église catholique, comme on a pu le voir dans la récente célébration d’une messe dite inclusive dans la paroisse Saint-Pierre-de-Monrouge (Paris). L’enjeu est double: comment parle-t-on de Dieu, et quelle est la place des femmes dans l’Église? Ce sont deux questions distinctes, mais connexes, que je me propose de traiter en ordre inversé.

Théologien et éthicien, Denis Müller est professeur honoraire à l’Université de Genève.

La vraie question pratique, en effet, est bien celle de la place des femmes dans l’Église. Celle du sexe de Dieu, relevant de la théologie fondamentale, est bien plus complexe, et toute la question consiste à savoir si on répond mieux à la question de la place des femmes en modifiant le mode de nomination de Dieu.

La place des femmes dans l’Église

La discussion sur la place des femmes dans l’Église est très ancienne. Dans un ouvrage majeur, Élisabeth Schüssler Fiorenza, une spécialiste catholique du Nouveau Testament, a montré les effets négatifs de la patriarcalisation de la Bible et de l’histoire de l’Église, dès ses origines, et a magistralement reconstruit le rôle des femmes au sein du christianisme.(1)

Il ne fait pas de doute, à mes yeux, qu’une telle reconstruction a contribué à renouveler de fond en comble la problématique féministe d’un point de vue théologique. J’y souscris entièrement, tant du point de vue historique que du point de vue théologique et éthique. De son côté, la grande philosophe des études genre, la penseure juive américaine Judith Butler, a déconstruit la notion de genre en montrant le trouble considérable que cette notion implique pour le statut nouveau de l’homme et de la femme dans nos sociétés démocratiques.(2)

La théologie et les Églises chrétiennes ne pourront pas formuler l’originalité de l’Évangile et de la foi sans entrer en dialogue avec ces deux formes de féminisme radical: le féminisme biblico-théologique, d’une part, le féminisme du genre, d’autre part.

Dieu par-delà la différence des sexes

Autre est la question du sexe de Dieu, question absurde s’il en est, puisque, dans toute la tradition chrétienne, Dieu n’apparaît jamais comme un clone ou une projection anthropomorphique de l’homme, je veux dire de l’homme et de la femme comme identités égales et complémentaires. Dieu n’est pas un super-mec ou une superwoman, mais la dimension ultime du réel, un infini de relation, trinitaire et érotique (au sens étymologique de ce mot: fondé dans l’Amour inconditionnel). Théologiquement parlant, Dieu n’est pas mâle ou femelle, mais son Nom exprime un au-delà de la différence des sexes.

Un problème demeure cependant, le plus profond de tous: Jésus de Nazareth, le fondement christologique du christianisme, était sans conteste un mâle à part entière. Il n’avait rien d’un transgenre. Et le fait que, dans toute la tradition chrétienne, comme l’a souligné Élisabeth Parmentier, Jésus a appelé Dieu «Notre Père qui est aux cieux» ne signifie pas que Dieu soit mâle. Dieu est au-delà de la différence des sexes et des genres, Dieu est littéralement trans-genre et trans-sexe. Alors, plutôt que d’affubler Dieu de toutes les parures de la sexualité humaine, donnons-nous le temps de penser Dieu comme la réalité ultime qui englobe la totalité du monde, comme le symbole par excellence de l’altérité radicale.

Un par-delà inclusif

De ce point de vue, la nomination de Dieu comme Père, loin de constituer un anthropomorphisme patriarcal, doit être comprise comme l’affirmation d’un Dieu tout autre, d’un Dieu radicalement transcendant.

Dieu est à la fois une énergie transsexuelle, une puissance transcendante et, en tant que créateur de l’homme et de la femme, le commencement par excellence de la différence des sexes.

S’il est Queer, selon la proposition audacieuse du jésuite Étienne Perrot sj ⌈n.d.l.r.: dans l'un de ses Coup d'épingle⌉ c’est à la fois parce qu’il surplombe et parce qu’il inclut la différence des sexes et celle des genres.

Que gagne-t-on, alors, en appelant Dieu par un nom féminisé ou inclusif comme Diel ou en invoquant de manière complémentaire notre Père et notre Mère qui est aux cieux?

L’avantage de ces solutions inclusives est de souligner à la fois l’être transcendant et a-sexué de Dieu et la différence des sexes au sein même de l’appellation Dieu. Dieu n’est ni homme ni femme, ni mâle ni femelle, mais nommer Dieu comme le créateur de l’homme et de la femme, c’est présupposer que l’être de Dieu contient, en son mystère même, une différence structurante. La transcendance a-sexuée de Dieu n’exclut donc nullement la différenciation interne à son être.

La désignation de Dieu comme «notre Père» doit-elle être considérée comme un reliquat du patriarcalisme? Je ne le crois pas. On notera que le fait de substituer à cette désignation la nomination de Dieu comme «notre Mère» ne résout en rien le problème. Il ne fait qu’inverser symétriquement la difficulté. Une telle inversion reste enfermée dans l’absolutisation mimétique de la Mère et du Père. Au contraire, en nommant Dieu comme Père, la tradition biblique et chrétienne signale de manière incontournable la limite de tout anthropomorphisme. Dieu n’est pas Père en son essence et au sens absolu du terme, mais Dieu ne peut être nommé comme Père qu’à la condition de déconstruire le fantasme de la paternité. Comme le dit Paul Ricoeur, il nous fait passer du fantasme au symbole. La paternité de Dieu est symbole de transcendance, et non pas comblement imaginaire du désir. C’est ainsi seulement que nous pouvons nommer Dieu comme Père sans faire de la paternité humaine une assise patriarcale. Nous accédons à cette purification du désir en prenant le chemin modeste et modique de la filiation: c’est comme fils et comme fille ou comme enfants de Dieu que nous découvrons le mystère de la paternité de Dieu, symbole de sa transcendance à la fois a-sexuée et trans-sexuée.

1.   En mémoire d’elle. Essai de reconstruction des origines chrétiennes selon la théologie féministe, Paris, Cerf 1986; original américain datant de 1983.
2.  Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l'identité, Paris, La Découverte 2005; original américain datant de 1990.

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Informaticienne, la trentaine, Erin Lederrey préside l’Antenne LGBTI de Genève. Avant cela, elle étudiait la théologie à l’Université de Genève. Son souhait? Travailler, un jour, au sein de l'Église.


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