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jeudi, 20 août 2015 09:11

Chine. Un développement (d)étonnant

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L’éthique et la religion font leur retour en Chine, selon le jésuite suisse Stephan Rothlin. L’essor économique de la nouvelle superpuissance asiatique n’est pas étranger à ce phénomène. Il en serait même le moteur, un moteur en réaction à un capitalisme ravageur qui engendre inégalité et corruption.

La Chine fascine et déconcerte.[1] En l’espace de trente ans, ce pays qui compte 1,35 milliard d’habitants s’est hissé au deuxième rang des puissances économiques mondiales. Orchestré par un parti d’Etat ambitieux, le passage d’une économie planifiée à celle de marché s’est fait par la force d’un capitalisme quasiment outrancier, avec son lot d’effets positifs et pervers. D’un côté, il a permis l’accès d’une large classe moyenne à un bien-être matériel. De l’autre, il a contribué à nuire considérablement à l’environnement, à créer des millions de travailleurs migrants, et à débrider l’entrepreneuriat et la corruption.
Etonnamment pourtant, ce sont ces pratiques néfastes qui ont déclenché le changement. « Nous observons un retour vers les anciennes valeurs confucéennes qui trouvent leur fondement dans les racines culturelles du pays et qui, jusqu’à récemment, étaient considérées comme rétrogrades », explique le Père Stephan Rothlin sj[2], qui travaille en Chine depuis 1998. Le jésuite était l’invité d’un débat public organisé par l’association Ladanyi,[3] en compagnie de deux partisans de l’économie libérale, l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin et Gerhard Schwarz, directeur d’Avenir Suisse.
Comment la Chine se positionne-elle sur la scène internationale ? Les médias occidentaux la regardent d’un œil très critique, agitant au premier plan les atteintes aux droits humains et la tension dans ses relations avec les détracteurs du régime. Stephan Rothlin porte un regard plus nuancé sur l’Empire du Milieu : « Bien des situations sont encore pénibles, mais je note un grand nombre de progrès. Le gouvernement fait beaucoup pour la crédibilité du système, en combattant la corruption par exemple, en améliorant les conditions de vie quotidienne ou en protégeant l’environnement. » D’après lui, le Parti communiste chinois souhaite se tailler une bonne image, celle d’un parti qui aime son peuple.
Avec l’avènement d’une prospérité croissante, les valeurs éthiques gagnent en importance. Le jésuite observe les prémices d’une véritable société civile et donne, comme exemple, les organisations de consommateurs qui, déjà très actives à Hong Kong et Macao, commencent à voir le jour sur le continent. Les gens instruits sont de plus en plus révoltés par les scandales alimentaires. Beaucoup d’étudiants issus d’écoles de management se rebellent contre un système qui vise à minimiser les coûts et maximiser le profit.
Au quotidien, le Père Rothlin et les équipes de son entreprise de conseil s’engagent pour un développement durable, fondé sur les bases de standards éthiques. Leurs actions s’adressent aussi bien aux cercles d’entreprises nationales et internationales qu’au monde universitaire. Leur message ? Faire des affaires, oui, mais dans un cadre qui garantisse la protection de l’environnement et des droits humains. « Nous ne faisons pas que développer et enseigner des concepts stratégiques d’éthique, nous les mettons en pratique et soutenons des projets sociaux dans le domaine de l’éducation, en insistant sur l’égalité des chances pour les jeunes venant des zones pauvres du pays. »

Retour du spirituel
Le Père Rothlin estime profondément la tradition bouddhiste et la philosophie chinoise, tout en restant fortement ancré dans la philosophie occidentale et dans l’éthique sociale chrétienne. Il relève : « Un grand débat sur les valeurs universelles de la société a lieu au sein du Parti communiste. Le concept de “dignité humaine”, par exemple, correspond à ce que nous pouvons appeler en Occident “les droits de l’homme”. Nous observons en outre un intérêt croissant pour la spiritualité et la religion, au-delà même du confucianisme. »[4]
Selon les estimations du jésuite, la Chine compte entre 70 et 80 millions de chrétiens. Depuis la rupture avec le Vatican en 1951, l’Eglise catholique est divisée entre une Eglise “officielle” et une Eglise illégale, considérée comme clandestine par l’appareil d’Etat. La situation se détend cependant. « Il existe au sein du Parti des opinions divergentes face à l’Eglise, certains estimant qu’elle a une influence positive sur la société. » Le travail de Stephan Rothlin sur l’éthique des affaires s’entend donc comme un effort qui doit profiter non seulement à l’Eglise, mais à toute la société, et ce malgré les restrictions présentes.
La doctrine sociale de l’Eglise joue ici un rôle essentiel. Le professeur fait souvent remarquer à ses étudiants que ses enseignements se retrouvent aussi dans la philosophie de Confucius. « L’Eglise rencontre un grand engouement quand des valeurs telles que solidarité, subsidiarité et justice se font écho dans la pratique. Dans ce contexte, je suis convaincu que la religion peut avoir une influence capitale pour favoriser le développement d’un Etat de droit. »
Selon lui, la Chine dispose non seulement d’un grand potentiel économique, mais elle pourrait bientôt devenir une véritable force motrice dans le domaine éthique.

[1] • Cet article a paru cet automne dans Jesuiten weltweit, le magazine de la Mission jésuite suisse.
[2] • Stephan Rothlin vit au quotidien les transformations de la République populaire et accompagne celles-ci de façon active en sa qualité de professeur d’éthique des affaires de l’Université internationale d’économie et des affaires (UIBE) de Pékin. Il a aussi sa propre entreprise de conseil Rothlin Ltd et est l’initiateur de plusieurs associations, à Hongkong, Macao et Pékin, consacrées au développement d’une éthique des affaires.
[3] • L’association Ladanyi encourage les activités commerciales éthiques, en portant une attention particulière sur la région asiatique. Elle soutient notamment les travaux en Chine du jésuite Stephan Rothlin (www.ladanyi.ch).
[4] • Voir les infos à la p. 7 de ce numéro. (n.d.l.r.)

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