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jeudi, 20 août 2015 09:08

Caricaturer l'Egypte

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L’attentat contre Charlie Hebdo n’en finit pas de charrier son lot de retombées ambivalentes sur le monde. D’immenses cortèges en Europe ont invoqué d’une même voix la liberté d’expression, alors que les mots d’ordre étatiques se focalisaient sur « plus de mesures sécuritaires ». Une équivoque facilement exploitable, aux effets de boomerang… Les caricaturistes égyptiens sont un modèle du genre.

Rempart de la critique publique face au pouvoir, les dessinateurs satiristes égyptiens subissent la rhétorique antiterrorisme sur laquelle le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a ancré sa légitimité politique. Suite au renversement du gouvernement des Frères musulmans, le 3 juillet 2013, al-Sissi a étrenné une sombre page de l’histoire de son pays. Sous l’intitulé de « guerre au terrorisme », il s’attaque non seulement aux sympathisants de l’ancien président Mohammed Morsi, mais il s’en prend aussi systématiquement à toute opposition politique, même à la plus libérale.
L’art de la caricature a une tradition centenaire en Egypte, mais « la grande quantité de lois qui restreignent la liberté d’expression complique le travail du caricaturiste en cette période de restauration militaire », explique Jonathan Guyer, du programme international Fulbright, qui étudie le rôle de la satire en Egypte. « Il y a des lois qui empêchent de parler du président, d’autres qui empêchent de parler des militaires et une contre l’insulte à la religion. »[1] Cependant, si l’attaque directe du président ou de son gouvernement n’est pas tolérée, « il y a d’autres moyens implicites pour le critiquer, par exemple illustrer la corruption ou la pauvreté », affirme le chercheur.
Mais « un dessinateur satirique ne sait pas jusqu’où il peut pousser le bouchon … avant d’avoir déjà dépassé la limite. Pour l’instant, il n’y a pas eu en Egypte beaucoup d’attaques contre les dessinateurs eux-mêmes », poursuit-il, par contre les journalistes et animateurs emprisonnés (comme l’équipe d’Al Jazeera), assassinés ou exilés (comme le célèbre comique Bassem Youssef) sont tellement nombreux, qu’il est difficile d’en faire le décompte exact.

Retour de bâton
Aussi la présence du ministre des Affaires étrangères égyptien Sameh Shoukry à la marche de Paris laisse-t-elle à certains un goût amer. Ce rassemblement auquel ont participé cinquante- et-un chefs d’Etat ou Premiers ministres du monde présage un renforcement et une nouvelle légitimation des politiques antiterroristes adoptées sous le coup de l’émotion en Europe.
Doaa El Adl, dessinatrice pour le journal indépendant Al-Masry Al-Youm, l’avait déjà souligné en 2013, avant que la loi sur le contrôle d’Internet ne soit votée en France[2] : « Quand on lance une guerre contre le terrorisme, il faut s’attendre à ce que les libertés ne soient plus celles d’avant. Ceci est valable pour les musulmans d’Europe, mais aussi pour la société européenne en général. Celle-ci verra ses libertés réduites. »
Au cours de la présidence Morsi, cette caricaturiste (la plus connue en Egypte) musulmane et voilée avait été accusée de blasphème pour un dessin [voir ci-dessous] qui ridiculisait l’instrumentalisation de la religion dans la campagne du « oui » à la Constitution défendue par les Frères musulmans. « Ce sont les caricaturistes français qui m’ont soutenue à l’époque », précise-t-elle.
Durant l’ère de Hosni Moubarak, il était aussi interdit de dessiner le président. Mais certains crayons avaient brisé le tabou quelques années déjà avant sa chute, devançant la révolution du 25 janvier 2011. Comme celui d’Anwar, caricaturiste à la longue expérience, qui a débuté sous la direction d’Amr Selim au journal Dostor, qui compte le plus grand département de la presse égyptienne consacré aux dessins satiriques. Anwar a toujours été un admirateur de Charlie Hebdo. Il dessine aujourd’hui pour Al-Massry Al-Youm.
« On ne savait pas qu’il était si difficile de dessiner un homme avec une barbe, jusqu’au moment où l’homme avec la barbe est arrivé au pouvoir », dit-il en se référant à Morsi. « A cette époque, les limites de la censure étaient officielles. Elles étaient imposées directement d’en haut, tandis que les lecteurs du journal continuaient à rigoler et à être de notre côté. » Mais depuis l’éviction de Morsi, ce sont les citoyens eux-mêmes qui interpellent la rédaction, se plaignent ou insultent les caricaturistes pour avoir ridiculisé le gouvernement ou le président. « Ils nous accusent d’être contre la stabilité du pays. »
Progressivement, la propagande patriotique et nationaliste - construite et légitimée par l’armée avec la lutte contre le terrorisme - a donc imprégné la société égyptienne, jusqu’à l’amener à une polarisation idéologique entre les pro-gouvernementaux, représentés par al- Sissi, et les pro-Frères musulmans.
Dans cette atmosphère où les bons citoyens se prêtent spontanément au jeu de la délation, il est difficile pour les dessinateurs de garantir un point de vue différent, qui se moque et se joue également des points faibles des deux factions. « Quand tu lances une boutade, les gens se divisent tout de suite en deux camps : ceux qui rigolent et ceux qui se fâchent, dit Anwar. Mais une blague, ce n’est pas une table ronde ! C’est comme un pistolet ; tu le pointes contre quelqu’un et tu tires… une fois c’est contre un groupe, une fois contre un autre. Un dessin crée le débat en donnant une baffe dans la gueule ! »
Selon Anwar, la satire « est, et doit être, irrévérencieuse et progressiste par définition, car elle est faite pour se moquer des vieilles idées bêtes et méchantes. Est-ce qu’un dessin moraliste ou intimidant fait rire ? » C’est pour cela, dit-il, que « les dessins font peur aux conservateurs, qu’ils soient islamistes, nationalistes ou autres. »

Diviser pour régner
Les dessinateurs poussent les limites du politiquement correct, essayent de titiller les lecteurs et de démasquer les « rhétoriques manipulatrices » imposées par les gouvernants, tout en prenant soin de ne pas s’éloigner trop des gens, afin que le dialogue avec la société ne s’interrompe pas. « En tant que dessinateur, tu dois forcément jouer avec le contexte et toujours te rappeler du substrat culturel des lecteurs », souligne Anwar.
« J’ai réalisé que mon travail doit être de démasquer l’“effort officiel” de simplification des divisions pour gouverner plus facilement le pays », explique pour sa part le caricaturiste Andeel, qui a démissionné d’Al-Masry Al-Youm après avoir été plusieurs fois censuré, et qui maintenant dessine pour le quotidien indépendant Mada Masr. « C’est une rhétorique officielle infâme, car elle dresse les gens les uns contre les autres et les amène à une attitude de paresse intellectuelle. De cette façon, ils se positionnent sans trop réfléchir et laissent à quelqu’un d’autre le soin de choisir qui sont les vrais ennemis. »
Et de prévenir : « La façon dont tout le monde interprète l’attaque de Charlie Hebdo, en se focalisant sur qui pointer du doigt et sur comment tous doivent se ranger d’un côté plutôt que de l’autre, conduira malheureusement à des épisodes similaires. »
Un discours applicable aussi au Vieux continent. Olivier Roy, expert de l’islam politique et de l’intégration des immigrés de deuxième et troisième générations en Europe, cite certains exemples de manipulation de l’attaque de Charlie Hebdo : « l’obsession populiste anti-immigration, les angoisses civilisationnelles d’une droite conservatrice se réclamant d’un christianisme identitaire, ou bien la phobie antireligieuse d’une laïcité venue de gauche, mais qui s’est elle aussi transformée en discours identitaire attrape-tout récupéré par le Front national ».[3]
Olivier Roy se réfère à la France, mais la même analyse s’applique aisément à d’autres pays européens. Pas besoin ici d’un dessin.

[1] • Voir les infos à la p. 6 de ce numéro. (n.d.l.r.)
[2] • Loi de programmation militaire adoptée en décembre 2013 par l’Assemblée nationale. (n.d.l.r.)
[3] • In « La peur d’une communauté qui n’existe pas », Le Monde, Paris 09.01.2015.

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