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mercredi, 17 octobre 2018 10:45

Riace, un symbole de solidarité

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Riace14 webDepuis quelques semaines, le maire de Riace, petite commune calabraise de 2000 habitants, est devenu un symbole italien de solidarité grâce à sa gestion de l’accueil des réfugiés. À 60 ans, Domenico Lucano est devenue du même coup l’une des «bêtes noires» du ministre de l’intérieur italien d’extrême droite Matteo Salvini. Le 1er octobre, il a été arrêté par le ministère public de Locri, soupçonné d’aide à l’immigration clandestine et d’irrégularité dans l’octroi des financements pour le service de ramassage des ordures de son village.

Photo: Migrants et locaux devant la Taverna Donna Rosa, principal centre de protestation contre le gouvernement central et la préfecture qui a décidé l'arrêt complet des financements au "Modèle de Riace" © Giacomo Sini

Pire, le ministre Salvini a décidé le 14 octobre d'expulser les migrants du village vers d'autres régions d'Italie et de fermer l'association qui s'occupait d'eux, mettant en péril le développement du bourg. Retour sur une histoire porteuse d'espérance... "closed for racists".

Le maire et sa partenaire, frappée d’une interdiction de séjour, sont également accusés d’avoir joué des procédures pour permettre à quelques jeunes femmes de rester en Italie grâce à des mariages de complaisance.

Une histoire particulière

Au-delà de l’actualité brulante, et à la lumière des évènements récents, il est intéressant de retracer l’histoire de cette modeste localité sauvée de la disparition grâce à son ouverture et à l’accueil des réfugiés.
Au centre de Riace, une peinture murale aux couleurs vives rappelle les migrations millénaires qu’a connues ce petit village du fin fond de la Calabre, en Italie du sud, région qui a fait partie dès le VIIe siècle av. J.-C. de la Grande Grèce (Magna Graecia).
Cette région du bord de la Mer Ionienne, située au centre de l’espace méditerranéen, a toujours été une terre d’arrivée et de départ pour diverses populations. Pour les Grecs de l’Antiquité, l’Italie représentait le point extrême de leur propre péninsule. Aujourd’hui, cette région sous-développée, riche en culture et en paysages bucoliques, est victime du dépeuplement, mais aussi de promoteurs immobiliers avides de s’emparer des paysages côtiers et du pouvoir démesuré de la 'Ndrangheta, l’organisation criminelle locale.
Il suffit de parcourir le labyrinthe de ruelles entre ces maisons à demi abandonnées, construites au pied des montagnes pour échapper à la malaria et aux incursions des pirates de la côte, pour se rendre compte que la mentalité, ici, diffère de celle qui, l’an dernier, a porté au pouvoir en Italie la Lega de Matteo Salvini. Ce parti d’extrême droite a trouvé un consensus en exploitant la peur de l’immigration et du débarquement illégal des migrants.

1998, premiers naufragés

Le premier débarquement a eu lieu en 1998, lorsque, sur la plage de Riace Marina, à l’endroit même où des statues de bronze avaient été découvertes, un bateau portant une centaine de personnes d’ethnie kurde s’échoua. Depuis, d’autres migrants de différentes nationalités sont arrivés, puis repartis. Ils provenaient pour la plupart d’Afrique centrale et du Moyen Orient, et certains ont choisi de rester dans ce lieu et de s’y installer en toute officialité, devenant ainsi un secteur stable et bien intégré de la population.

RiaceAssos22c webRaffaele s'occupe d'ânes donné par "Città Futura" qui aide les migrants et offre ses services à tout le village. © Giacomo Sini

En 1999, Domenico Lucano, ancien instituteur non encore élu maire, fondait à Riace l’association "Città Futura" (Cité de l’avenir); celle-ci donna naissance à un vaste projet d’accueil visant à intégrer des réfugiés dans une communauté rurale qui semblait vouée à la disparition. Diverses associations du village, avec le soutien des autorités locales, ont nettoyé et réparé les rues et les maisons en ruines. Des ateliers, qui ont redonné vie à des métiers oubliés, ont été créés; des magasins, une bibliothèque, des bars ont été ouverts et la survie du jardin d’enfants et de l’école  a été assurée. Des exploitations à vocation pédagogique ont vu le jour, ainsi que des jardins potagers et des pressoirs à olives, stimulant la renaissance du village et offrant aux anciens habitants et aux migrants des emplois et de nouvelles perspectives. Exemplaire, ce modèle a suscité un grand intérêt dans l’ensemble de l’Europe, à tel point que ce lieu ignoré jusqu’alors attire maintenant des visiteurs, des chercheurs, des artistes et d'autres personnalités du monde culturel.
Pourtant, les efforts de Riace risquent d’être anéantis. En raison de questions prétendument peu claires relatives à la comptabilité, le Ministère de l’Intérieur bloque depuis deux ans les fonds européens destinés au projet SPRAR -Système de Protection des Demandeurs d’Asile et des Réfugiés- et en 2018, il a disparu de la liste des bénéficiaires. À cela s’ajoute l’hostilité personnelle et politique du vice-premier ministre Matteo Salvini, qui s’en est pris à plusieurs reprises au maire Lucano, de sorte que plusieurs citoyens soupçonnent qu’il existe en réalité une intention de nuire au «modèle de Riace».

Grève de la faim

À la suite du blocage de ces paiements, les autorités locales se sont déclarées en état d’insolvabilité: elles ont accumulé une énorme dette de 2 millions d’euros, à cause des coûts engendrés par l’engagement du personnel des associations, et des sommes dues aux fournisseurs. En outre, les 165 demandeurs d’asile actuels, dont au moins 50 enfants nés pour la plupart dans la commune, et près de 80 commerçants pourraient être mis à la rue; de nombreuses activités commerciales risquent de disparaître.
Pour protester, les habitants de Riace, ainsi que les autorités locales ont lancé une grève de la faim et décidé de suspendre toutes les activités des ateliers et studios qui produisaient des broderies, de la céramique, des cerfs-volants et de la verrerie artisanale.
Sur la place centrale où se tiennent les assemblées publiques, on rencontre souvent le maire Domenico Lucano assis devant la Taverna Donna Rosa, devenue célèbre. «Ils sont en train de détruire la région, nous risquons que tout soit fermé, même le jardin d’enfants. Nous aurions pu continuer même sans les fonds européens, en tant que projet indépendant autosuffisant, mais deux ans, c’est trop long, et nous avons trop de dettes».
Partout dans le village, on fait écho aux propos du maire; on sent la même anxiété, la même crainte chez de nombreux habitants et les nouveaux arrivés, qui sont venus exprimer leur solidarité aux propriétaires des magasins dont beaucoup ont affiché dans leur devanture une carte sur laquelle on peut lire: «Moi aussi, je soutiens Riace». Mimma, une femme dans la cinquantaine qui tient une épicerie, ne cesse de dire que «le blocage du financement, c’est comme la perte de quelqu’un de cher»; elle ajoute: «Les migrants nous ont appris à vivre. Quand il en arrive de nouveaux, ils se sentent immédiatement chez eux et c’est comme s’ils avaient toujours vécu ici, avec nous.»

Mimma17b webMimma affiche tous les jours une bannière à l'extérieur de son magasin où l'on peut lire "Je soutiens aussi Riace". © Giacomo Sini

Accueil volontaire

Ce sont les préfectures (qui représentent le gouvernement central au niveau local) qui, par le Ministère de l‘Intérieur, allouent les demandeurs d’asile aux diverses municipalités. Riace s’est souvent distinguée en se portant volontaire pour accueillir les personnes ayant débarqué de bateaux pourris sur la côte sicilienne (après des mois de traversée du désert et une longue captivité dans des camps libyens), en particulier les plus démunis.
Mohamed est l’un d’eux. Cet Irakien d’origine palestinienne de 64 ans a fui l’Irak après la chute de Saddam Hussein et souffre d’un handicap. On le connaît bien dans le village où, comme les autres migrants, il dispose d’un logement et reçoit 260 euros par mois, soutien dont il pourrait être privé dans un avenir proche.
Bayram, un Kurde de Turquie âgé de 65 ans, est arrivé en Calabre avec les premiers migrants débarqués en 1998. Dès lors, il s’est attaché à cette région qui lui rappelle l’autre rive de la mer Ionienne. Au fil des années, il a participé à la reconstruction des terrassements du parc Sara, établi au flanc d’une colline en l’honneur d’un porteur d’eau qui y vivait au milieu du siècle passé. C’est un lieu couvert de vignes, d’oliviers et de bosquets d’agrumes où l’on trouve aussi des ruches. En plus de travaux de menuiserie, Bayram exerce le métier de chauffeur et conduit des personnes âgées ou des migrants à leurs rendez-vous à l’hôpital, et les aide à faire leurs courses.
Quant à Antonio, il est de Riace. Il a 29 ans et travaillait jusqu’à récemment avec Bayram à l’atelier de menuiserie. Il a rejoint les autres manifestants et espère que les fonds seront libérés et qu’il pourra reprendre son travail. «Ceux qui bloquent ce projet, dit-il, auraient dû voir Riace il y a vingt ans. Il ne s’y passait rien, le seul évènement de l’année était la fête patronale, les jeunes étaient forcés d’émigrer, ce que je vais probablement devoir faire l’année prochaine.»

Intimidations et menaces

En 2019, le second mandat de Domenico Lucano aura expiré et il ne sera pas autorisé à se porter à nouveau candidat à la mairie. La Lega s’efforce de remporter les élections dans cette municipalité, comme partout dans le sud de l’Italie; pourtant, ce parti a été fondé à l’origine pour promouvoir la sécession de l’Italie du nord et s’est principalement identifié à l’hostilité à l’égard des gens du sud qui émigrent vers le nord industrialisé, n’ayant pas de travail chez eux. «Autrefois, nous étions ceux qui partaient pour les villes du nord ou vers l’Australie. Aujourd’hui, il y a ici de nouveaux arrivants, les nouveaux migrants», relate Raffaele, songeur, un cultivateur local qui vend tous les après-midis les fruits de sa terre.
Cet exode a laissé des traces bien visibles, comme notamment les nombreuses maisons vides, délabrées, situées dans les hauteurs de Riace, ou ces bâtisses construites pêle-mêle au bord de la mer, souvent sans autorisation, et restées inachevées, témoins de ce que l’on a appelé «l’architecture de l’inachevé». «Le plus souvent, ces bâtiments ont été construits par ceux qui allaient vivre ailleurs, avec l’illusion de pouvoir les transmettre aux générations futures, ou qui espéraient revenir dans un avenir plus ou moins proche avec des perspectives de nouveaux emplois», dit Rina, créatrice de documentaires et anthropologue originaire de Calabre, mais romaine d’adoption. Elle ajoute: «Le départ des jeunes villageois, a créé un vide, et il manque ici les générations qui auraient pu lutter contre le crime organisé et la classe entrepreneuriale politique qui lui est liée.» C’est en particulier au début des activités du maire Lucano que les associations œuvrant pour l’accueil des migrants ont subi des intimidations de la part de la 'Ndrangheta locale: lettres de menaces et coups de feu, dont les impacts de balles sont encore visibles dans la vitrine de quelques boutiques.

Envie de s’intégrer

Devant une de ces échoppes, Monan* -un jeune Mandingue de 34 ans- nettoie la rue avec un balais de paille de riz, accompagné de Damiano, autre travailleur employé par les autorités locales. Monan a fait des études d’agriculture à l’Université de Gambie et vit à Riace depuis deux ans. Tout en vantant l’hospitalité des Calabrais, il raconte que le ramassage des ordures, de maison en maison, se fait à l’aide d’ânes. «Nous n’en avons qu’un pour le moment, mais d’autres devraient arriver.»

Mouna6 webÉtudiant gambien , Monan nettoie la rue en compagnie de Damiano, embauché par la municipalité. © Giacomo Sini

À Camini, autre village médiéval situé à trois kilomètres de Riace, une extension du système d’accueil des migrants semblable à celui de la commune voisine a été mise en place. Mais, contrairement à celui de Riace, il continue à être financé par le SPRAR. Aux 250 habitants du village s’ajoutent 120 demandeurs d’asile, pour la plupart Syriens. Ils sont pris en charge pendant six mois, pour une période d’adaptation dont s’occupe depuis 2014 la Jungi Mundi Association de Rosario Zurzolo. Il s’agit d’un projet destiné aux habitants locaux et aux migrants qui offre ateliers et studios répartis dans le village. L’école primaire a été rénovée pour accueillir les réfugiés, mais aussi les enfants du village, et de nombreuses maisons ont été restructurées pour loger les nouveaux arrivants.
«Lorsque cette prise en charge arrive à sa fin, beaucoup de ces gens aimeraient rester ici, mais malheureusement, ce n’est pas toujours possible, car il n’y a pas encore assez de logements rénovés», explique Katia, une collaboratrice venue de Vérone qui a décidé de s’installer dans ce petit village.
Quant à Vanessa, licenciée en droit de fraîche date, elle s’occupe non seulement de tous les papiers relatifs aux demandes d’asile à soumettre aux préfectures, mais aussi de l’alphabétisation des mineurs. Elle explique que certains réfugiés hésitent à apprendre l’italien parce que, outre la difficulté que présente pour eux la langue, ils ont la certitude de pouvoir retourner en Syrie dès que possible, quand la guerre sera finie. Mais Omar, un Ivoirien de 30 ans, a d’autres idées. Auprès de Pino, maçon et charpentier, il a appris à manier le ciseau pour restaurer les vieilles maisons de pierre du village.

Une autre vision du monde

Il semble que dans ces endroits oubliés, une nouvelle humanité se construit, aux antipodes de la propagande que diffusent la télévision et les réseaux sociaux, où il n’est question de l’immigration que comme source de conflits. Toutefois, l’avenir demeure incertain, étant donné le climat politique actuel et les problèmes bureaucratiques qui ont submergé le modèle d’accueil mis en place à Riace. Et pourtant, les enfants «étrangers» qui courent sur le nouveau terrain de football et crient en dialecte calabrais ne le savent pas, pas plus que leurs camarades calabrais qui ont enfin trouvé des partenaires de jeu, pendant les interminables après-midis que seules les cloches des églises troublaient autrefois…

Traduction: Claire Chimelli
Photographies: Giacomo Sini

Les auteurs
Giacomo Sini est un photographe indépendant italien, diplômé en sciences sociales de l'Université de Pise. Voyageur inconditionnel, il a traversé une cinquantaine de pays. Passionné par le Moyen-Orient et l'Asie centrale, il a photographié à plusieurs reprises les réalités des conflits en Syrie, au Liban et au Kurdistan. Il s'intéresse surtout aux récits de réfugiés dans les zones de conflit et d'après-conflit, et aux rapports culturels. Aujourd'hui, il vit à Livourne (Italie).

Francesco Moisés Bassano, de Livourne, est un écrivain-voyageur indépendant. Il a étudié les sciences humaines à l'Université de Pise. Ses domaines de recherche sont liés aux phénomènes migratoires, aux minorités et aux identités diasporiques.

* Nom modifié pour respecter la sphère privée du demandeur d’asile.

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