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vendredi, 14 septembre 2018 16:20

Flux migratoires et termes de l'échange

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Valerio Muscella Le mur de TijuanaLe mur de Tijuana (USA-Mexique) © Valerio MuscellaNi les murs, ni les plateformes de débarquement ne parviendront à réguler la migration en Europe. Seule une reconsidération des termes de l'échange pourrait y participer, affirme Marcel A. Boisard, ancien sous-secrétaire général des Nations Unies. Les participants au Sommet européen de Salzburg, qui s’ouvre mercredi 19 septembre, sauront-ils sortir de leurs vues immédiates et étriquées pour y réfléchir sérieusement?

Si pour l’heure ces flux migratoires demeurent pacifiques, ils sont déjà dangereux et violents pour les migrants. Il faut, d’urgence, considérer le problème à la racine. Les pays industrialisés devront tôt ou tard accepter une légère baisse de leur niveau de vie, pour éviter des immigrations de masse dangereuses, voire la révolte des pauvres!

Le problème de la migration fait l’actualité et constitue le cœur de débats depuis de longues semaines. On y lit ou entend tout un spectre d’opinions. La plus généreuse ou angélique serait l’acceptation sans condition. À l’autre extrême, le rejet absolu frise souvent la xénophobie, voire le fanatisme religieux ou le racisme.

Les distinctions juridiques, sans doute valables, entre les réfugiés persécutés, les victimes de conflits armés, et les jeunes et pauvres en quête de travail et d’espoir pour eux et leur famille rencontrent toujours plus de difficultés à être respectées. Ces déplacements humains créent la tristesse dans les pays d’origine et la crainte dans les pays d’accueil.

Ce sera là le point principal à l’Ordre du jour du Sommet de l’Union européenne (UE) qui s’ouvre le 19 septembre. On y traitera, sans doute, des moyens de freiner le mouvement et de la répartition des arrivants entre les partenaires. Ce n’est pas là un objectif à la hauteur d’États qui se veulent, à la fois, de droit et de morale.

Un déséquilibre des échanges

Le flux migratoire vers les pays industrialisés ne va pas cesser malgré toutes les chicaneries administratives et les obstacles physiques en construction. Il faut donc, d’urgence, considérer le problème à la racine. L’Europe et l’Amérique du Nord ne peuvent pas continuer de vendre toujours plus chers leurs produits finis et d’acheter, simultanément, à un coût toujours plus bas les matières premières nécessaires. La migration n’est pas uniquement la conséquence de conflits armés et de catastrophes écologiques. L’une des causes permanentes, rarement voire jamais citée, est le déséquilibre dans les termes de l’échange. Quelques considérations générales, voire banales, éclairent la problématique.

Une histoire vieille comme l’humanité

La migration est partie intégrante de l’histoire de l’humanité, depuis son apparition. Sa motivation est soit la fuite, soit l’attrait. Il n’y a là aucune «conspiration»! Dans le premier cas, la cause est les guerres, les désastres naturels ou les aléas écologiques; dans le second, la recherche de ressources, d’abord alimentaires, de sécurité et d’espoir. Ces quelques notes peuvent être jouées, en commun ou séparément, sur tous les tons.

Les flux se sont inversés au cours des siècles. Les deux cas avérés de «grands remplacements» de l’histoire moderne sont le fait des Européens: à savoir la totale marginalisation des peuples autochtones en Amérique du Nord et en Australie. Des analyses montrent que, de manière générale, ces transferts bénéficient tant aux régions d’accueil que d’origine. Néanmoins, l’arrivée massive d’étrangers entraîne suspicions et craintes. Celles-ci se sont spectaculairement accrues à l’époque contemporaine et ont attisé les résistances.

Traversant la caisse de résonance des réseaux sociaux, ces soucis légitimes prennent forme de fantasmes. Des spéculations font craindre le pire. Un conflit armé au Sud de la Méditerranée pousserait des millions d’individus à traverser la mer. Plus certainement, le changement climatique, à son rythme actuel, entraînerait le déplacement de 200 millions de personnes dans les trente ans à venir.

Les nouveaux métissages

Phénomène ancien, la migration cependant prend une dimension nouvelle. Car outre la violence et l’écologie, l’iniquité commerciale en est également une cause. Le déséquilibre des niveaux de vie entre nations s’accroît. La précarité des ressources naturelles augmente. L’évolution démographique, particulièrement la répartition par classe d’âges, conduisent de jeunes ressortissants, toujours plus nombreux, de pays peu industrialisés sur le marché du travail à l’étranger. L’éducation et l’information multiplient les ambitions et les espérances.

Les peuples installés dans les pays dits d’accueil prétendent défendre des situations acquises et un héritage culturel censément immuable, alors que les nouveaux venus refusent de renoncer à certains symboles ancestraux qui maintiennent leur identité. Les structures sociales, économiques et culturelles sont progressivement façonnées et remodelées. Une mémoire collective spécifique se construit. L’Amérique du Nord s’hispanise, alors que l’Europe occidentale s’islamise. Inéluctablement, le métissage devient la règle. Il effraie et nourrit les craintes quant à l’avenir de l’État-providence dans le monde libéral.

L’asile, un droit au bon vouloir

Juridiquement, il existe plusieurs formes de migrations. Le concept de «droit d’asile» a été défiguré. En toute hypothèse, ce droit n’est pas d’obtenir l’asile, mais bien de l’accorder. Il demeure donc l’apanage exclusif des États d’accueil. Aux États-Unis, Donald Trump a fait de la «tolérance zéro» un pilier de sa présidence. Il veut mettre fin à l’immigration irrégulière et déporter les quelque douze millions de résidents sans papier valable. Il prône la construction d’un mur sur l’ensemble de la frontière méridionale. En Europe, l’afflux massif de migrants en 2015 a déstabilisé plusieurs gouvernements et entraîné une crise qui perdure, mettant en cause les structures institutionnelles mêmes de l’UE.

Après de multiples péripéties et une vive tension, les États membres ont trouvé fin juin 2018 un accord sans pertinence. Il prévoit, hors des frontières, l’ouverture de plateformes de débarquement gérées par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés et, à l’intérieur, l’établissement de centres fermés d’accueil. L’opération doit se réaliser sur une base volontaire. Aucun État n’a fait acte de candidature, à ce jour!

Paradoxalement, alors que le flux migratoire est à présent modeste, les tensions n’ont pas diminué, au contraire. L’Union est divisée. Emmanuel Macron propose la solution la plus humanitaire possible, mais le leadership de la France est contesté.

Dans les pays en développement, les gouvernements et les populations sont plus hospitaliers. Les réfugiés sont accueillis et les migrants économiques acceptés. Il y a certes parfois des manifestations xénophobes, à Johannesburg, Abidjan ou Bangkok, et la fuite des Vénézuéliens crée l’instabilité dans la pointe septentrionale de l’Amérique du Sud, mais elles demeurent circonscrites. On partage mieux, lorsque l’on possède moins.

Toutefois certaines situations ne sont pas soutenables à moyen terme. Le fardeau est trop lourd pour des pays souffrant déjà du chômage. En moins d’une décennie, par exemple, le Liban et la Jordanie ont accueilli une foule de réfugiés représentant respectivement 20% et 15% de leur population totale, qui inclut déjà plusieurs centaines de milliers de Palestiniens, installés depuis 1948 et 1967. Des bombes à retardement se constituent…

Des vœux plats et pieux

Les Nations Unies se sont saisi du sujet, par une déclaration émise à l’automne 2016 à la lumière du drame syrien, sur l’initiative de Barak Obama. La démarche a été mise en perspective en janvier 2018, par une note introductive du Secrétaire général, affligeante de platitude. Un Pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulée a été adopté à la mi-juillet 2018 (les États-Unis avaient déjà quitté la négociation en décembre 2017).

L’intitulé même du pacte paraît hors du temps. Par essence, la migration n’est pas sûre, mais le plus souvent risquée. Elle est aussi désordonnée, en ce sens qu’elle résulte de la somme de décisions individuelles et demeure nécessairement irrégulière, variant en fonction des circonstances.

Énumération de vœux pieux, ce pacte n’est pas un traité et ne jouit d’aucune force contraignante. Il aura sans doute peu d’impact dans la situation internationale actuelle. Sa conclusion d’ailleurs est passée inaperçue, en dehors des cercles spécialisés, alors que les pérégrinations du bateau Aquarius, chargé au large de l’Italie d’une grosse centaine de naufragés, faisaient, presque simultanément, les titres de tous les médias, par son manque d’autorisation d’accoster. À l’évidence, aucune mesure défensive ne saura, jamais, tarir totalement les mouvements de populations qui touchent tous les continents.aquarius© Ra Boe / Wikipedia

Il faut en diminuer le volume et étudier les moyens d’y répondre d’une autre façon que la fermeture des frontières pour que, dans les pays de destination, les institutions cessent d’être déstabilisées, et que, dans les régions de départs, les populations préfèrent rester chez elle, y trouvant décence et espérance. Ceux qui rejettent le Pacte mondial évoquent l’assistance au développement pour assécher les flux migratoires. Cet argument, souvent répété, reflète l’hypocrisie ou l’ignorance.*

Le chant du cygne

Il y a bientôt 70 ans, Truman proposait de soulager les régions «sous-développées» dont la pauvreté était une menace. Une immense machine bureaucratique, dont le PNUD est l’illustration, a été montée. Les «sous-développés» sont devenus «en voie de développement», mais la situation n’a guère changé. On en vient à penser, au contraire, que l’aide nuit au développement en accréditant le statut de dépendance.

En 2015, après deux ans de négociations ayant mobilisé des milliers de spécialistes, un Agenda pour un développement durable à l’horizon 2030 a été publié. Il fixe 17 objectifs et 169 (cent-soixante-neuf !) cibles. On se réunira sans doute avant l’échéance pour définir de nouveaux objectifs et identifier des cibles additionnelles. Et comme chaque fois dans ces exercices diplomatico-bureaucratiques, le sens de l’urgence et la fixation des priorités de substance feront sans doute défaut. La démarche baigne dans une atmosphère humanitaire de bon aloi. Elle est inévitablement vouée à l’échec, car elle soigne les symptômes plutôt que les causes de ce problème grave qu’est la pauvreté.

Une ambitieuse, mais avortée, tentative de réforme en profondeur s’était déjà déroulée dans le passé, en trois actes d’environ une décennie chacun. Au début des années 70, les pays en développement proposèrent l’instauration d’un Nouvel ordre économique international (NOEI). En 1974, l’Assemblée générale de l’ONU, sous la présidence du, alors, fringant ministre des Affaires étrangères d’Algérie Abdelaziz Bouteflika, accepta à l’unanimité une déclaration dans ce sens. Elle ne fut jamais appliquée. L’idée déclencha cependant des débats passionnés.

L’ancien chancelier allemand Willy Brandt fut chargé, en 1980, de conduire une commission d’étude. Son rapport intitulé Nord-Sud, un programme de survie, stigmatisait le déséquilibre des termes de l’échange au bénéfice des États producteurs de biens manufacturés. La pauvreté des uns, mettait-il en garde, pourrait conduire à l’effondrement de leurs structures économiques, à la famine, à la destruction de l’environnement, voire au terrorisme, déjà explicitement mentionné. Visionnaire, il suggérait non pas un débat planétaire sur le sujet, mais une réunion de 22 chefs d’État choisis pour en étudier les tenants et aboutissements. Elle eut lieu à Cancun, au Mexique. François Mitterand y tint son premier discours officiel important à l’étranger. Il fut très encourageant. Le président français déclarait impossible qu’un dixième du monde se développât sans les autres, et qu’il ne s’agissait pas de faire le procès du jeu du marché, mais d’établir des mécanismes de surveillance et de contrôle. Il mettait en cause les termes de l’échange. La rencontre fut un échec, aucun communiqué ne fut émis à son issue. Les débats tournèrent à la rhétorique parfois violente; la confrontation Nord-Sud se développait parallèlement au conflit Est-Ouest.

La chute du Mur de Berlin changea la donne. Le président Reagan, en 1990, parvint à imposer le consensus de Washington, expression de l’ultralibéralisme: libéralisation du commerce, ouverture aux investissements étrangers et promotion de la propriété privée. Contrairement aux promesses, le remède n’apporta ni éradication de la pauvreté, ni développement économique, ni justice sociale.

Une hégémonie occidentale secouée

Les demandes initiales, à savoir essentiellement une modification des termes de l’échange, n’étaient pourtant ni absurdes ni irréalistes: dette et financement, taux des tarifs douaniers, stabilisation des cours des matières premières, transfert de technologie, activités des sociétés multinationales, etc.

Certes la nature et le libellé des revendications, étatiques et dirigistes, ne conviendraient plus à l’époque actuelle, mais ils pourraient être remis à jour, reformulés et négociés. Les choses d’ailleurs évoluent concrètement à l’instigation de nouvelles puissances émergentes.

Concernant le commerce et les tarifs, par exemple, l’Inde fit savoir à l’hiver 2013, sans compromis possible, qu’elle cessera de respecter les règles de l’OMC, afin d’assurer un revenu équitable à 300 millions de petits paysans et la sécurité alimentaire à 300 autres millions de citoyens pauvres. Pour le financement, une Nouvelle banque de développement (connue sous le nom de Banque de développement des BRICS) et une Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, majoritairement financées par la Chine, furent fondées, appelées à concurrencer la Banque mondiale et le FMI. Depuis, les vieilles institutions intergouvernementales en place ne réagissent qu’en proclamant leur rôle irremplaçable. Ce faisant, elles s’auto-marginalisent, alors que l’hégémonie occidentale s’érode.BRICS leaders in Brazil6e sommet des BRICS à Fortaleza (Brésil), en 2014: de gauche à droite Poutine, Modi, Rousseff, Xi et Zuma. © kremlin.ru

Les temps présents, marqués par deux traits contradictoires, à savoir la mondialisation et l’égoïsme ou la préférence nationale, ne sont certes pas propices. Il est néanmoins urgent de reconsidérer et de corriger l’une des causes principales des migrations, c’est-à-dire le déséquilibre permanent des termes de l’échange, au détriment des peuples producteurs de matières premières ou de biens intermédiaires. Utopie sans doute, l’émergence d’une autorité mondiale légitime et crédible n’étant pas pour un futur proche. Mais il en va de la stabilité du monde. Le Rapport Brandt parlait même de «survie»!


* Je traite des migrations et du Nouvel ordre économique international dans mon dernier ouvrage, Une si belle illusion, réécrire la Charte des Nations Unies, Paris, Panthéon 2018, respectivement aux pp.185 et ss. et pp. 266 et ss.

Voir la recension de cet ouvrage

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