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jeudi, 15 novembre 2018 14:57

Quelles révoltes politiques Jésus a-t-il connues?

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nazareth stefamilleÉglise St-Joseph, NazarethQuand nous cherchons à nous représenter l’enfance de Jésus dans le petit village de Nazareth, nous imaginons une scène paisible: saint Joseph travaille sereinement au milieu des copeaux, la scie et le ciseau auprès de lui, pendant que l’enfant Jésus joue avec de petits chariots de bois fabriqués par son père, Marie chante en faisant la lessive et, aux alentours, les braves paysans cultivent leurs champs. Pourtant la situation était bien différente. L’époque où Jésus vécut fut marquée par des revendications sociales, des révoltes paysannes et des soulèvements politiques, qui se déroulaient parfois très près de Nazareth, rappelle Ariel Álvarez Valdés, bibliste, président de la Fondation pour le dialogue entre science et foi.

Aucun de ces mouvements de révolte n’aboutit, tous furent réprimés brutalement par les Romains qui étaient alors les maîtres du pays. Mais l’esprit de rébellion est toujours resté vivace sur la scène de Palestine, de sorte que Jésus a vécu et grandi dans un climat général de protestations et de troubles dirigés contre le pouvoir romain, ce qui a marqué sa trajectoire de façon déterminante. Ces soulèvements peuvent se classer en trois types: messianique, théocratique et prophétique. (Voir Jésus, un insurgé millénariste, de Daniel Marguerat, dans le dossier Le sens révolutionnaire de choisir octobre-décembre 2017.) Quand Jésus parvint à l’âge adulte et fonda son propre mouvement, révolutionnaire lui aussi, il avait sous les yeux ces trois modèles qu’il était possible d’imiter et auxquels il pouvait identifier son groupe. Sous quelle forme se présentaient ces mouvements et quel modèle Jésus choisit-il d’adopter?

Ébranlement lors du changement de pouvoir

En l’an 4 de notre ère, alors que Jésus, qui vivait à Nazareth, avait deux ou trois ans, le roi Hérode mourut. Il avait gouverné le pays pendant près de quarante ans d’une main de fer et à la pointe de l’épée, et sa mort créa donc une importante vacance de pouvoir. Des manifestations violentes éclatèrent alors dans tout le territoire.

GalileeLa première se produisit non loin du lieu où vivait l’enfant Jésus, à Sepphoris, une ville riche et florissante située à 6 kilomètres de Nazareth. Le chef de la révolte était Judas, personnage issu de la classe la plus populaire de Galilée et qui jusqu’alors avait été le chef d’une bande de brigands. Profitant de la mort d’Hérode, il prit d’assaut le palais royal de Sepphoris, s’empara des armes qu’il renfermait et les distribua à ses hommes. Il fit aussi main basse sur les réserves qui s’y trouvaient et se proclama roi d’Israël. Avec l’appui de ses partisans, il réussit à contrôler la région de Galilée, y compris Nazareth où Jésus vivait avec ses parents.

À la même époque, dans la province de Pérée à l’est de Jérusalem, un ancien esclave d’Hérode du nom de Simon se souleva lui aussi et, à la tête d’une horde nombreuse, il traversa le Jourdain, marcha sur Jéricho, incendia un autre palais qu’Hérode s’était fait construire dans la ville et se proclama roi. Puis il se mit à attaquer les riches et à incendier les maisons de campagne des nobles. Enfin, au sud, dans la province de Judée, un berger nommé Athronges, doté d’une force physique hors du commun, prit aussi la couronne royale et, avec ses quatre frères qu’il nomma généraux, soumit toute la région.

Les chefs de ces révoltes pouvaient compter sur l’appui de la population et jouissaient d’une grande popularité parce que, tout d’abord, ils étaient juifs et que le peuple, depuis longtemps, aspirait à avoir un roi autochtone; en effet, Hérode n’était pas juif, mais iduméen. En outre, ces meneurs étaient à la fois d’extraction modeste et charismatiques, comme l’avait été David, le roi de légende. Ainsi, avaient-ils réussi en quelque sorte à raviver les espérances jamais oubliées d’un Roi-Messie qui viendrait libérer le peuple de l’oppression étrangère.

Les rêves brisés

Varus AntiquitatesLe général Varus rendant justice.L’apparition des trois chefs qui s’étaient autoproclamés Messie suscita partout un grand enthousiasme et bientôt la Palestine fut en proie à des délires de libération. Devant la gravité de la situation, le général romain Publius Varus, stationné alors en Syrie, mobilisa immédiatement trois légions et marcha contre les rebelles. Il se dirigea tout d’abord vers la Pérée où il étouffa le mouvement de Simon. Il écrasa ensuite les partisans d’Athronges en Judée, où il fit crucifier, près de Jérusalem, plus de deux mille rebelles. Selon les récits qui nous sont parvenus, les deux mille croix dressées aux alentours de la capitale furent l’un des spectacles les plus macabres jamais vus jusqu’alors dans la ville. Mais c’est à la Galilée, patrie de Jésus, que fut réservé le châtiment le plus draconien. Varus mit le siège devant Sepphoris, fit arrêter et mettre à mort Judas, mit le feu à la ville, la détruisant entièrement et réduisant en cendre tous ses monuments, et vendit finalement tous ses habitants comme esclaves, pour les punir d’avoir soutenu Judas.

La brutalité de la répression romaine mit ainsi fin aux expériences messianiques qui avaient suscité dans le peuple une telle espérance. Le grand nombre de soldats dont Varus eut besoin pour mettre en déroute la sédition témoigne de l’immense soutien populaire dont le soulèvement avait bénéficié. Le souvenir de la «guerre de Varus», nom sous lequel on la connaît depuis lors, est resté gravé pour toujours dans la mémoire juive comme l’un des épisodes les plus sanglants que le peuple juif eut à subir.

Pendant ce temps, non loin de là, l’enfant Jésus jouait sans souci dans les bras de Marie, inconscient des terribles châtiments et des crucifixions qui avaient lieu dans sa patrie et encore ignorant de ce qu’étaient les messies et les soulèvements.

Un impôt dû à Dieu seul

En l’an 6 de notre ère -Jésus était alors un adolescent de près de 13 ans- la seconde vague de résistance contre Rome déferla sur le pays. Ses conséquences furent encore plus lourdes que précédemment. Cette fois, le mouvement prit naissance en Galilée, région où vivait Jésus; il a donc dû connaître ces troubles dans tous leurs détails.

L’instigateur était un maître en religion nommé Judas le Galiléen, et c’est un changement survenu dans l’administration du sud du pays, c’est-à-dire des provinces de Judée, de Samarie et d’Idumée, qui provoqua la révolte. Jusqu’alors, ces provinces avaient été administrées par un gouverneur juif. Mais en l’an 6, les Romains le destituèrent pour mauvaise conduite; ils rattachèrent ces territoires à Rome, qui les administra directement au travers d’un préfet. Pour ce faire, ils instituèrent un nouvel impôt sur la terre, tributum soli.

Le Grand Prêtre, à Jérusalem, accepta la mesure et ordonna de la respecter pour éviter de pires malheurs. Mais Judas, qui était né à Gamala, à l’est du lac de Galilée, région que ce nouvel impôt n’affectait pas, s’installa à Jérusalem et de là se mit à exhorter la population à ne pas le payer. L’argument qu’il avançait était clair et net: Dieu est l’unique propriétaire de la terre, et l’empereur n’a donc aucun droit à lever des impôts sur la terre d’Israël.

L’insurrection de Judas n’était pas armée, comme l’avaient été les précédentes, mais pacifique. Judas n’avait pas l’intention de se proclamer Messie, mais il voulait que l’on reconnaisse Dieu comme roi du pays, et que l’on respecte ses droits sur la terre. C’était donc un mouvement «théocratique», religieux, non violent, qui cherchait à imposer des idées et non des structures. Mais le fait de mettre en question un impôt décrété par Rome revenait à contester l’autorité impériale et sa présence en Palestine. C’est pourquoi les Romains considéraient Judas comme un danger. De plus, il était parvenu à se rallier tout le pays. Aussi fut-il pourchassé et, l’ayant arrêté, les autorité le mirent à mort sans états d’âme (Actes 5,37).

Pendant ce temps, Jésus, l’adolescent de 13 ans, apprenait son métier d’artisan sous la direction de Joseph son père, dans l’atelier de Nazareth.

Un enseignement mystérieux

Certes, le mouvement théocratique de Judas avait été écrasé sans peine, toutefois ses idées perdurèrent durant des décennies en Palestine. Même Jésus eut l’occasion de donner son avis à leur sujet, comme en témoigne l’épisode bien connu de l’impôt, qui eut lieu en 30 à Jérusalem. Quelques pharisiens et Hérodiens s’approchèrent de lui et lui demandèrent: «Est-il permis ou non de payer l’impôt à César?» (Mc 12, 13-17). En d’autres termes, ils lui demandaient ce qu’il pensait de la doctrine de Judas le Galiléen. La fameuse réponse de Jésus («Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu») est ambigüe, et on l’a souvent interprétée dans le sens qu’il faut payer les impôts. C’est certainement le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Mais dans le contexte historique de la question, Jésus voulait dire le contraire, à savoir: puisqu’il faut donner à Dieu ce qui est à Dieu, payer cet impôt équivaut à donner au César de Rome un argent qui appartient au Dieu d’Israël, raison pour laquelle on ne doit pas le payer.

ChristDenierCesar RubensLe Christ et le denier de César d'après Petrus-Paulus Rubens © Wikipedia

Que ce soit là l’interprétation la plus vraisemblable peut se déduire d’un autre récit de l’Évangile. Lorsqu’on emmena Jésus devant Pilate pour le juger, ses ennemis l’accusèrent en disant: «Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation, empêchant de payer les impôts à César» Lc 23,2). Jésus aurait donc adopté la doctrine de Judas le Galiléen, comme l’avaient fait de nombreux maîtres et rabbins de son temps.

Plonger les gens dans l’eau

Vers l’an 26, alors que Jésus avait atteint l’âge adulte, un troisième mouvement apparut dans le pays. Son fondateur était Jean le Baptiste, un prédicateur austère originaire de la province de Judée.

Jean avait constaté que la violence des groupes messianiques et la confrontation du groupe théocratique avec les autorités avaient conduit à l’échec les projets réformateurs précédents. Il décida donc de lancer un courant différent, un mouvement prophétique qui préconisait plutôt le renouveau intérieur des personnes. Il s’installa dans le désert de Judée et là, il se mit à proclamer son message.

Jean enseignait que la cause de la crise profonde dans laquelle se trouvait le peuple d’Israël était sa révolte contre Dieu, c’est-à-dire son péché. C’est pourquoi il invitait les gens à cesser d’offenser Dieu, à reconnaître leurs péchés, à se faite baptiser en signe de changement, puis à retourner chez eux pour attendre la venue du jugement dernier qui était proche (Mt 3,7-10). Ceux qui ne le faisaient pas risquaient d’être anéantis lors de la venue imminente du châtiment divin.

La force de l’attirance qu’exerçait Jean était impressionnante et sa prédication eut un retentissement considérable dans la société de son temps. Ainsi, de partout on venait l‘écouter, les gens se faisaient baptiser et se proclamaient disciples du Baptiste.

Le rêve évanoui

DecapJean Baptiste parMemling HansDécapitation de St Jean Baptiste par Hans Memling (1474-79)Certes, le message de Jean était essentiellement religieux, cependant il évoquait des perspectives politiques. En effet, la venue du Règne de Dieu qu’il annonçait impliquait la disparition des pouvoirs ennemis des juifs, y compris des autorités civiles.

De fait, les relations entre le Baptiste et Hérode Antipas, gouverneur de Judée, étaient mauvaises. Nous savons par les Évangiles que Jean critiquait sévèrement le gouverneur, parce qu’il avait divorcé de sa première épouse pour se marier avec la femme de son propre frère, en violation de la loi juive (Lv 20,21). Hérode en fut très contrarié. En outre, ce qui pis est, la renommée de Jean ne cessait de croître, de sorte qu’il commença à sérieusement l’inquiéter. Il n’était pas bon qu’un prophète exerce une telle influence sur les foules; il pourrait en profiter à tout moment pour susciter une révolte. Hérode décida donc de l’éliminer avant d’avoir à déplorer une émeute. Jean fut arrêté, enfermé dans une forteresse, puis décapité (Mc 6,17-29).

À la mort du maître, ses disciples continuaient à le vénérer, mais le mouvement prophétique qu’il avait fondé commença à faiblir. Et le rêve du Baptiste, celui de la venue d’une ère nouvelle pour Israël, se dissipa dans les sables du désert de Juda.

Un autre péché débusqué

Quand Jésus se mit à enseigner, en l’an 27, et voulut créer un mouvement de résistance, il disposait de divers modèles dont il pouvait s’inspirer et parmi lesquels choisir. Mais il avait retenu la leçon de ses prédécesseurs. C’est pourquoi il ne fonda pas un mouvement messianique de type militaire, comme celui de Simon Athronges qui incitait les gens à l’insurrection armée. Il ne fonda pas non plus un mouvement théocratique comme celui de Judas le Galiléen qui voulait changer la société par la résistance passive à l’autorité. Et même s’il fut disciple de Jean Baptiste, il n’opta pas non plus pour un mouvement prophétique comme celui de Jean qui se souciait surtout de ne pas offenser Dieu et de changer intérieurement.

Jésus était à la recherche d’une quatrième voie. Il avait compris que le Règne de Dieu, la transformation de la société, le renouveau tant attendu pour lequel les chefs de guerre et les mouvements révolutionnaires s’étaient battus ne se produirait que si les hommes se préoccupaient avec amour de la souffrance d’autrui. Alors que la prédication de Jean avait pour base l’élimination du péché du monde (Mc 1,4), c’est-à-dire que les gens cessent d’offenser Dieu, Jésus voyait les choses dans une autre perspective. Pour lui, le péché n’était pas exclusivement une offense contre Dieu, mais il offensait, blessait et humiliait surtout l’homme (Mt 18,15,21 ; Lc 15,18 ; 17,3-4). C’est pourquoi il se montrait très préoccupé de la souffrance humaine et tous ses efforts visaient à guérir les malades (Mc 1,34), à donner à manger aux affamés (Mc 6,30-34), à délivrer les possédés (Mc 5,1-20), à redonner vie aux morts (Mc 5,35-43) et à promouvoir la justice sociale pour tous (Lc 19,1-10).

Plus de race de vipères

Il fut ainsi amené à former un mouvement très différent de celui de son maître Jean. Au lieu de vivre dans le désert, isolé du monde, il se mit à parcourir les villages et les bourgs, les places publiques et les marchés à la recherche des gens dont il pouvait soulager les douleurs. Au lieu de jeûner et de se priver de boisson, il se mit à aller dans les fêtes et les banquets, à manger et à boire et à partager la joie de la vie (Mc 2,18-22). Au lieu de terroriser les pécheurs en les traitant de «race de vipères» (Mt 3,7) et de les menacer de la «colère à venir» (Mt 3,7), il se mit à leur dire que Dieu était au milieu d’eux, prenait soin d’eux, en leur donnant nourriture et vêtement (Mt 6,25-33).

Pour Jésus, parler du Règne de Dieu, c’était parler de la vie et de la dignité des êtres humains. C’est pourquoi sa façon de prêcher était de «guérir toutes les maladies et les souffrances du peuple» (Mt 4,23), c’est-à-dire de rendre vie à ceux dont l’existence était menacée. Et lorsqu’il envoya les Douze annoncer le message à leur tour, ceux-ci le firent «en chassant des démons et guérissant des malades» (Mc 6,13). Pour Jésus, la venue du Règne de Dieu n’était concevable que si l’on se préoccupait de la souffrance humaine. Cependant il ne l’a pas fait pour convertir les gens, mais parce qu’il les aimait.

Tel fut le groupe «de résistance au mal» que Jésus fonda. Un mouvement d’hommes et de femmes qui se souciaient des besoins du prochain (Mt 25,31-46), un groupe qui agissait et luttait pour que la société devienne plus humaine et plus fraternelle.

Un autre modèle

La vie de Jésus, de l’enfance à l’âge adulte, s’est déroulée dans un climat de révoltes et d’explosions sociales. En effet, le désir de changer la société est aussi vieux que les injustices et aussi naturel que l’homme lui-même. Mais toutes les tentatives n’ont pas la même valeur. Beaucoup échouent, écrasées par leur environnement, comme les mouvements contemporains de Jésus qui furent broyés par la machinerie de l’empire romain.

C’est pourquoi, pour changer le monde, Jésus a préféré recourir à une force qu’il est impossible d’arrêter, celle de l’amour. Aujourd’hui encore, qui a recours à cette force peut être sûr de la victoire dans tous les combats. Et même si Jésus est mort sur la croix, son mouvement a continué à s’étendre, à s’infiltrer partout et, finalement, à soumettre la puissante Rome, qui, stupéfaite à la vue de ces chrétiens insolites, s’écriait: «Voyez comme ils s’aiment!»

Pietro Perugino 034Le Christ remet à Pierre la clé du Royaume des Cieux par Pietro Perugino © Wikimedia Commons.

Aujourd’hui, le monde est en proie à de graves bouleversements. Nombreux sont ceux qui continuent à chercher des recettes pour améliorer de la société. Certains ont recours à la violence, d’autres à la résistance passive, d’autres encore à une spiritualité intimiste qui leur procure le bien-être intérieur. Mais la proposition de Dieu reste la même: prendre soin de ceux qui souffrent, de l’homme qui fouille de nuit dans les détritus, à la recherche de nourriture pour ses enfants, du vieillard qui agonise seul à l’hôpital, parce que personne ne vient le voir, de l’ouvrier qui use sa santé pour un salaire dérisoire, du désespéré qui se jette d’un pont parce qu’il a tout perdu au jeu en cherchant à sauver sa famille. En somme, c’est la souffrance des aveugles, des muets, des lépreux, des veuves, des prostituées, des paysans et de toute cette humanité captive et opprimée, blessée, déchirée, pour laquelle Jésus s’est dépensé et que nous voyons aujourd’hui encore, meurtrie, défiler devant nos yeux.

Adhérer au mouvement de Jésus, c’est être des hommes et des femmes responsables, engagés dans le combat pour le bien des autres. Certes, ce n’est pas une méthode facile à mettre en œuvre, mais c’est la seule véritablement efficace. Ce n’est pas sans raison que le plus grand fondateur du monde l’a choisie.

(Traduction Claire Chimelli)

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