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mardi, 10 mai 2016 15:11

Cana ou guérison ? Le premier miracle de Jésus

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Si on nous demandait quel fut le premier miracle de Jésus, nous n’hésiterions pas à répondre que c’est celui de l’eau changée en vin lors d’un mariage à Cana. L’évangile de Jean le dit d’ailleurs expressément : « Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui » (Jn 2,11). Or les trois autres évangélistes ignorent ce miracle et rapporte chacun un autre « premier » miracle, mettant en scène le Christ guérisseur.

Pourquoi les évangélistes ne s’accordent-ils pas sur le premier miracle de Jésus ? L’eau transformée en vin pour Jean, la guérison d’un démoniaque dans la synagogue de Capharnaüm pour Marc et Luc, celle d’un lépreux chez Matthieu. Parce qu’ils ne prétendaient pas donner à leurs lecteurs un récit historique de l’activité miraculeuse de Jésus, mais plutôt leur transmettre un message religieux, que chacun d’eux adapta de la manière qu’il jugeait la meilleure.


Voici comment l’évangile de Marc, le plus ancien, relate le premier miracle de Jésus : « Ils pénétrèrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait. Ils étaient frappés de son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. Justement, il y avait dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur ; il s’écria : “De quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu.” Jésus le menaça : “Tais-toi et sors de cet homme.” L’esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri. Ils furent tous tellement saisis qu’ils se demandaient les uns aux autres : “Qu’est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau, plein d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent !” Et sa renommés se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée » (Mc 1,21-28).

Infestés d’esprits
Pour comprendre pourquoi, selon Marc, ce miracle est le premier que Jésus a accompli, il faut se souvenir que l’évangéliste a écrit son évangile pour les chrétiens de Rome, c’est-à-dire des chrétiens d’origine païenne. Il veut les convaincre de l’immense puissance et de l’autorité de Jésus. Or, dans le milieu païen de l’Antiquité et notamment à Rome, il n’y avait pas plus grande manifestation de puissance que l’exorcisme. En fait, les Anciens pensaient que l’air était infesté de milliers d’esprits impurs qui cherchaient à entrer dans les corps pour tourmenter les humains, et qu’une fois ceux-ci dans la place, le malade ne pouvait s’en libérer que par la cérémonie de l’exorcisme qui, il faut bien le dire, n’était pas toujours efficace. Seule une personne possédant un pouvoir considérable pouvait affronter les démons.
Nous savons, par des écrivains de l’époque comme Flavius Josèphe (qui écrivait justement à Rome), que cette cérémonie était très complexe. On prenait un anneau de métal, auquel on attachait une plante particulière. Puis l’exorciste le mettait sur le nez du possédé et récitait une série d’incantations secrètes en sommant le démon de quitter sa victime et de ne plus revenir. Pour preuve de la libération du malade, l’esprit, en sortant, devait renverser un récipient plein d’eau placé à une certaine distance. En outre, la racine de la plante utilisée pour l’exorcisme était difficile à acquérir. Elle glissait entre les mains. Pour l’arracher, il fallait verser dessus de l’urine d’une femme. Et après l’avoir arrachée, qui la touchait mourait s’il ne l’enroulait pas autour de son bras à l’aide d’un rite spécial.
Face à un rituel si complexe et peu efficace, Marc choisit comme premier miracle un exorcisme pour bien montrer à ses lecteurs romains le pouvoir immense de Jésus, bien supérieur à tout ce qu’ils ont vu jusqu’alors. Il leur enseigne ainsi que celui qui se met du côté de Jésus peut vaincre ces puissantes forces du mal qui les préoccupaient et les effrayaient tant.
C’est pourquoi aussi, Marc raconte quatre exorcismes en tout, et les situe chaque fois aux frontières du pays. Le premier, celui de l’homme de la synagogue (1,22-28) a lieu à Capharnaüm, ville proche de la Gaulanitide.[1] Le deuxième, celui du démoniaque de Gerasa (5,1-20), se situe « sur l’autre rive de la mer », c’est-à-dire en terre païenne, limitrophe de la Palestine. Le troisième, celui de la fille de la Syrophénicienne (7,24-30), a lieu « dans le territoire de Tyr », pays situé au nord de la Palestine. Et le quatrième, celui du jeune épileptique (9,14-24), se produit « dans la région de Césarée de Philippe » (8,27), territoire non juif, limitrophe de la Galilée.
Tous ces exorcismes deviennent des messages forts à l’adresse de ses lecteurs : le pouvoir et la force de Jésus de Nazareth sont destinés à les aider, eux, des païens souvent persécutés et mis à l’écart, de même que tous ceux qui se trouvent aux frontières de la vie, à la marge de la société.

Réintégrer le monde des vivants
Matthieu écrit son évangile dix ans après Marc. Ses destinataires ne sont pas d’origine païenne mais majoritairement des croyants d’origine juive, et donc marqués par la culture de ce peuple. Or, pour la mentalité juive de cette époque (comme pour de nombreuses cultures de l’Antiquité), il n’existait pas de maladie plus affreuse et plus terrifiante que la lèpre. Aussi Matthieu choisit-il comme premier miracle de Jésus la guérison d’un lépreux.
En voici le récit : « Comme il descendait de la montagne, de grandes foules le suivirent. Et voici qu’un lépreux s’approcha et, prosterné devant lui, disait : “Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier.” Il étendit la main, le toucha et dit : “Je le veux, sois purifié.” A l’instant, il fut purifié de sa lèpre. Et Jésus lui dit : “Garde toi d’en dire mot à personne, mais va te montrer au prêtre et présente l’offrande que Moïse a prescrite : ils auront là un témoignage.” » (Mt 8,1-4).
On appelait alors « lèpre » toutes sortes de maladies de peau. Certains témoignages sur ces pathologies sont effrayants : les malades voyaient leurs oreilles tomber, leurs paupières se détacher, leur peau se couvrir d’ulcères. Peu à peu, ils perdaient doigts et orteils, leurs muscles se désintégraient et leurs mains se contractaient pour prendre l’aspect de griffes ou de sabots. Alors le malade perdait la raison, entrait dans un coma et finissait par mourir de façon horrible.
La terreur que les Juifs éprouvaient face à la lèpre était telle que la Bible consacre deux chapitres entiers à cette maladie ainsi qu’à sa prévention (Lévitique 13 et 14), ce qui n’est le cas pour aucun autre mal.
Mais si la souffrance physique du lépreux était terrible, sa situation sociale était pire encore. Dès que le diagnostic de la lèpre était posé, on expulsait immédiatement le malade hors de sa famille et de sa communauté et il ne pouvait plus entrer dans la ville. Il était condamné à vivre seul en rase campagne (Lv 13,46), de se couvrir de haillons et de ne pas se peigner les cheveux, de se mettre un bandeau sur la bouche et de crier continuellement en marchant : « impur, impur » (Lv 13,45). Il était réellement un mort vivant.
La loi juive énumère les soixante et un contacts qui rendent quelqu’un impur. Le deuxième en importance (qui suit immédiatement celui avec un mort) est le contact avec un lépreux. Il suffisait que l’un d’eux passe la tête à l’intérieur d’une maison pour que celle-ci devienne impure des fondations à la toiture. Personne n’avait le droit d’approcher un lépreux à moins de deux mètres de distance, et si le vent soufflait dans sa direction, il devait s’éloigner à cinquante mètres. Certains maîtres juifs se vantaient de n’avoir jamais mangé un œuf acheté dans une rue où un lépreux avait passé, d’autres de leur lancer des pierres jusqu’à ce qu’ils s’en aillent, d’autres encore de se cacher ou de partir en courant lorsqu’ils en voyaient un de loin.
La purification d’un lépreux pouvait donc être un miracle suffisamment impressionnant aux yeux d’un Juif pour que Matthieu le place à la tête de la liste des prodiges opérés par Jésus. Surtout au vu de la manière stupéfiante dont il l’avait exécuté : en touchant le malade ! Du jamais vu pour un Juif. Il n’est peut-être pas exagéré de penser que la phrase de l’évangile qui donna le plus de frissons aux lecteurs de Matthieu est celle-ci : « Jésus étendit la main et le toucha » (8,3).
Il y a cependant une autre raison à ce choix de Matthieu. Les grands personnages de la tradition judaïque avaient eux-mêmes déjà joui de ce pouvoir de guérir les lépreux. La Bible rapporte que Moïse avait sauvé sa sœur Miryam de la lèpre (Nb 12, 9-16) et le prophète Elisée en avait fait de même pour le général syrien Naamân (2 R 5,1-14). Matthieu a donc voulu, par l’exemple de ce miracle, enseigner à ses lecteurs que Jésus était au même niveau que Moïse ou le prophète Elisée, deux grands ancêtres du peuple d’Israël.

Encore le démon
Saint Luc, de son côté, écrivit son évangile à peu près à la même époque. A l’instar de Marc, il s’adressait à un groupe de chrétiens d’origine païenne. Il a donc préféré se référer à l’autre « premier miracle » de Jésus, à savoir la guérison du démoniaque dans la synagogue de Capharnaüm (Lc 4,31-37). Il s’attendait à provoquer ainsi chez ses lecteurs le même effet que Marc.
Enfin, c’est en dernier que Jean écrivit son Evangile. Mais à la différence des trois autres évangélistes (qui tout au long de leur œuvre avaient voulu montrer que Jésus était doté d’un pouvoir impressionnant et d’une grande autorité), saint Jean voulait enseigner autre chose.

L’annonce du Messie
La communauté de Jean était confrontée à des groupes de Juifs qui rejetaient Jésus et ne l’acceptaient pas comme Messie. Le problème de Jean n’était donc pas tant de convaincre ses lecteurs (dont beaucoup venaient du judaïsme) du pouvoir qu’avait Jésus de faire des miracles, mais du fait qu’il était bien le Messie attendu, l’envoyé de Dieu. Il le dit expressément à la fin de son ouvrage : « [Ces signes] ont été consignés pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu » (Jn 20,31).
Pourquoi Jean rapporte-t-il alors la transformation de l’eau en vin comme premier miracle de Jésus ? « Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là. Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples. Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit : “Ils n’ont pas de vin.” Mais Jésus lui répondit : “Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue.” Sa mère dit aux serviteurs : “Quoi qu’il vous dise, faites-le.” Il y avait là six jarres de pierre destinées aux rites juifs de purification ; elles contenaient chacune de deux à trois mesures. Jésus dit aux serviteurs : “Remplissez d’eau ces jarres” ; et ils les emplirent jusqu’au bord. Jésus leur dit : “Maintenant puisez et portez-en au maître du repas.” Ils lui en portèrent, et il goûta l’eau devenue vin - il ne savait pas d’où il venait, à la différence des serviteurs qui avaient puisé l’eau -, aussi il s’adressa au marié et lui dit : “Tout le monde offre d’abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris, le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant !” Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui » (Jn 2,1-11).
C’est que, selon la croyance juive, lorsque le Messie viendrait, Dieu fêterait l’évènement comme une immense fête nuptiale où l’époux serait Dieu lui-même et la mariée le peuple d’Israël. Ce jour-là, Dieu s’unira à son peuple et dès lors, il prendrait soin de lui dans un amour éternel et ne l’abandonnerait plus jamais. C’est ce qu’annonçait, par exemple, le prophète Isaïe : « Comme le jeune homme épouse sa fiancée, tes enfants t’épouseront, et de l’enthousiasme du fiancé pour sa promise, ton Dieu sera enthousiasmé pour toi » (Is 62,5). De même, le prophète Osée : « Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l’amour et la tendresse. Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras le Seigneur » (Os 2,21-22). Et l’on trouve la même annonce chez de nombreux autres prophètes.
De même, selon la tradition, cette fête nuptiale se caractériserait par l’abondance du vin servi, comme le disait notamment Amos : « Alors le vin nouveau ruissellera sur les coteaux et toutes les collines en seront inondées » (Am 9,13) et Isaïe : « Le Seigneur de l’univers va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins fins » (Is 25,6). Et même un livre apocryphe de cette époque (Baruch 29,5) dit à propos des noces du Messie : « Ce jour-là chaque cep de vigne portera 1000 branches, chaque branche 1000 grappes, chaque grappe aura 1000 grains et chacun donnera 500 litres de vin. »
En montrant Jésus participant à une noce, saint Jean enseigne à ses lecteurs que le temps des noces eschatologiques, celles que Dieu a préparées pour la fin des temps, est arrivé avec Jésus.
Si nous ajoutons qu’au cours de cette fête, Jésus fait apparaître 600 (!) litres de vin, une quantité démesurée (on n’aurait jamais pu boire tant de vin dans une fête populaire), le message est clair : Jésus est le Messie attendu, il est l’envoyé de Dieu qui apporte le vin en abondance ; c’est donc que les temps de la fin ont commencé.
Le miracle des noces de Cana (comme tous les miracles de Jésus chez saint Jean) ne prétend pas démontrer un pouvoir « extérieur » de Jésus, mais faire voir sa personne « intérieure ». Il ne veut pas révéler ce que Jésus « peut » faire, mais « qui il est ». C’est la raison pour laquelle Jean ne parle pas de « miracle », mais de « signe ». En effet, un signe renvoie à autre chose, qui ne se voit pas. Il est la trace d’une autre réalité, plus profonde, que le lecteur doit découvrir.
Enfin, si nous notons que les 600 litres d’eau que Jésus remplace par du vin n’étaient pas dans des récipients quelconques mais « dans des jarres de pierre destinées aux rites juifs de purification », le message est encore plus frappant : les rites et les pratiques juives n’ont plus cours ; ils sont maintenant remplacés par le vin de l’eucharistie.

Un libérateur
Chaque « premier miracle » rapporté par les évangélistes a sa signification propre. Chez Jean, il nous enseigne que Jésus est véritablement le Messie, l’envoyé de Dieu, et que nous ne devons attendre aucun autre sauveur. Chez Marc et chez Luc, il nous dit que le pouvoir du Messie est là pour nous, pour vaincre les forces des ténèbres qui nous asservissent intérieurement. Et chez Matthieu, il nous indique que Jésus a aussi le pouvoir de vaincre les divisions sociales et les discriminations que notre société fabrique à l’encontre de certaines personnes « impures ».
Chacun des évangélistes a annoncé cette Bonne Nouvelle à sa communauté du mieux qu’il le pouvait et dans le langage qu’il connaissait. Dans le monde d’aujourd’hui, dans lequel les gens sont accablés par ce qui les oppresse, les ségrégations sociales, nous devons, en tant que chrétiens, montrer que la puissance du Messie vit en nous et que nous pouvons reproduire le miracle qui consiste à libérer les hommes des forces obscures qui les oppriment, intérieurement et extérieurement.
(traduction Claire Chimelli)

[1] Approximativement, le Golan.

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