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dimanche, 20 août 2017 14:59

Notre Père et la tentation

Écrit par

notre pereLe Notre Père va changer. La nouvelle traduction est-elle plus proche de l’esprit du texte grec bien qu’elle s’éloigne de la formulation littérale? La question ne fait pas l’unanimité parmi les théologiens.

En France, dès le premier dimanche de l’Avent, on ne dira plus Ne nous soumets pas à la tentation, pour la sixième demande du Notre Père, mais ne nous laisse pas entrer en tentation. En Suisse romande, les évêques catholiques ont repoussé l’entrée en vigueur de cette modification pour permettre aux protestants de prendre position sur cette nouvelle traduction de la prière commune à tous les chrétiens. Et l’on peut déjà parier que dans notre pays où les activités œcuméniques sont nombreuses, l’importance de garder un texte commun dépassera toutes les considérations linguistiques lors des débats.


Pourtant l’on peut se demander: la nouvelle formule est-elle vraiment plus proche du texte biblique grec de Mathieu 6 dont elle est issue? Jean-Denis Kraege, pasteur retraité de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud (EERV) est formel: «Il n’en est rien, le verbe grec traduit par soumettre signifie littéralement porter dans. Dès lors, il faudrait, si l’on veut changer quoi que ce soit, traduire par ne nous fais pas entrer dans la tentation et en aucun cas ne nous laisse pas. Le sujet du porter dans la tentation est, en effet, Dieu. Or c’est cela qui gêne un peu tout le monde.»

La tentation fait grandir le croyant
Jean-Denis Kraege a publié l’an passé chez Cabedita un ouvrage consacré à cette question et justement titré Ne nous soumets pas à la tentation. Dans son analyse biblique, le théologien rappelle que «plusieurs textes de la Bible hébraïque font de Dieu l’auteur -direct ou indirect- de la tentation.» S’appuyant sur de multiples récits bibliques, dont ceux de Job et des tentations de Jésus dans le désert, Jean-Denis Kraege rappelle l’importance biblique de ces tentations qui font grandir le croyant. Ainsi, même si ce «Dieu tentateur» passe mal dans notre culture, «par respect pour le texte grec, il convient justement de maintenir ce scandale»!
Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, chargée du cours d’initiation au grec biblique pour les théologiens, Christiane Furrer modère: «εἰσφέρω (eisphero) est un verbe extrêmement courant. Il est beaucoup plus banal que soumettre qui est perçu aujourd’hui comme un acte de contrainte. On soumet un ennemi alors que l’on conduit un ami. La disparition de ce verbe est pour moi en soi un progrès.»

Epreuve ou tentation?
Mais pour la chercheuse le débat n’est pas là: «Pour moi le problème, c’est tentation. Ce mot a aujourd’hui une connotation presque satanique. Or πειρασμός (peirasmos) n’a été traduit par tentation qu’à partir d’Origène au IIIe siècle. Avant, ce verbe a plutôt le sens d’épreuve.» Christiane Furrer adopte donc sans réserve la traduction de la Bible Bayard de 2001: Ne nous mets pas à l’épreuve. Elle souligne la note associée à ce verset dans cette édition: «Dans la Bible, il est souvent dit que Dieu éprouve les siens pour vérifier leur fidélité, épreuves qui ne sont pas de tout repos; aussi est-il légitime d’espérer en être épargné.»
Remplacer tentation par épreuve? Les auteurs du rapport sur la question de l’Église protestante unie de France y ont songé. «Les choses sont très complexes, car le mot épreuve est spontanément associé aujourd’hui à la maladie et à la mort, ce qui n’est pas vraiment le cas de son homologue biblique qui envisage plutôt une mise à l’épreuve au sens par exemple où Abraham a été éprouvé par Dieu (Gn 22). Pour nos contemporains, le terme tentation est davantage lié aux domaines sexuel et alimentaire, ce qui n’est pas le cas du peirasmos

D’autres tentatives
Inspirée par ces échanges, Christiane Furrer propose des nouvelles formules. Ne nous pousse pas vers la tentation d’abord. Elle explique: «D’une part, cela met en valeur le verbe actif dont Dieu est le sujet, et d’autre part, cela correspond à une incitation pour nous à ne pas poursuivre dans l’erreur ou dans une mauvaise voie d’une manière démesurée, tout en évitant le refus des épreuves. Si nous sommes tentés par quoi que ce soit -et cela peut arriver à tout le monde- la prière porte sur le fait que nous soyons retenus d’aller au-delà et de persister dans cette tentation.» La chercheuse propose enfin: Ne nous mets pas à l’épreuve de la tentation. Elle justifie: «On n’exclut pas l’épreuve, mais on prie pour que Dieu nous épargne la chute dans ce type d’épreuve extrême.»
«La traduction est un exercice délicat», reconnaît Christiane Furrer. «À force de trop vouloir coller au texte source, on produit parfois des textes qui sont perçus très différemment dans la langue de destination.» En d’autres termes à défaut de trouver la meilleure traduction, il faut souvent savoir se contenter de la moins mauvaise.

À lire aussi pour mieux comprendre les enjeux de la nouvelle traduction de la Bible liturgique en français:
La Bible. Traduction officielle liturgique

La nouvelle Bible liturgique en français a été éditée en 2013. Trois points forts à son actif: l'officialité que lui confèrent les évêques francophones, une traduction par des spécialistes à partir des langues d'origine, adaptée de surplus à la proclamation dans l'assemblée liturgique. Cette traduction devrait entrer en vigueur progressivement dans les lectionnaires liturgiques. Un article de Lucienne Bittar, écrit avec l'aide experte de Sœur Isabelle Donegani, de la Communauté des Sœurs de St Maurice à La Pelouse-sur-Bex, spécialiste francophone reconnue de l'Apocalypse.

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