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mardi, 05 septembre 2017 13:55

Presse catholique en Suisse, 100 ans d'influence

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skpv 1917Il y a 100 ans, se sentant minoritaire en Suisse, des catholiques créaient la Ligue catholique suisse pour la presse. Il s’agissait d’un véritable lobby de tendance conservatrice, chargé de renforcer la voix catholique dans l’espace public suisse. La Ligue, devenue depuis l’Association catholique suisse pour la presse (ACSP), a suivi toutes les évolutions médiatiques et ecclésiales du XXe siècle à nos jours. Une histoire passionnante que relate André Kolly, président de Cath-Info et ancien directeur du Centre catholique de radio et télévision (CCRT).

Maurice Page: Quelles sont les circonstances qui prévalent à la fondation du Schweizerischer Katholischer Presseverein (SKPV) ou en français la Ligue catholique suisse pour la presse?
André Kolly: «En 1917, les catholiques expriment cette volonté de se fédérer. Ils se sentent minoritaires, opprimés par la Constitution fédérale, après la guerre du Sonderbund du milieu du XIXe siècle et le Kulturkampf des années 1870. Dans ce contexte et surtout en milieu de diaspora, comme à Zurich et en Argovie, on éprouve le besoin de faire exister l’idée catholique sur la scène publique.»

La presse catholique existe pourtant en Suisse depuis une trentaine d’années déjà.
«Effectivement, en Suisse romande, avec des journaux comme La Liberté, Le Pays ou Le Courrier. Pour la Suisse alémanique, il s’agit de renforcer les journaux catholiques et d’augmenter leur diffusion. Les statuts initiaux de la Ligue prévoient, par exemple, d’offrir gratuitement les journaux catholiques aux casernes. Une pratique qui perdure aujourd’hui. On désire que cette presse pénètre le peuple, contre une presse radicale, socialiste, ‘sans-Dieu’ ou protestante qui perturbe les esprits et affaiblit la fidélité à l’Église.»

L’Association est probablement l’une des rares dont on peut lire aujourd’hui chacun de ses cent rapports annuels numérisés sur internet.
Echo illustreÉcho illustré, novembre 1936«C’est une source très intéressante. On y rencontre une série de personnages et une riche galerie de portraits. Ainsi l’abbé Marius Besson, qui deviendra plus tard l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg de 1920 à 1945, est le premier membre vaudois de la Ligue. Comme prêtre puis comme évêque, il jouera un rôle important dans la presse catholique en Suisse romande avec la création de l’Echo romand et l'Echo illustré à Genève. Il interviendra aussi à plusieurs reprises dans la crise du Courrier de Genève, tenté par les sirènes de Vichy. Le curé Cottier, de La Chaux-de-Fonds, qui a tellement marqué les esprits, en était aussi membre.
Parmi les personnages moins connus, on peut citer Josefine Steffen-Zehnder. Elle est la première femme à recevoir, à sa mort, un hommage avec une photo dans le rapport annuel de la Ligue en 1964. Cette bibliothécaire était aussi chroniqueuse pour divers journaux. Elle s’était en particulier distinguée par son opposition au suffrage féminin !»

Dès le départ, les fondateurs ont voulu une Ligue suisse où toutes les régions linguistiques du pays soient représentées.
«Au début les Romands et les Tessinois sont très peu nombreux. Fribourg et le Valais, situés à la frontière des langues, apportent un contingent assez important. Le développement du nombre des membres est fulgurant. À la fin de la première année, on en compte déjà plus de mille. Trois ans plus tard, on atteint 4000 et on grimpera jusqu’à 13’000 dans les années 1960. La plupart sont de simples cotisants à 5 francs, qui veulent que l’idée catholique soit présente dans l’espace public par la voie de la presse. La fameuse parole du pape Pie XI -Pour sauver la presse catholique, je donnerais ma croix pectorale- est régulièrement citée. Cette histoire montre aussi que la Suisse catholique n’est pas isolée. On franchit aisément les frontières cantonales et nationales.»

L’Université des catholiques suisses créée à Fribourg en 1889 est un lieu important de cette socialisation.
«Plusieurs des membres éminents de la Ligue sont issus de la jeune Université de Fribourg. Membres des sociétés d’étudiants Zärhingia ou Sarinia, ils formeront aussi les bases du Parti conservateur catholique, qui deviendra bien plus tard le PDC. Ils sont dans les conseils d’administration des journaux catholiques comme le Vaterland, à Lucerne ou les Neue Zürcher Nachrichten (NZN), à Zurich.»

Information ou propagande?
Quels rôles la Ligue catholique suisse pour la presse se donne-t-elle?
«La Ligue prend diverses initiatives pour soutenir la presse. Elle pose aussi des questions morales. Est-il par exemple admis de faire de la publicité pour des films dont la moralité serait douteuse? Elle établit un assez long règlement pour déterminer dans quelles conditions cela peut se faire. À un moment, elle lance une campagne romande pour lutter contre les ‘sans-Dieu’, sans que je n’aie pu déterminer plus précisément en quoi cela consistait. Le mot ‘propagande’ est très fréquent. Dans un sens positif, il s’agit de diffuser la bonne parole par le colportage ou l’ouverture de bibliothèques dans les campagnes. Les foyers doivent posséder de bons livres. Pour les intellectuels, il faut s’attacher à leur faire connaître l’importance de la presse catholique. Un premier cours est créé dans ce sens à l’Université de Fribourg, bien avant la fondation de l’Institut de journalisme.»

1917 est aussi l’année de la création de l’agence de presse internationale catholique KIPA. Comment les deux institutions sont-elles liées?
«Deux œuvres intéressent particulièrement la Ligue. La Katholische internationale Presseagentur (KIPA), nouvellement fondée à Olten, qui reçoit 1000 francs de subsides la première année mais nettement plus par la suite, et la Katholische Kirche Korrespondenz, qui est le service de presse du Parti conservateur. Lorsque la KIPA se trouve en difficulté financière, la Ligue la soutient avec une quête. Elle s’engage non seulement à l’organiser dans toutes les paroisses, mais également à obtenir la reconnaissance des évêques suisses.
L’idée d’avoir un lieu où l’on fédère les informations catholiques existait de fait depuis pas mal d’années. Mais le fondateur Ferdinand Rüegg ne parvint à la mettre en œuvre qu’à la suite d’un parcours assez sinueux. Refusé comme séminariste à St-Gall puis à Coire parce qu’il voit mal de l’œil gauche, il obtient néanmoins la protection de l’évêque de Coire, qui lui confie la rédaction du journal des jeunes catholiques et l’encourage dans son projet d’agence de presse. C’est ainsi qu’il lance, en 1917 à Olten, la KIPA. Comme la plupart des autres médias catholiques, la KIPA est fortement liée à la personnalité de son créateur Rüegg, puis de ses successeurs.
L’idée de KIPA est si intéressante que l’abbé François Charrière, rédacteur ecclésiastique à La Liberté (avant de devenir évêque de Lausanne, Genève et Fribourg) commence à traduire ou à faire traduire des nouvelles, qu’il met à disposition d’autres organes de presse à partir de 1944. C’est ainsi que naît le service francophone de la KIPA; mais il faudra attendre 1985 pour adopter la dénomination française d’Agence de presse internationale catholique APIC. Elle perdurera jusqu’en 2015, date de sa fusion avec le Centre catholique de radio et télévision (CCRT) et Catholink pour devenir Cath-Info

Le temps du Concile et de la naissance de la revue choisir
Le concile Vatican II, de 1962 à 1965, est évidemment un événement majeur pour l’Église et pour les médias catholiques.
Le Concile est effectivement une période favorable pour la presse catholique. À la fois par l’ouverture de l’Église au monde et à l’œcuménisme et par la prise de conscience de son identité de peuple de Dieu. Les chaînes de télévision retransmettent en direct l’ouverture du Concile. La presse profane s’y intéresse. Les catholiques en Suisse, qui sont sortis du ghetto, sont dans une attitude moins défensive. Paradoxalement, cela prépare le déclin d’une association comme la Ligue.» choisir 1

 

[Pub choisir14 collectionNote de la rédaction de choisir : c’est dans ce contexte œcuménique et d’ouverture que naît notre revue en novembre 1959, sous l'impulsion de Joseph Stierli, provincial suisse. Préoccupation: l'ouverture sur le reste du monde et l'accueil de «toute valeur spirituelle authentique dans la fidélité à notre foi». Le mouvement conciliaire est suivi de Rome par le rédacteur en chef et soulève l'enthousiasme de la rédaction. Publiée mensuellement jusqu’en juillet 2016, la revue choisir est devenue en 2016 un trimestriel qui propose deux dossiers par numéro, autour de thématiques fortes qui rejoignent les préoccupations contemporaines].

 

 

Dès les années 1970-1980, la situation de la presse catholique se détériore. Plusieurs journaux catholiques connaissent des difficultés financières.
«En effet, plusieurs d’entre eux disparaissent comme la NZN. D’autres comme Le Pays, de Porrentruy, ou le Vaterland, de Lucerne, fusionneront avec leurs concurrents radicaux ou profanes. La série des journaux catholiques a aujourd’hui fondu. La Ligue n’a pas vraiment de solutions face à cette évolution inéluctable, mais elle fait néanmoins naître l’Association des éditeurs catholiques.»

Un avenir délicat
Un anniversaire est l’occasion d’évoquer le passé, mais aussi de regarder vers l’avenir. Comment voyez-vous l’avenir ?
«Aujourd’hui à mes yeux, la question se concentre sur les problèmes économiques et d’identité d’un journal avec sa région. Les journaux d’un parti ou d’une Église n’ont plus de chance de survivre. Certains journaux ont pris les bons virages, d’autres non. Que se passera-t-il dans 10 ou 20 ans? La Ligue a aussi perdu de son influence au moment où elle s’est dessaisie de la Quête pour les médias au profit de la Conférence des évêques suisses. Dans la mesure où elle a moins d’argent à attribuer, elle a moins de poids. Nous sommes donc pleins d’interrogations. Nul ne sait ce que vont devenir les journaux papier. Idem pour l’audio-visuel. Comment se situer face à la profusion des médias électroniques. La nouvelle génération n’a pas d’abonnement. L’évolution peut conduire à une indifférenciation totale, dans la masse d’informations sans signification, ou au repli sur soi. Nous sommes livrés pieds et poings liés aux grands trusts. Facebook décide pour toi, ce que tu vas voir. Cette planète numérique pose problème dans la mesure où nous n’avons plus la maîtrise.»

Ne se trouve-t-on pas dans une situation analogue à celle de 1917, c’est-à-dire d’être l’expression d’une minorité dans une masse plus ou moins hostile ou indifférente?
«Avec le danger du repli identitaire, voire hyper-identitaire. Dans la génération des années 1950-1970, la tendance est largement à l’ouverture, avec les protestants, avec le monde politique, culturel, associatif. Trois ans avant les débuts de la télévision, l’abbé Jacques Haas, fondateur du Centre catholique de radio et télévision CCRT, participait déjà à des émissions expérimentales avec les prêtres vaudois. Il ne faudrait pas que nos propres médias se replient sur eux-mêmes et ne s’intègrent plus dans la culture globale. Dans ce sens, l’intégration des religions dans le service public radio et télévision, en Suisse romande et au Tessin, est importante. Cela pose aussi la question de savoir comment les jeunes journalistes sont formés à la vie de l’Église.»

Quel peut être encore demain le rôle des médias catholiques?
Ma plus grande crainte est de tomber dans une information futile, dans l’indifférenciation absolue par rapport aux enjeux du monde, aux droits de l’homme, à la justice, aux questions essentielles sur la vie. C’est peut-être face à cela que des lieux catholiques ou confessionnels doivent se développer. Comme en 1917, nous devons faire de la ‘propagande’ et du colportage.»

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