banner religion 2016
vendredi, 04 novembre 2022 09:41

Fermeture de "choisir": entretien avec Pierre Emonet sj

Écrit par

Pierre Emonet sj en 2012 © Céline Fossati/choisirAprès 63 ans d’histoire et 705 numéros, la revue culturelle des jésuites de Suisse romande choisir cesse sa publication à la fin 2022. Retour sur une aventure aussi passionnante que mouvementée avec le Père Pierre Emonet sj, directeur de la rédaction et auteur de biographies de grandes figures jésuites: saint Ignace de Loyola en 2013, Pierre Favre en 2017, Pierre Canisius en 2020 et celle tout juste sortie de Pedro Arrupe.

Quelle a été l’origine de la revue choisir?

Pierre Emonet: La création de la revue remonte à novembre 1959, peu après l’annonce de la convocation du concile Vatican II par le pape Jean XXIII. Le supérieur provincial des jésuites de Suisse a eu l’idée d’une revue qui correspondrait à Orientierung en Suisse alémanique. L’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr François Charrière, y était également très intéressé. Les Pères Jean Schmid, Jean Nicod, Robert Stalder, Raymond Bréchet et un confrère belge Georges Taymans en furent les créateurs, à Fribourg.

Quelle était leur intention et leur ligne éditoriale?

choisir n’avait pas l’ambition de populariser une ligne théologique ou philosophique. Il y avait Nova et Vetera (fondée par le futur cardinal Charles Journet NDLR) qui faisait du bon travail dans le cadre très classique de l’enseignement traditionnel thomiste. choisir était une revue culturelle. Dans la mouvance de la nouvelle théologie, ses fondateurs voulaient se garder de tout raidissement dogmatique, sans prendre parti pour une école ou une autre. Ils voulaient aider leurs lecteurs à scruter plus largement le foisonnement des débats en cours pour les aider à faire des choix en accord avec leur foi selon l’idée du discernement jésuite. D’où le titre choisir.

Le premier éditorial, signé par Jean Nicod, affirme vouloir «sortir d’un marasme intellectuel et artistique en Suisse romande»

Le projet était d’ouvrir les fenêtres sur le monde, pour aérer la Suisse romande trop repliée sur elle-même, enfermée dans ses particularismes pour «accueillir toute valeur spirituelle authentique dans la fidélité à notre foi. Comprendre les peuples du monde entier.» C’était ambitieux !

choisir se caractérise dès l’origine par des collaborations externes issues des divers domaines sciences humaines, culture, sciences , art, etc.

Grâce à leurs relations à l’intérieur de la Compagnie et au-delà, les rédacteurs ont gagné à leur projet toute une série de collaborateurs extérieurs, parmi les meilleurs spécialistes en leur matière, et qui pour certains ont collaboré à la rédaction de la revue de manière très régulière. Dans le domaine de la théologie on peut trouver dans choisir les signatures d’Yves Congar, Gabriel Marcel, Karl Rahner, Henri de Lubac, Jean Daniélou, Hans Urs von Balthasar, Michel de Certeau etc. qui furent des acteurs importants de la période du concile Vatican II. Et parmi les écrivains, on peut retenir les noms de Maurice Zermatten, René Levraz, Jean Ziegler, Denis de Rougemont, et Georges Haldas qui fut chroniqueur durant près de 20 ans.

Un tournant a lieu au début des années 1970 avec une nouvelle équipe de journalistes formés et une professionnalisation de la revue.

Conseil de rédaction de "choisir" à Genève, 1979 de g. à d.: J. Hug sj, J.-Bl. Fellay sj, A. longchamp sj, V. Aymon-Olsommer, P. Emonet sj, Y. Spoorenberg sj, A.-Fr. Hebeisen, J.-B. Livio sj | © choisir            Les premiers rédacteurs n’étaient pas des professionnels de la presse; ils s’étaient retrouvés propulsés à la tête d’une revue par la grâce de leurs supérieurs. Forts d’une sérieuse formation, attentifs à tout ce qui germait dans le monde culturel et religieux de leur époque, ils restaient cependant engagés dans d’autres tâches pastorales ou dans la recherche académique. D’où des tensions internes et une valse de changements dans la composition du conseil de rédaction jusqu’au moment où une équipe de jeunes confrères journalistes professionnels a pris le relais avec Albert Longchamp, Jean-Blaise Fellay et Jean-Bernard Livio.

Dès le départ choisir a vécu des heurts et des turbulences face aux gardiens de l’institution.

Le programme que s’était donné la revue n’a pas toujours été bien compris par les gardiens de l’institution qui attendaient de choisir qu’elle soit "la voix de son maître", entendez les autorités ecclésiastiques de Fribourg. Alors qu’ils attendaient de choisir un enseignement bien enchâssé dans la tradition philosophico-théologique en honneur à Fribourg, voilà que les jésuites, à l’écoute d’un monde en mutation, proposaient un kaléidoscope d’opinions et de mouvements déconcertant de nouveauté.

Ce fut le temps de l’incompréhension et du soupçon. Priés par les autorités ecclésiastiques de quitter les bords de la Sarine, les jésuites ont déménagé à Genève dont les ouvertures œcuméniques correspondaient mieux à leur projet. Pour éviter tout déraillement, un censeur a été chargé de passer au crible de la théologie officielle et du droit canon le contenu de chaque numéro de la revue qui devait lui être soumis avant publication. Le premier fut le vicaire général de Fribourg, très tatillon. Il fut remplacé assez vite par un monseigneur italien qui vivait à Genève et qui fut beaucoup plus coulant.

A un moment donné choisir prend la voie de la militance et s’engage pour une "option socialiste".

L’histoire de choisir court en parallèle avec celle de l’Église et de la société en général. Les grandes interrogations n’ont pas épargné la revue. La liberté religieuse, le rôle du sacerdoce, l’œcuménisme, les mariages mixtes, le dialogue interreligieux, la morale sexuelle, l’avortement, l’homosexualité, la promotion de la femme, l’injustice sociale, l’analyse marxiste, le capitalisme ont nourri des débats passionnés et alimenté des pages provocatrices qui reflétaient les débats au sein du conseil de rédaction qui, à une certaine époque, n’était pas constitué des seuls jésuites. Des jeunes professeurs de faculté y participaient. Le fléau de la balance inclinait à droite ou à gauche au gré de la sensibilité des rédacteurs et de leur conseil.

Parler de marxisme est certainement exagéré, même si à une certaine époque, le rédacteur en chef encourageait l’analyse marxiste pour refaire avec Karl Marx ce que Thomas d’Aquin avait tenté à son époque avec Aristote. Il faut bien reconnaître qu’à une certaine époque choisir professait de généreuses opinions plus émotionnelles que réalistes qui inquiétèrent jusqu’aux instances romaines de l’Église et de la Compagnie. Lorsque la militance l’emportait sur la retenue exigée par l’art du discernement, la revue s’est trouvée en situation de crise avec le mécontentement des lecteurs et la chute des abonnements.

choisir s’est aussi acquis une audience internationale.

La collaboration suivie avec des facultés de la Compagnie offrait aux jésuites suisses, privés d’écoles et de centres d’enseignement, un instrument de formation auquel ont collaboré des professeurs, des chercheurs et des artistes de tous horizons. Membre du réseau européen des revues de la Compagnie de Jésus, choisir a gagné en audience internationale. Une riche bibliothèque et un Centre de formation et de documentation religieuse (CEDOFOR) ont complété l’offre de la revue pour en faire un pôle de recherche et de dialogue. Au fil du temps les points d’attention ont évolué. L’écologie, la bioéthique, la justice sociale, le développement Nord-Sud, l’assistance au suicide, la famine dans le monde, les mouvements migratoires, l’asile, la mauvaise répartition des richesses ou les défis de la recherche scientifique ont invité les lecteurs à regarder plus largement au-delà des frontières institutionnelles.

La revue a été aussi un pôle œcuménique important en Suisse romande.

L’œcuménisme fait partie de l’ADN de choisir. La collaboration avec des théologiens protestants est des pasteurs est un des traits majeurs des préoccupations de la revue. Des collaborations de choix soit du côté catholique que de celui de la Réforme. L’œcuménisme théologique se traduit aussi dans la pratique avec la fondation de l’AOT (Atelier œcuménique de théologie) en 1973.

Dès le premier numéro choisir a aussi sa rubrique féminine.

La rubrique «La femme à la page» est inaugurée par Marthe Macaux. On y retrouvera entre autres les interventions de France Pastorelli (la nécessité de la foi), Emilie Zum Brunn (les salaires des femmes, analyse du débat parlementaire, spécialiste de la spiritualité médiévale), Geneviève Vaillant (la femme seule), Rosemary Goldie, secrétaire exécutive du Comité permanent des Congrès internationaux pour l’apostolat des laïcs et Sous-Secrétaire du Conseil pontifical pour les laïcs, (les femmes dans l’Église), Georgette Epiney (spécialiste de la mystique rhénane).

choisir n’a pas seulement consacré une rubrique femme dès sa fondation. La revue a intégré des femmes dans son conseil de rédaction et dans la fabrication de la revue, comme la journaliste Céline Fossati, et confié à Lucienne Bittar la responsabilité de la rédaction durant 27 ans. (cath.ch/mp)

Lu 211 fois
Plus dans cette catégorie : « Suisse: la Compagnie reste bien présente

jesuitesChoisir est une revue culturelle d’information et de réflexion, éditée par les jésuites de Suisse romande depuis 1959 - www.jesuites.ch

jesuitesinternational
Jésuites international est l'organisation caritative des jésuites de Suisse. Elle soutient des projets sociaux et pastoraux dans plus de 50 pays du monde.
Tous les trois mois, certains de ces projets sont présentés dans un supplément de la revue choisir.

Découvrez-les ici.

CouvLivreChoisir

Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

COMMANDER LE RECUEIL