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vendredi, 18 septembre 2020 17:24

Institution et communauté à l’épreuve en Hongrie et au Québec

La pandémie a mis en évidence la fragilité des réseaux internationaux et l’inclination des politiques à se renfermer sur leurs engagements régionaux (plus positivement, à les renforcer). L’Église n’a pu se soustraire au mouvement. L’imprévisible a révélé la disparité locale énorme qui règne au sein d’une même confession religieuse, et la capacité ou l’incapacité de ses institutions nationales à répondre au défi. Une réflexion sous la loupe de la Hongrie et du Québec.

Attila Jakab, historien de l’Église et docteur de l’Université Marc Bloch de Strasbourg, il est historien au Mémorial de la Shoah de Budapest. Il travaille dans le domaine du christianisme ancien et de l’antisémitisme ecclésiastique entre les deux guerres mondiales en Hongrie.

L’Église catholique en Hongrie, inféodée au pouvoir politique et bénéficiant de larges financements publics,[1] a émis un communiqué le 17 mars 2020,[2] dans lequel la Conférence épiscopale énumère les mesures prises, conformément aux consignes étatiques et aux normes de l’Église universelle: cessation de la liturgie publique dans les églises; messes célébrées individuellement par les prêtres afin de témoigner de ce que le Catéchisme de l’Église enseigne, à savoir que l’eucharistie «demeure le centre de la vie de l’Église»; application du code de droit canon, qui permet à l’évêque diocésain de dispenser les fidèles de leur obligation d’assister à la messe du dimanche[3]; rappel que, même dans cette situation exceptionnelle, les dispositions du Catéchisme et du droit canon restent en vigueur; annonce que la télévision publique diffusera des messes pour que les fidèles puissent y puiser  réconfort, consolation et encouragement».

Le communiqué poursuit en expliquant qu’une absolution générale sera accordée, toujours selon le droit canon,[4] que les institutions éducatives, sociales et de soins ont l’obligation de suivre les directives étatiques, et que les communautés paroissiales et religieuses sont encouragées à organiser des prières pour les malades touchés par le virus. Enfin, la Conférence épiscopale termine son message par ces mots: «Le temps de l’épidémie révèle notre fragilité et la nécessité de prendre soin de notre propre vie et de celle des autres. Par nos prières et nos exemples, renforçons la confiance en Dieu et des uns envers les autres. Dans cette situation, pratiquons la générosité et prêtons une attention particulière les uns aux autres, en particulier à nos semblables malades et âgés. Nous demandons respectueusement à nos confrères âgés de prêter une attention particulière à leur santé.»

Rien n’est dit au sujet de la pastorale ou de l’organisation de la vie paroissiale. Aucune réflexion n’est mise en œuvre. Il n’y a pas de questionnement. Une vision juridique et institutionnelle domine le communiqué. Le message est clair: il faut survivre jusqu’à la reprise, et maintenir un semblant de vie ecclésiale.

Au Québec

L’Église catholique de Québec, en revanche, a mis en place un portail spécial Covid-19 pour les «communiqués, messages pastoraux, directives à l’attention des équipes paroissiales, ressources spirituelles».[5] Qui plus est, le Conseil communautés et ministères de l’Assemblée des évêques du Québec a publié un texte de réflexion qui mérite d’être médité du fait de sa portée globale.

«La pandémie actuelle bouleverse nos habitudes et nos certitudes. Les inquiétudes et les questions surgissent et les réponses sont incomplètes ou tout simplement inexistantes. (…) Nous voilà dans l’obligation de revoir nos attentes et nos espoirs pour l’Église. Nos plans, nos projets et nos activités sont en grande partie suspendus, même ce que nous considérions comme tout à fait essentiel à la vie de l’Église telles les célébrations eucharistiques et les parcours catéchétiques. En quelques jours, nous avons perdu nos repères, nos moyens et nos façons de faire habituels. Nos fragilités sont dévoilées et les solutions trouvées sont à géométrie variable, allant du presque rien jusqu’à des élans créatifs admirables.»[6]

Le fait est que l’Église québécoise ne se limite pas au prêtre. Elle a un véritable aspect communautaire, avec une forte implication des laïcs, comme l’a prouvé sa viabilité durant le temps de confinement. Cela a permis l’apparition de «toute une panoplie d’activités pastorales, liturgiques ou religieuses: messes télévisées ou diffusées par Internet (particulièrement durant le Carême et la fête de Pâques), catéchèses virtuelles, réunions d’équipes par visioconférences, exploitation inédite des réseaux sociaux et des possibilités qu’ils permettent, formations en ligne, chaînes téléphoniques pour le soutien ou simplement pour discuter et plusieurs autres ressources audio, vidéo ou écrites».

Croix hongroise ©Pascal Deloche / GodongModus vivendi ou pas en avant?

Mises en parallèle avec l’attitude de l’Église hongroise, ces activités révèlent un (ou des) fossé(s) béant(s) au sein même de l’Église universelle. Force est de constater que les messes sont souvent devenues des performances individuelles de prêtres, que des spectateurs, sans lien entre eux, peuvent suivre de partout, à leur guise et en temps voulu. Dans ce contexte, quel sens donner à l’eucharistie et à la communauté eucharistique qui devraient faire l’Église et qui, depuis le christianisme primitif, sont à la base des communautés ecclésiastiques (des Églises locales) et de l’Église universelle. Les réponses varient.

Pour l’Église hongroise, la crise du coronavirus a révélé que l’eucharistie est une affaire de prêtre et que cela fonctionne même sans communauté. La célébration est un acte en soi, pour soi-même. Les fidèles du pays ont aussi découvert qu’ils ne sont que des spectateurs à la messe, que ce soit dans une église ou à la maison, et que les prêtres peuvent se passer d’eux.

En temps «normal», peu de paroisses hongroises sont véritablement vivantes, l’implication des laïcs (majoritairement des femmes, plus ou moins âgées) est minime (catéchèse et tâches administratives), la pastorale digne de ce nom quasi inexistante, et seuls 12% des catholiques fréquentent la messe hebdomadaire. La pandémie n’a donc pas représenté un grand défi pastoral.

Au Québec, bien au contraire, des questions fondamentales ont été posées, car ce qui était jusqu’à maintenant au centre de la vie paroissiale -les rassemblements dominicaux et la catéchèse des enfants- a montré ses limites avec la pandémie. L’Église locale a donc déclaré qu’il y avait de fortes chances pour que les solutions instaurées pendant la pandémie deviennent «des façons de faire plus permanentes ou du moins beaucoup plus longues qu’espérées».

Selon les auteurs du texte québécois, «la période actuelle constitue une opportunité inespérée de prendre du recul et de relire nos pratiques. Nous ne savons pas à quoi ressemblera notre Église, ni si les gens reviendront aux pratiques d’avant ou comment la mission sera entrevue après le confinement. L’essentiel de notre mission ne consiste-t-il pas à accompagner la quête de sens de nos contemporains? Si nous ne prenons pas acte de tout ce qui est en train d’être vécu, du questionnement, des rêves et des espoirs de nos frères et sœurs, nous manquerons notre coup. Nous perdrions alors une occasion extraordinaire d’être une Église au cœur du monde, près des préoccupations de nos contemporains et contemporaines.»

En citant l’exemple du peuple élu, qui après la perte de la Terre sainte et du Temple a dû repenser deux fois sa façon de faire et son identité en créant la Synagogue et en compilant la Torah (587/586 av. J.-C.; 70 ap. J.-C.), les auteurs québécois réalisent qu’ils doivent «trouver des solutions inédites à une crise qui l’est tout autant. Changerons-nous vraiment, se demandent-ils, ou, en maintenant à tout prix des traditions et des habitudes bien connues, trop confortables, refuserons-nous d’adopter des attitudes et des pratiques mieux adaptées à notre peuple et à notre époque?»

Un retour aux sources?

Pendant deux millénaires, le christianisme -l’Église catholique en particulier- a accumulé une grande expérience pour gérer les crises et s’adapter aux mutations des différentes époques. Après une longue période de croissance (depuis Constantin le Grand †337), l’apogée du pouvoir ecclésiastique a pris fin. L’Église est aujourd’hui un des acteurs sociaux d’une époque où les sociétés diversifiées, multiculturelles et multiconfessionnelles vivent des bouleversements et des mutations de toutes sortes: politiques, économiques, sociaux, culturels, religieux. Dans le monde euro-atlantique, tout du moins, nous sommes en train de sortir du christianisme institutionnel tel que nous le connaissons encore.
Dans ces circonstances, le miroir où regarder pour trouver de nouvelles solutions et voies et pour féconder la réflexion est incontestablement la période du christianisme ancien, avant son institutionnalisation (à vrai dire inévitable à l’époque)[7] et sa massification dans la seconde moitié du IIIe siècle. Ce sont ces deux changements qui ont entraîné la distinction entre les clercs et les laïcs, la hiérarchisation des fonctions ecclésiastiques et l’émergence du mono-épiscopat (ou l’épiscopat monarchique).

Avant cela, pendant plus de deux siècles, le christianisme était un réseau de petites communautés implantées surtout dans les grandes villes de l’Empire romain. Il était traversé de courants spirituels et intellectuels, et dépourvu de culte sacrificiel à proprement parler et de sacralité. Il était surtout une manière d’être spécifiquement éthique dans la société.

Une affaire personnelle

Le christianisme, en introduisant et conceptualisant l’idée du salut personnel, fondé sur la foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur, dissociait en réalité le religieux du social. Il apportait la personnalisation quasi intégrale du religieux par le biais de la foi et de la conversion comme adhésion consciente. À l’époque, pour devenir réellement chrétien, il fallait non seulement quitter quelque chose pour aller vers autre chose, mais aussi progresser continuellement dans la foi, œuvrer à son approfondissement perpétuel.

La pandémie actuelle pose la question: qu’est-ce que le christianisme, et comment être chrétien aujourd’hui? C’est peut-être le moment de dépasser la religiosité formelle et formaliste, pour mettre l’accent sur la spiritualité personnelle.

Le drame ne réside-t-il pas dans le fait qu’il n’y a pas de personnalité d’envergure pour penser la crise et la mutation, et surtout pour donner des perspectives motivantes? Où sont-ils passés les grands théologiens?

[1] L’exemple par excellence est l’évêque de Szeged, qui possède sa propre équipe de foot, son stade, et son académie de foot. Son centre de bien-être est en construction.
[2] https://pannonhalmifoapatsag.hu/a-magyar-katolikus-puspoki-konferencia-kozlemenye.
[3] Can. 87,1 et 1245.
[4] Can. 961-963.
[5] www.ecdq.org/covid-19.
[6] www.ecdq.org/nos-communautes-chretiennes.
[7] Cf. Alexandre Faivre, Ordonner la fraternité, Paris, Cerf 1992, 555 p., et Chrétiens et Églises des identités en construction, Paris, Cerf 2011, 605 p.

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