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vendredi, 04 mars 2022 09:08

Le sens géographique du pape François

Écrit par

Juba, Soudan Sud ,septembre 2018 © Lucienne BittarLe pape François effectuera un voyage en République Démocratique du Congo et au Soudan du Sud du 2 au 7 juillet 2022. La visite du pontife au Soudan du Sud s’annonce historique pour ce pays fondé en 2011. Ce voyage aura aussi une dimension diplomatique très importante, liée au rôle de médiateur que joue le Saint-Siège dans ce pays d’Afrique orientale depuis plusieurs années. Ce faisant, François reste fidèle à la ligne qu'il a établie depuis le début de son pontificat: se rendre dans les pays qui travaillent à la reconstruction de la paix dans un contexte d’instabilité. Cet article publié dans notre édition d'avril 2021 analyse les motivations qui guident le pape dans ses déplacements.

Dès le début de son pontificat, le pape François a exprimé son désir d’internationaliser l’Église, d’ouvrir le centre romain sur le monde. Ses destinations de voyages expriment cette priorité, illustrée encore cette année par sa visite annoncée en Irak. Délaissant les grands centres, en particulier européens, il s’est concentré sur les «périphéries». Des choix géographiques et théologiques qui s’accompagnent d’ambivalentes attentes vis-à-vis de l’Europe.

Le pape François a souvent parlé de son intérêt pour les périphéries, sociales ou géographiques. Il s’est engagé pour l’internationalisation de l’Église, pour que celle-ci regarde le monde d’un autre point de vue que celui de Rome ou, plus largement, de celui de l’Europe. Au centre se trouvent les richesses, les héritages, les grandes traditions qui façonnent une manière de voir le monde et d’interpréter l’Évangile mais, depuis les périphéries, les préoccupations diffèrent. Changer de perspective, c’est permettre des découvertes, autoriser des prises de position et des priorités nouvelles, regarder d’abord l’humanité des plus pauvres.

Au cours de ses voyages apostoliques, François a parcouru tous les coins du monde, y compris les plus éloignés, du Chili aux Philippines ou au Japon, de la Lettonie à Panama. Il a rendu visite à des pays musulmans, Abu Dhabi et le Maroc. Il s’est plongé au cœur de l’Afrique, avec l’Ouganda et la Centrafrique. Il a parcouru son continent d’origine, l’Amérique latine, à de multiples reprises. Par contre, il n’est venu en Europe que pour des occasions très particulières: centenaire des apparitions de Fatima, 50 ans de l’Union européenne à Strasbourg [n.d.l.r.: sans oublier le pèlerinage œcuménique à Genève pour les 50 ans du Conseil œcuménique des Églises en juin 2018], ou dans ce qu’on pourrait appeler les périphéries de l’Europe: Albanie, Bosnie, Pologne, Suède, Irlande, Bulgarie et Roumanie. Il n’a jamais visité la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, la Belgique ou l’Espagne, c’est-à-dire le cœur de l’Europe historique.

Des motivations très précises

Quatre grandes orientations semblent déterminer les choix du pape. D’abord son intérêt pour les pays les plus pauvres. François a ainsi visité la Centrafrique, la Birmanie, le Bangladesh, les Philippines, l’Ouganda, le Mozambique et Madagascar. Partout, il a apporté son soutien et son amitié à des peuples en difficulté.

La deuxième catégorie inclut des pays où le pape a pu engager le dialogue interreligieux: Égypte, Turquie, Jordanie, Maroc, Émirats arabes unis. Il a rencontré à plusieurs reprises Ahmed Mohamed el-Tayeb, l’imam de la mosquée al-Azhar (Le Caire). Cet intérêt déborde dans le dialogue œcuménique, et le patriarche Bartholomée Ier de Constantinople l’a souvent accompagné dans ces grands événements.

La troisième catégorie comprend des pays qui travaillent à la reconstruction de la paix dans un contexte d’instabilité: Bosnie-Herzégovine, Colombie, Palestine, et deux voyages dans le Caucase, avec l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan. Ces destinations permettent aussi de rencontrer d’autres religions. [N.d.l.r.: cela est aussi le cas pour son voyage en Irak de mars 2021 où le pape François doit rencontrer le grand ayatollah Ali Al Sistani, la plus haute autorité spirituelle du chiisme irakien.]

La dernière catégorie est celle des anniversaires ou des grandes rencontres internationales: les JMJ ont accueilli le pape au Brésil en 2013, à Cracovie en 2016 et à Panama en 2019; les journées des jeunes d’Asie ont vu venir le pape en Corée du Sud en 2014; les 500 ans de la Réforme ont amené le pape en Suède en 2016; etc. Ces visites sont ponctuelles, ne s’éloignant pas de l’anniversaire célébré, au point qu’à Strasbourg François ne s’est pas rendu à la cathédrale, qui fêtait pourtant son millénaire et qui se trouve à quelques centaines de mètres seulement des institutions européennes.

Les voyages de Benoît XVI

L’examen des destinations de son prédécesseur Benoît XVI révèle un tout autre panorama. Le pape émérite s’est rendu seize fois en Europe sur vingt-cinq voyages (dont trois fois en Allemagne et deux fois en Espagne), mais deux fois seulement en Amérique du Sud (Brésil et Mexique-Cuba), une fois en Amérique du Nord (États-Unis), deux fois en Afrique (Cameroun-Angola et Bénin), une fois en Océanie (Australie, pour les JMJ de juillet 2008).

Pape européen, qui s’était donné le nom de l’un des patrons de l’Europe, Benoît XVI a parcouru tous les grands pays de son continent, quelque peu méfiant à l’égard des initiatives pouvant venir d’Amérique latine ou d’Asie. Il s’est attaqué à des thématiques très proches des Lumières, discutant des relations entre foi et raison, notamment dans des dialogues avec son contemporain et compatriote le philosophe Jürgen Habermas. De plus il connaît bien la France et ses théologiens, avec lesquels il a souvent dialogué. Il suit également de près les affaires de l’Église allemande, dont il a été un membre éminent comme archevêque de Munich.

Comme nouveau pape, Benoît XVI s’est certes ouvert à l’universalité de l’Église, qu’il connaissait déjà de par sa charge précédente de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, mais il l’a fait en tant qu’Européen allant vers les périphéries. Les JMJ du reste ne l’ont guère déporté vers les pays en développement puisqu’elles ont eu lieu à Cologne (2005), en Australie (2008) et en Espagne enfin (2011).

Ambivalence face à l’Europe

La géographie des déplacements du pape François apparaît donc bien différente de celle de son prédécesseur. Avec lui, la papauté a pris un tout autre tour culturel, géographique et géopolitique. Originaire d’Argentine, donc du tiers-monde, François voit l’Europe de loin, même si sa famille en est issue, et depuis un contexte bien particulier, celui de l’Argentine de Juan Perón, un pays nationaliste et catholique. Son pays est immense, peu peuplé (16 habitants au kilomètre carré), neuf sous bien des aspects, ouvert sur l’avenir, même s’il a été miné de l’intérieur par la dictature de Jorge Rafael Videla (1976-1981) et la corruption de Carlos Menem (1989-1999).[1]

Depuis ces grands espaces pleins d’espoir, l’Europe apparaît au pape comme une «grand-mère fatiguée», comme il l’a dit dans son discours au Parlement européen, le 25 novembre 2014, diagnostic qu’il a répété lors de la réception du prix Charlemagne au Vatican, le 6 mai 2016. Ces phrases qui expriment une vision pour le moins schématique et plutôt négative de l’Europe n'ont pas été souvent relevées, mais il vaut la peine de les citer, puisqu’il les a prononcées officiellement deux fois.

Ainsi, dans son discours pour la remise du prix Charlemagne il rappelle: «Au Parlement européen, je me suis permis de parler d’une Europe grand-mère. Je disais aux eurodéputés qu’en bien des endroits, grandissait l’impression générale d’une Europe fatiguée et vieillie, stérile et sans vitalité, où les grands idéaux qui ont inspiré l’Europe semblent avoir perdu leur force attractive (…). Une Europe tentée de vouloir assurer et dominer des espaces, plutôt que de créer des processus d’inclusion et de transformation: une Europe qui est en train de ‹se retrancher› au lieu de privilégier des actions qui promeuvent de nouveaux dynamismes dans la société ; des dynamismes capables d’impliquer et de mettre en mouvement tous les acteurs sociaux (groupes et personnes) dans la recherche de solutions nouvelles aux problèmes actuels, qui portent du fruit dans d’importants événements historiques (...) Que t’est-il arrivé, Europe humaniste, paladin des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté? Que t’est-il arrivé, Europe terre de poètes, de philosophes, d’artistes, de musiciens, d’hommes de lettres? Que t’est-il arrivé, Europe mère de peuples et de nations, mère de grands hommes et de grandes femmes qui ont su défendre et donner leur vie pour la dignité de leurs frères?»

Pourtant, dans ce même discours, il invite à « actualiser» l’idée de l’Europe, pour en faire une terre capable de donner naissance à un nouvel humanisme fondé sur trois capacités: celles d’intégrer, de dialoguer et de générer. Il conclut par le rêve d’une Europe qui aiderait les familles, les jeunes, les migrants et qui pourrait défendre les droits de chacun.

Ce discours est ambivalent, très critique d’un côté, exhortatif de l’autre, presque désespéré que l’Europe ne puisse pas reprendre le flambeau du passé. Avec ses lunettes argentines, le pape s’interroge sur ce qui s’est passé sur ce continent. Il ne parle que très peu de la structure politique de l’Union européenne (UE), celle qui a assuré la paix et accompagné le développement des membres de cette organisation pendant près de 70 ans. C’est oublier que l’UE est le seul essai au monde de fédération politique constituée de partenaires qui ont été des pays ennemis pendant des siècles. Les autres essais, notamment en Amérique latine et centrale, ne sont que des embryons de fédération, comme l’Union des nations sud-américaines (Unasur), constituée en 2008.

Les racines du pape

Les racines du pape François impactent, comme pour tout un chacun, sa vision politique et sociologique. Habitué des quartiers populaires de Buenos Aires, le cardinal Jorge Mario Bergoglio n’a jamais été à l’aise dans les quartiers riches. Il a toujours refusé les invitations «mondaines», il n’a même jamais rencontré les représentants catholiques du patronat argentin. Les contextes de l’Europe et des États-Unis sont pour lui des mondes riches et puissants qu’il n’a pas fréquentés.

Il n’est pas tendre non plus avec la classe moyenne, celle qui était pauvre autrefois, qui s’est enrichie et qui, dans ce processus, a souvent abandonné la foi; celle qui pense d’abord à son propre progrès individuel et non au bien commun[2] et qui a rompu ainsi la cohérence d’une nation. Le pape François a une vision très négative de cette transformation: «De l’individualisme indifférent naît le culte de l’opulence, auquel correspond la culture du déchet dans laquelle nous sommes immergés», affirme-t-il au Conseil de l’Europe lors de sa visite de 2014.

Dans le livre d’entretien qu’il a accordé à Dominique Wolton,[3] où une partie est consacrée à l’Europe, il évoque la question des immigrés pour caractériser ces renfermements. Et Wolton de citer le pape: «Le chrétien qui ferme sa porte aux réfugiés ou à celui qui a besoin d’aide est un hypocrite.» L’Europe apparaît ainsi déchirée sur cette question. «J’ai accepté le prix Charlemagne pour le bien de l’Europe, parce que je crois que l’Europe est en crise. L’unité de l’Europe est en crise. Une des choses que j’ai dites et sur laquelle j’ai beaucoup insisté, c’est le dialogue. Il faut que nos enfants, dès l’école primaire, apprennent à dialoguer.»[4]

Son modèle de société

Derrière ces remarques, un modèle de société apparaît comme idéal pour le pape: c’est l’image du polyèdre, qu’il utilise très souvent. Les multiples facettes de cette figure géométrique sont soudées en un tout faisant unité dans sa diversité plurielle.[5] Dans une société de ce type, des personnes différentes peuvent vivre ensemble, sans méfiance ni disputes. Tout le monde a ainsi un savoir à apporter à la communauté. S’il peut exister des conflits, il faut tout faire pour les résoudre et revenir à l’unité de la société, notamment par la culture de la rencontre, le but étant de reconstituer une unité.

Au-delà de l’Europe, le pape François a une vision négative des sociétés sécularisées qui, apparemment, ont pris leurs distances par rapport à la foi: «Le processus de sécularisation tend à réduire la foi et l’Église au domaine privé et intime. De plus, avec la négation de toute transcendance, il a produit une déformation éthique croissante, un affaiblissement du sens du péché personnel et social et une augmentation progressive du relativisme qui donnent lieu à une désorientation généralisée, spécialement dans la phase de l’adolescence et de la jeunesse, très vulnérable aux changements.»[6]

Ce diagnostic est bien posé, mais ne pourrions-nous pas y voir une chance pour affirmer une foi personnelle responsable? Peut-on vivre en chrétien dans un monde économique plein d’attraits et de fascination avec pour seule arme des traditions et des pratiques populaires qui n’engageraient ni réflexion ni discernement? Quand les jeunes d’aujourd’hui adoptent le sacerdoce ou la vie religieuse, c’est après un long mûrissement, une série de renoncements très conscients par rapport à un monde qu’ils connaissent parce qu’ils l’ont pratiqué.

Le pape François ne voit pas le travail intérieur considérable fourni par les chrétiens dans les pays d’Europe qui ont affronté la sécularisation. C’est dans ce continent qu’ont été créés le mouvement de Taizé, la communauté Sant’Egidio et, depuis les années 70, bien de nouveaux mouvements. C’est là où sont nés les grands monastères, creuset d’une vie évangélique rigoureuse sur le long terme.

De l’italianisme à l’internationalisme

Ces remarques n’enlèvent rien à tout ce que le pape François a apporté pour dépoussiérer l’Église, bousculer son administration, rénover son langage, exiger la vérité sur les abus sexuels et dénoncer le cléricalisme, retrouver les fondements de l’Évangile et de l’attention aux plus pauvres. François a accompli une œuvre immense en quelques années mais, comme tous ses prédécesseurs, il a aussi sa culture et ses orientations personnelles. Jean Paul II était viscéralement polonais et anticommuniste, ce qui le disposait à ne pas comprendre l’Amérique latine. Benoît XVI avait un tropisme d’intellectuel européen qui ne l’a pas aidé à participer aux débats théologiques avec le tiers-monde.

L’Église a longtemps eu des papes italiens issus des grandes familles romaines qui avaient la mainmise sur le Vatican. Puis d’autres Italiens de milieux très divers, et même modeste comme avec la famille Roncalli (Jean XXIII), sont devenus papes. Paul VI a entrepris l’internationalisation de la Curie et du collège des cardinaux, pour casser un entre-soi qui révélait les faiblesses de l’Église et ne correspondait pas à la mondialisation en cours. Un jour, enfin, l’enfant d’un autre pays européen, la Pologne, est devenu pape sous le nom de Jean Paul II. La dynamique internationale s'est développée, jusqu’à l’élection du pape du bout du monde, François.

Avec lui, cette dynamique est redescendue dans les rouages mêmes du corps central de l’Église, par une plus grande ouverture aux périphéries et par une internationalisation des membres de la Curie, comme la section financière du Vatican aux mains désormais de non-Italiens. La géographie du pape François a ouvert le centre aux périphéries, avec une vigueur toute latino-américaine.

Cet article est tiré de la revue jésuite Études (mars 2020). Sociologue et politologue, Pierre de Charentenay sj a dirigé cette publication de 2004 à 2013 et est actuellement rédacteur à la Civiltà Cattolica. Ses intérêts vont à l’Europe, la laïcité, les relations interreligieuses. Il est l’auteur de Europe: utopie et réalisme (Bayard 2011) et est directeur adjoint de l’Institut catholique de la Méditerranée.

[1] Cristina Fernández de Kirchner, présidente de 2007 à 2015, a aussi été mise en examen pour corruption en mai 2019.
[2] Voir Pierre de Charentenay, «Le peuple de la ‹théologie du peuple›», in Études, n° 4242, octobre 2017, pp. 75-86, repris sur www.choisir.ch sous le titre Deux théologies très politiques.
[3] Pape François, Rencontres avec Dominique Wolton, Politique et société, De l’observatoire 2017, pp. 126-167.
[4] Ibid., pp. 129-130.
[5] Voir Mgr Victor Manuel Fernandez, «Rencontre» in Pape François. Lexique, Paris, Cerf 2018, pp. 317 et s.
[6] Pape François, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, Rome 24 novembre 2013, n° 64.

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