banner religion 2016
mardi, 21 août 2018 11:18

Tous les chemins mènent au Christ

Écrit par

NZZ RutihauserDans un texte inédit publié par la version allemande de la revue de théologie Communio de juillet-août 2018, le pape émérite Benoît XVI déclare que la théorie selon laquelle l’Église aurait pris la place d’Israël dans l’alliance avec Dieu -la théologie de la substitution- n’a «jamais existé en tant que telle». «L’alliance» entre Dieu et le peuple juif n'a «jamais» été «révoquée». Le judaïsme, insiste-t-il, n’est pas une religion «comme les autres». Il occupe une position «spéciale», que l’Église doit reconnaître. «Des réflexions qui ont été critiquées par des théologiens chrétiens comme par des autorités juives, car elles semblent remettre en question le fondement du dialogue judéo-chrétien qui s’est développé depuis le concile Vatican II», commente le provincial des jésuites de Suisse Christian Rustishauser sj.

Quelques jours plus tôt, le Père provincial publiait dans la Neue Zürcher Zeitung (8 juillet2018), un article en «réponse» à la publication «délicate» du texte du pape émérite, rappelant qu'en renonçant à ses fonctions, Benoît XVI avait aussi pris la décision de se retirer de la vie publique pour mener une existence contemplative. «Benoît XVI s’est jusqu’à présent tenu à sa décision. Et voici que la revue théologique Communio, dont Joseph Ratzinger est l’un des co-fondateurs, publie sur proposition du cardinal Kurt Koch un essai de près de vingt pages écrit par le pape émérite daté du 26 octobre 2017», note Christian Rustishauser sj. Un texte certes «brillamment rédigé», mais dont «l'argumentation est problématique.»

Nous vous proposons la traduction de l'analyse du Père Rutishauser sj en intégralité.

Benoît XVI confirme sa position:
les juifs sont le peuple de Dieu, mais la vérité réside dans le christianisme.

Depuis la renonciation du pape Benoît XVI, l’Église catholique se trouve dans une situation historique. Symbole visible de l’unité de l’Église, le pape François exerce ses fonctions en présence d’un prédécesseur émérite. Si, sur le plan juridique, la position du pape Benoît XVI peut s’apparenter à celle d’un évêque à la retraite, toute action publique de sa part est particulièrement délicate. Quelles conséquences cela aurait-il sur la représentation de l’unité de l’Église si le pape François et Benoît XVI venaient à se contredire? Cela ne déclencherait-il pas une dynamique semblable à celle de l’époque où plusieurs papes régnaient en même temps?

Benoît XVI était sans doute bien conscient de cette situation lorsqu’il a renoncé à ses fonctions en assurant qu’il allait se retirer de la vie publique pour mener une existence contemplative. Même si le pape François a de temps en temps fait appel à lui au Vatican à titre représentatif et que le public a connaissance de ses travaux théologiques avec d’anciens étudiants, Benoît XVI s’est jusqu’à présent tenu à sa décision.

Et voici que la revue théologique Communio, dont Joseph Ratzinger est l’un des co-fondateurs, publie un essai de près de vingt pages écrit par le pape émérite et daté du 26 octobre 2017. Intitulé «Les dons et l’appel de Dieu excluent la repentance», ce texte, brillamment, rédigé aborde le sujet épineux de la relation judéo-catholique. Il est précédé d’un avant-propos du cardinal Kurt Koch, qui est non seulement à la tête du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, mais aussi de la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme.

Kurt Koch explique que Benoît XVI n’a pas écrit ce texte dans l’optique qu’il soit publié. C’est Kurt Koch lui-même qui a décidé de le rendre public, avec l’approbation de son auteur. Cet essai, dit-il, a pour vocation de contribuer à la réflexion initiée avec le document publié par le Vatican à l’occasion du 50e anniversaire de la déclaration conciliaire Nostra Aetate. Ce texte de 2015 s’intitulait «Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables» (Romains 11,29). Il reflète la position qu’adoptait alors l’Église catholique à l’égard des relations avec le judaïsme. Kurt Koch considère le texte de Benoît XVI comme un point de vue de théologien sur cette discussion et le qualifie officiellement d'«important».

Benoît XVI entend poursuivre le «Traité sur les juifs» du Nostra Aetate, dont la principale mission était de définir la relation entre Israël et l’Église. Il commence par un rappel historique, avant de traiter de la discussion actuelle sur la séparation des chemins du judaïsme et du christianisme dans l’Antiquité.

L’Alliance jamais révoquée
Le double consensus théologique, qui décrit la relation judéo-chrétienne depuis le concile, est néanmoins examiné de manière critique. Ce double consensus repose, d’une part, sur le refus de la «théorie de la substitution», ce qui signifie que l’Église ne se considère plus comme une communauté qui aurait pris la place d’Israël dans l’histoire du salut, mais qu’elle accorde au judaïsme une dimension positive dans l’histoire du salut, distincte de celle du Christ.

D’autre part, cette nouvelle vision est justifiée par le fait que Dieu n’a «jamais révoqué» l’alliance avec Israël. Bien que Benoît XVI souligne que cette nouvelle conception est fondamentalement vraie, il creuse cette réflexion en déclarant, à la fin de son essai, que si la formule de «l’Alliance jamais révoquée» a été d’une grande aide, elle n’est pas suffisante sur le long terme. Selon lui, «la refondation de l’alliance au Sinaï» entre Dieu et Israël est remplacée, c’est-à-dire que l’alliance avec le Christ s’y substitue.

Ce point de vue surprend car il relativise la conviction fondamentale du Saint pape Jean-Paul II, aujourd’hui canonisé, ainsi que l’exposé du Catéchisme de l’Église catholique. Evangelii Gaudium du pape François, qui évoque les trésors de sagesse du judaïsme et la complémentarité judéo-chrétienne, dégage également un tout autre esprit.

Dans son argumentation, Benoît XVI déclare que même si l’Église n’a pas entièrement pris la place d’Israël, des «éléments essentiels» de l’Israël de l’Ancien Testament ont été «définitivement» remplacés par le christianisme: le culte du temple a été remplacé par l’eucharistie, l’attente du Messie par le Christ et la Terre Promise par le Royaume des Cieux. Il explique que les prescriptions cultuelles ont été abolies et que seules les exigences morales conservent leur importance. Ce qu’il décrit ici est traditionnellement désigné par la notion d’«accomplissement».

Il s’agit évidemment d’un concept auquel le Nouveau Testament ainsi que l’identité ecclésiale, ne sauraient renoncer, dans la mesure où il relie l’Église à la Bible hébraïque et au judaïsme. Le texte publié par le Vatican en 2015 revient en détail sur cette notion. Cette position ne se révèle problématique que lorsque l’accomplissement est exclusivement placé dans le Christ, car cela détermine alors l’identité chrétienne au détriment de l’identité juive. La Commission biblique pontificale évite judicieusement cet écueil dans son document de 2002 -Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne- en laissant ouvert le large champ sémantique du terme «accomplissement». Le nouveau choix de mots de Benoît XVI me paraît en revanche moins heureux.

Son exposé, qui contient par ailleurs beaucoup de réflexions intéressantes, n’accorde au judaïsme postérieur à la venue du Christ, au judaïsme du «temps de l’histoire», rien de plus qu’une fonction d’incarnation du jugement de Dieu. D’après lui, cela est représenté par la destruction du Temple en 70 après J.-C. et par la «dispersion définitive» des juifs parmi les peuples. Sous ce rapport, l’État d’Israël ne pourrait être reconnu que du point de vue du droit naturel et du droit international. Le fait qu’il se trouve dans le pays de la Bible semble être uniquement dû aux conditions historiques.

Benoît XVI évoque simplement dans une petite phrase que l’on pourrait voir en cela un signe de la fidélité de Dieu. Mais il réinterprète avant tout la dispersion en passant d’une théologie de la souffrance et de la croix à une vocation positive. Il veut démontrer que «la divinité de Dieu» se manifeste avec éclat «avec l’abandon de la terre». Une telle vision est-elle bénéfique dans une situation où de nombreux participants au dialogue attendent qu’une théologie catholique de la terre se présente comme alternative au sionisme chrétien des évangéliques?

La réinterprétation fait partie intégrante de la vie des croyants qui se laissent instruire par Dieu. Cependant, l’idée d’interpréter la souffrance d’autres hommes de manière positive est discutable. Dans ce cas précis, considérer l’exil des Juifs comme positif est problématique au regard de la Shoah. Pourquoi Benoît XVI interprète-t-il la dispersion du peuple juif d’un point de vue théologique et le retour sioniste d’un point de vue purement profane et historique? Il me semble également problématique qu’il répartisse des rôles négatifs et positifs entre les juifs et les chrétiens au lieu d’appliquer la même dialectique aux deux communautés religieuses et que, en tant que chrétien, il se serve des critiques des prophètes de l’Ancien Testament internes à la communauté juive contre le judaïsme dans son ensemble.

Benoît XVI adopte une position théologique globalement similaire à ce que l’on retrouve dans la patristique, comme avec Augustin d’Hippone ou chez le jeune Karl Barth. En 1997, il s’était déjà exprimé de la même manière sur la question de la vérité de l’alliance unique par rapport à la diversité des religions. En outre, l’essai dont il est question ici semble venir justifier sa modification, en 2009, de la prière d’intercession du Vendredi Saint pour le rite extraordinaire tridentin. Dans son texte, Benoit XVI invite les chrétiens à exposer aux juifs l’interprétation chrétienne de la Bible hébraïque, comme Jésus ressuscité a instruit les disciples sur le chemin d’Emmaüs.

La souffrance d’autres hommes
Depuis le Nostra Aetate, les textes de l’Église parlent des relations entre les juifs et les chrétiens et de leur qualité. Mais cette dimension n’est pas présente dans l’essai de Benoît XVI. À aucun moment, il n’essaye de considérer le judaïsme comme une communauté religieuse subsistant après la venue du Christ, de le valoriser ou d’apprendre des traditions juives. On ne peut évidemment pas tout dire dans un seul article, mais des signaux dans ce sens auraient été utiles, ne serait-ce que pour s’aligner sur les documents publiés depuis Vatican II qui le revendiquent explicitement.

Cet essai de Benoît XVI ne contribue que très peu au dialogue avec le judaïsme. Les deux documents importants concernant ce dialogue qui ont émané des cercles juifs-orthodoxes depuis 2015 ne sont en aucun cas évoqués. Le Grand-rabbinat d’Israël, la Conférence des rabbins européens et le Conseil rabbinique d’Amérique s’appuient justement sur la formule de «l’Alliance jamais révoquée» et sur le renoncement de l’Église à mener une activité missionnaire envers la communauté juive pour entrer en dialogue avec elle. Mais Benoît XVI mène sa propre réflexion, visant à faire un exposé systématique de la foi chrétienne, et écrit ici un traité.

Le cardinal Koch doit être considéré selon cette même perspective, dans la mesure où il a souhaité publier ce texte. Il se peut qu’il ait voulu défendre le salut universel du Christ face au relativisme. Mais le texte va au-delà de cet objectif. Il n’aurait d’ailleurs même pas été nécessaire, car le document de 2015 publié par le Vatican rejetait déjà l’idée de deux voies de salut parallèles. Concernant cette question, ce document incite davantage à réfléchir à ce que cela impliquerait si Jésus de Nazareth, en dehors de toute action missionnaire de l’Église, était reconnu de manière positive dans le judaïsme, dans la mesure où il souligne qu’au côté de «l’Église des païens» il faut à la fois une Église dans le judaïsme et une Église hors du judaïsme.

Cette question très délicate ne peut cependant être posée que s’il est reconnu que le judaïsme n’incarne pas uniquement le jugement de Dieu et la souffrance dans l’histoire, ni qu’il contient seulement des «graines de la vérité», mais plutôt qu’il a un lien tout particulier avec le christianisme. Ses «dons» et «l’appel de Dieu» doivent être vus de manière positive. Ce n’est qu’ainsi que les juifs et les chrétiens pourront entretenir un rapport d’estime et s’écouter mutuellement en dehors de la foi. Les deux communautés veulent témoigner de l’unité divine. Depuis l’époque de la patristique, l’Église sait que cette unité ne se manifeste que dans une relation d’amour.

Lu 623 fois