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lundi, 23 août 2021 11:31

Talibans et EI: des ruptures de fond

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Talibans à Herat en juillet 2001 © Wikimedias CommonsS’ils défendent tous deux une vision intégriste de l’islam, talibans et Daech ne partagent pas grand-chose et se livrent une concurrence acharnée, sur fond de différences théologiques et visions politiques incompatibles. Des premiers, on connaît leur vision rigoriste de l'islam et leurs faits d'armes. Mais que sait-on d'eux sur le plan théologique et de leurs particularités par rapport aux autres mouvements de l'islam radical? Le point sur ce mouvement, ses différences doctrinales avec Al Quaïda mais surtout ses divergences profondes avec l'État islamique, avec Gabriel Romanche, analyste géopolitique au Ministère de l'intérieur français, spécialiste de la zone afghano-pakistanaise et rédacteur pour Les clés du Moyen-Orient.

À quelle branche de l’islam appartiennent les talibans et quelle est brièvement leur histoire?

Gabriel Romanche: «Formellement, les talibans sont un groupe sunnite radical suivant l’école juridique hanafite. Le corpus idéologique et doctrinal convoqué par les talibans comme fondement religieux de leur action est ancré dans l’enseignement des madrasa (écoles coraniques) déobandies. Fondé au XVIIIe siècle sur la base de la jurisprudence hanafite, le déobandisme prend une forte dimension politique de lutte anticoloniale dans le contexte de l’Empire des Indes britanniques. Cela fonde notamment une certaine hostilité face à une modernité perçue comme occidentale et imposée.
Une fois cela posé, il est important de rappeler que la pratique religieuse des talibans est fortement marquée par l’ancrage ethnique du mouvement dans le sud pachtoune de l’Afghanistan et par les particularismes locaux qui s’y attachent. La norme religieuse issue de la jurisprudence hanafite s’y mêle profondément de valeurs et de règles coutumières issues de ce qu’on appelle largement le pashtunwali.»

Quelles sont ses caractéristiques de cette branche de l’islam sur le plan théologique et sa traduction dans le réel?

«Il est toujours délicat d’entrer dans le champ de la théologie pour distinguer les groupes djihadistes qui se réclament de l’islam sunnite. Ce qui fait réellement la différence, c’est avant tout la mise en application de normes juridiques justifiées par des principes religieux. Les talibans, dans cette perspective, sont avant tout un groupe intégriste et réactionnaire comme on peut en voir dans d’autres religions.

L’idéologie des talibans est fondée sur une forte dimension de lutte anticoloniale: ils veulent retrouver le mode de vie d’avant l’influence occidentale (Gabriel Romanche, analyste géopolitique)

C’est ce même positionnement réactionnaire qui a entraîné les premières révoltes islamistes en 1975 face aux velléités de réformes du gouvernement communiste, dix ans avant l’apparition des talibans. On y trouve l’hostilité à la modernité (éducation, médias et modes de vie), l’adhésion stricte à l’école hanafite et au taqleed (imitation des pratiques ancestrales), des liens avec le soufisme et avec des pratiques traditionnelles telles que le culte des saints. Malgré les influences idéologiques des combattants arabes, notamment d’Al Qaïda, les pratiques politiques et religieuses du mouvement n’ont jamais cessé de refléter ce particularisme local. L’uniformisation idéologique vers un salafisme djihadiste d’influence wahhabite est restée très marginale à l’échelle du mouvement. Concrètement, cela veut dire que les talibans n’inventent ou n’importent que peu de normes en Afghanistan. Ce qu’ils veulent, c’est retrouver le mode de vie d’avant l’influence occidentale.»

Que sait-on des talibans sur le plan théologique? Et dans quelle mesure les talibans y sont-ils restés fidèles ou s’en sont-ils démarqués?

«À l’origine, les talibans sont avant tout des idéologues et des juristes. Sur ce plan doctrinal le mouvement n’a pas changé ou très peu. Ils sont restés sur une ligne très ferme depuis 1996 et ne semblent pas avoir l’intention d’en dévier sur le fond. C’est justement ce qui inquiète tant sur l’avenir de l’Afghanistan.
En revanche, le mouvement a évolué sur le plan politique et a su faire preuve d’une grande capacité d’adaptation. Si le fond juridique et doctrinal ancré dans un socle religieux n’a donc pas changé, sa mise en application pourrait tout à fait être assouplie sur certains points pour contenter les exigences des partenaires internationaux des talibans. Il est également possible que l’application de ces normes soit différente selon les régions du pays, les régions pachtounes rurales du sud et de l’est étant déjà actuellement bien plus proches du mode de vie souhaité par les talibans que les populations urbaines. Tout dépendra in fine de la priorité accordée par le nouveau gouvernement entre l’application stricte d’une idéologie ou la pratique du compromis pour garantir la gouvernance et la reconnaissance internationale.»

Quel rôle tient vraiment la religion dans leur combat?

«Le mouvement revendique surtout une lutte nationaliste. La dimension religieuse prépondérante dans leur propos naît de la place centrale de l’islam sunnite dans l’identité pachtoune. Lorsque le mouvement a été créé par le Mollah Omar au début des années 1990 et a conquis l’Afghanistan entre 1994 et 1998, il s’est appuyé sur des arguments de purification et de retour de l’ordre dans un pays déchiré par la guerre civile et les luttes égocentrées des chefs de guerre. Je dirais donc que les talibans sont un mouvement avant tout politique, qui fonde son ordre politique sur des principes religieux.»

Les talibans exercent un islam fondamentaliste, pourtant, il ne serait pas similaire à celui proclamé par l’État islamique: qu’est-ce qui les différencie?

«Les talibans et l’État Islamique s’opposent sur plusieurs points de doctrine au plan religieux, mais aussi et surtout au plan politique. Le corpus idéologique de l’EI découle de l’école juridique hanbalite (de Ibn Hanbal, IXe siècle), et est dérivé des idées de Ibn Taymiyyah (XIVe siècle) et de Muhammad Ibn Abd al Wahhab (XVIIIe siècle). Ces trois penseurs ont porté une lecture anthropologiquement arabe de l’islam centrée sur la volonté de reproduire les comportements et les modes de vie des "pieux prédécesseurs" (salaf as-salih) et le rejet de toutes les pratiques syncrétiques de l’islam, telles que le culte de saints ou les éléments du soufisme. L’aspect central de la pratique du takfir, qui permet à l’EI de déclarer apostat tout musulman s’opposant à sa domination ou à sa lecture de l’Islam, entraîne également des pratiques de violence systématique contre les minorités religieuses, en particulier chiites.

Les pratiques des talibans n'ont jamais cessé de refléter leur particularisme local, alors que l'EI s'est nourri d'étrangers portés par la vision romantique du combattant et la dimension globale du Djihad.

Mais selon moi, la principale pierre d’achoppement réside dans le projet politique et sa mise en application: les talibans portent un réel projet politique national pour l’Afghanistan, qu’ils ont tendance à faire passer avant l’imposition stricte de normes morales et religieuses; l’État islamique en Afghanistan, pour sa part, ne s’est que très peu intéressé aux notions de gouvernance, et s'est contenté d’appliquer sans concession ses exigences idéologiques, sans aucun effort d’adaptation au contexte local. Ça explique d'ailleurs en partie l'échec de l'implantation de l'EI dans les zones pachtounes du pays.»

La vertu des membres de Daech a souvent été mise à mal (intérêt pour l’argent, les femmes, la drogue). En est-il de même du côté taliban?

«Les bases sociologiques de recrutement des combattants de l’État Islamique et des talibans ne sont pas les mêmes. Les comportements que vous rapportez ont été beaucoup décrits parmi ceux qu’on a appelés les muhajirs, les étrangers venus combattre dans les rangs de l’EI au Levant. Une partie de ces recrutements s’est faite sur des bases idéologiques assez faibles et plutôt sur un attrait pour l’aventure, la violence et la possibilité de légitimer ces actions dans le contexte juridico-moral offert par le djihad. La propagande de l’EI s’appuie davantage sur une appréciation romantique de la vie de combattant, et sur la dimension globale et exclusive du djihad portée par l’organisation. Elle touche en particulier les jeunes éduqués et urbains à faible capital social, confrontés à des difficultés économiques et sociales importantes et en quête de sens.
Les talibans quant à eux s’ancrent dans un combat local, national, centré sur la défense de valeurs considérées comme déjà présentes dans une très large part de la population afghane. C’est une lutte de résistance qui s’appuie sur des populations qui combattent là où elles vivent pour la défense d’un mode de vie subissant une influence extérieure. On n'a donc pas les mêmes schémas personnels et psychologiques, et le genre de dérives que vous décrivez est nettement moins présent, si ce n’est absent, dans les rangs des talibans. Je pense que la rigueur dans le respect personnel des règles morales qu’ils imposent est bien plus forte, notamment parce que ce cadre moral est culturellement cohérent pour une très grande partie d’entre eux.»

Et qu’en est-il du rapprochement entre talibans et Al-Quaïda: est-il juste de les assimiler ou affrontent-ils aussi des divergences théologiques ou autres?

«Al Qaïda est né en Afghanistan des suites de l’insurrection antisoviétique dans les rangs des volontaires venus combattre aux côté des Afghans. Les liens entre les talibans et le groupe terroriste sont donc anciens et intimes, y compris sur le plan individuel et personnel entre dirigeants. Plus qu’un rapprochement, c’est un lien structurel qui existe depuis l’origine des deux mouvements. Si la direction centrale d’Al Qaïda est assez largement adepte d’un islam djihadiste salafiste avec une forte influence wahhabite, le groupe a toujours fait preuve de souplesse en n’imposant pas à ses partenaires de renoncer à leur école juridique traditionnelle et à toutes les pratiques syncrétiques.
Il y a donc des différences sur le plan doctrinal, mais elles ne présentent aucun obstacle aux relations entre les deux groupes. Au contraire, le chef d’Al Qaïda Ayman al Zawahiri renouvelle régulièrement son allégeance à l’Émir des talibans en lui attribuant le titre de Commandeur des Croyants, donc potentiel futur Calife et guide religieux.»

Ces différentes visions d’un islam radical sont-elles pour autant compatibles? Une fusion entre ces courants est-elle possible ?

«Le conflit ouvert qui fait rage entre les talibans et l’État Islamique s’inscrit dans la continuité de la lutte que se livrent Al Qaïda et l’EI partout dans le monde. On a pu voir à de rares occasions des coopérations ponctuelles face à des ennemis communs sur le terrain. Mais depuis l’affrontement initial au Levant entre les combattants de Daech et ceux du Jabhat Al Nusra fin 2013, la rupture entre les deux organisations est consommée et ce sont aujourd’hui des concurrents acharnés. Leurs projets politiques sont proches, mais les moyens identifiés par chacun pour y parvenir sont incompatibles.
La victoire des talibans marque une grande date pour le "modèle Al Qaïda" à travers le monde, du Sahel et de l’Afrique centrale à l’Asie du Sud-Est en passant par le Moyen-Orient. Pour autant, la lutte se poursuit et la Wilaya Khorasan, la branche locale de l’EI, a déjà frappé directement les talibans victorieux, notamment dans la ville de Kunduz.»

Quelle est la marge de manœuvre de l’islam mondial face à ces courants extrémistes?

«Parler d’islam mondial me paraît compliqué au regard de la pluralité des courants et des écoles religieuses qui font toute la diversité et la richesse de l’islam à travers le monde. C’est d’ailleurs à mon sens cette richesse et cette diversité qu’il serait bon de mettre en avant pour contrer une vision uniformisante et réductrice de cette religion.

Il faut remettre en avant la diversité et richesse de l'islam. La vision uniformisante tend à renforcer les dialectiques de choc civilisationnel qui irriguent la propagande des groupes radicaux.

Les premiers facteurs de radicalisation des jeunes musulmans à travers le monde sont l’absence de perspective socio-économique et le manque d’éducation de ces jeunes à leur propre religion. L’uniformisation de l’islam dans un modèle anthropologiquement centré sur le monde arabe et parfois difficilement compatible avec les contextes locaux tend à renforcer les dialectiques de choc et de conflit civilisationnel qui irriguent la propagande de ces groupes radicaux.»

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