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mercredi, 15 septembre 2021 09:08

Engagés par leur foi et étudiés par la science

Soeur Marie-Stella avec une jeune mère, à l’entrée du centre de soins de « Vivre dans l’Espérance » © Julien Pebrel / MYOPInspirés par des valeurs religieuses ou spirituelles fortes, ils combattent les injustices du monde, dédient leur vie au service de grandes causes humanitaires et suscitent souvent l’admiration. Si ces individus extraordinaires atteignent parfois une notoriété internationale, nous connaissons cependant mal leur vie intérieure. Une étude menée par l’Université de Californie du Sud vise à mieux comprendre le rôle de celle-ci dans leur parcours.

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet de recherche de l’Université de Californie du Sud (USC) sur la spiritualité engagée, avec le soutien de l’USC Center for Religion and Civic Culture, de la John Templeton Foundation et du Templeton Religion Trust.

De nombreuses figures religieuses ont reçu le prestigieux prix Nobel de la Paix: Mère Teresa, Desmond Tutu, le Dalaï Lama ou, plus récemment encore, le médecin gynécologue-obstétricien congolais Denis Mukwege, qui est aussi un pasteur pentecôtiste. Parmi les lauréats laïcs, certains mettent en avant le rôle de la spiritualité dans leur engagement quotidien, tels Malala Yousafzai, une musulmane pratiquante, ou la kényane Wangari Maathai qui a affirmé puiser son inspiration à la fois dans les spiritualités traditionnelles africaines et dans la théologie catholique.

Les destins de ces individus extraordinaires, qui ont dédié leur vie au service des autres, font souvent l’objet de biographies et même d’hagiographies. Mais peu d’études scientifiques se sont penchées sur leurs parcours de manière comparative et analytique.

Sous l’œil des scientifiques

«L’étude des ‹exemplaires› est un champ relativement récent pour les sciences sociales, explique Donald Miller, professeur de religion à l’Université de Californie du Sud (USC). Nous voulons comprendre le rôle que jouent la religion et la spiritualité dans leur vie et au sein des communautés avec lesquelles ils travaillent.» Comment ces deux éléments servent-ils de ressources pour surmonter les obstacles pour poursuivre durant des années, contre vents et marées, un combat social ou humanitaire? Quels sont les souffrances et même les travers parfois obscurs de ces personnalités souvent adulées? Ces questions sont au cœur d’un projet de recherche mené depuis 2019 par le Centre pour la religion et la culture civique de l’USC qui croise les approches théologique, psychologique, sociologique et sémantique.

Cinq critères ont été mis en œuvre pour sélectionner les personnalités étudiées: soit des individus du monde entier, inspirés et nourris par des valeurs spirituelles, des croyances ou des pratiques, dont l’action a un impact significatif sur le développement humain (que ce soit par la lutte contre la pauvreté ou le changement climatique, la défense des droits humains, l’éducation…), et qui sont admirés et imités par d’autres, au sein de leur communauté ou au-delà.

L’étude se base principalement sur un corpus de longs entretiens (mêlant récit de vie et analyse introspective) recueillis par l’équipe de recherche de Donald Miller ainsi que par une vingtaine de journalistes de différentes nationalités. D’ici septembre 2022, ce seront au total 100 personnalités issues de toutes les grandes traditions spirituelles qui seront interrogées.

Sœur Marie-Stella Kouak

Pour l’heure, près de 80 cas ont déjà été finalisés. Parmi eux se trouve la sœur catholique et infirmière togolaise Marie-Stella Kouak[1] qui lutte contre la pandémie du VIH depuis une vingtaine d’années au sein de l’association qu’elle a fondée. L’ONG Vivre dans l’Espérance vient en aide à plusieurs milliers de personnes vivant avec le VIH au nord du Togo et soutient notamment une centaine d’enfants orphelins du sida.

«La foi n’a de sens que dans l’action», affirme celle qui se réveille tous les jours à 4 heures du matin et suit un programme très chargé jusque tard dans la soirée. «Mon emploi du temps peut changer en moins de 30 minutes, mais j’aime bien ça. Avoir la foi c’est aussi s’attendre à plein d’imprévus. On peut bien essayer de tout calculer pour faire telle chose, de telle heure à telle heure, mais finalement c’est Dieu qui nous envoie tous les évènements, et chaque évènement qui nous arrive est une action de grâce.»

Les seuls rendez-vous quotidiens qu’elle respecte à la lettre sont ses prières du matin, de midi et du soir dans une petite chapelle. «J’ai une pratique très régulière, car je tourne sur moi-même si je ne prie pas, je n’arrive pas à vraiment faire mon travail. La prière me prépare à me laisser mourir pour accueillir l’autre qui vient et les situations que je dois affronter.»

Une grande diversité d’individus ont été inclus dans la recherche, que ce soit des personnalités médiatiques et reconnues, tels la sœur catholique ougandaise Rosemary Nyirumbe ou l’activiste indien Swami Agnivesh (décédé en 2020), ou des personnes moins connues mais extraordinaires comme Sarah Byrne Martelli, aumônière dans un hôpital à Boston. Mais aussi des chrétiens de différentes obédiences, des musulmans, des hindous, des bouddhistes, des juifs ou des personnes se réclamant de spiritualités autochtones. D’autres n’appartiennent à aucun groupe religieux spécifique mais se disent inspirés par des valeurs spirituelles œcuméniques ou humanistes. C’est le cas de Scott Warren et d’Emily Saunders, deux bénévoles de No More Deaths, une organisation qui lutte pour éviter la mort de migrants à la frontière sud des États-Unis. 

Un cercle vertueux

L’équipe de recherche travaille actuellement sur le matériel recueilli, en codant et en comparant les entretiens. Certains phénomènes et tendances ont déjà été repérés et des hypothèses et éclairages théoriques ont été développés pour les expliquer. «La spiritualité engagée n’est pas seulement l’application d’un corpus de valeurs ou de vertus religieuses à une situation, affirme Donald Miller. C’est un processus dialectique. En s’engageant dans l’action -pour répondre à un besoin humain-, la personne est poussée à approfondir sa compréhension de la religion et des valeurs morales. La religion inspire les individus pour accomplir un travail humanitaire, et elle les soutient face aux difficultés et problèmes concrets qu’ils rencontrent dans ce cadre. Mais en même temps ‹faire le travail› transforme potentiellement les individus, leur théologie et leur compréhension spirituelle.»

Un schéma récurrent

Les chercheurs californiens ont identifié cinq qualités présentes chez un grand nombre des personnes étudiées: un don spirituel pour la justice qui passe dès le plus jeune âge par une forte empathie; une absence d’ego qui se matérialise souvent par la phrase «Je ne fais pas cela par moi-même, une force plus grande le fait à travers moi»; une approche du sacré et du spirituel ancrée dans le réel et dans l’action; un penchant contestataire, parfois au risque du sacrifice de sa propre vie; et finalement une mentalité résolument positive.

Les scientifiques ont aussi mis le doigt sur certaines dichotomies comme autant de nouvelles questions. Dans un article publié sur le site de l’Université de Californie du Sud, les chercheuses Arpi Miller et Hebah Farrag s'interrogent: «Pourquoi les exemplaires tendent-ils à manifester des qualités de courage extrême et de ténacité et, simultanément, un abandon envers une source d’origine divine? Comment se fait-il qu’ils ressentent si profondément la souffrance et le désespoir des autres, de manière différente du reste de la population, et qu’en même temps ils incarnent souvent des qualités de tranquillité, de courage, d’optimisme et de joie?» Elles soulignent aussi comment la part d’ombre est centrale dans le parcours de ces personnalités. Certaines ont surmonté de profonds traumatismes personnels. «Les individus exemplaires ne tombent pas du ciel, ni ne deviennent du jour au lendemain des agents de transformation sociale. Ils ont traversé des années d’épreuves et luttent contre leurs propres démons.»

Les résultats définitifs de cette étude, dont l’existence relève de la réappropriation de la dimension spirituelle en sciences sociales, sont attendus pour 2022. 

[1] Cf. Sœur Marie-Stella, Notre combat nous grandit. Sida, exclusion, pauvreté, Montrouge, Bayard 2020, 238 p.

 

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