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jeudi, 16 septembre 2021 09:47

Le vin, don divin et épreuve

Bacchus, sculpture du Ier siècle, abbaye de La Celle, France © Fred de Noyelle / GODONGLe vin n’est pas reconnu comme un aliment de première nécessité. Le mettre au rang des substances nourricières fondamentales serait d’ailleurs mal servir son prestige. En France -sa terre de prédilection- de grands poètes l’ont célébré[1] et Roland Barthes l’a consacré «boisson-totem».[2] Mais même dans la patrie des irréductibles, personne n’égala les Anciens dans le culte qu’ils lui rendirent.

Noémie Graff est licenciée en lettres, diplômée de la Haute école de viticulture et œnologie de Changins, et s’occupe du domaine familial Le Satyre. Elle a participé à Esprit du vin, esprit divin (Olivier Bauer (éd.), Labor et Fides 2020).

Un témoignage de cette ferveur particulière se produit au crépuscule de la République romaine, au cœur de l’Égypte hellénistique. Quand Marc-Antoine célèbre sa victoire sur l’Arménie dans la cité d’Alexandrie, c’est dans un mélange de triomphe romain et de cortège bachique, évoquant ainsi la victoire de Dionysos sur l’Asie. Alexandre le Grand s’était inscrit dans la même filiation, conquérante et civilisatrice, au côté d’Héraclès. Cette mise sous divinité tutélaire bachique peut surprendre. Un Jupiter ou un Apollon n’aurait-il pas eu plus d’allure? Faut-il n’y voir qu’un symbole de fête et de réjouissance, comme si toute victoire devrait être suivie d’un nunc est bibendum ainsi que le chante Horace dans ses Odes (I,37,1) quelques années à peine après ce cortège, quand Octave l’emporte définitivement lors de la bataille d’Actium face au couple ptolémaïque?

Au bras de Marc-Antoine, Cléopâtre n’est pas Ariane, que le dieu du vin recueillit après que Thésée, l’ingrat, l’eut abandonnée. Elle incarne Isis, la magicienne, compagne d’Osiris qu’elle ressuscita après son dépeçage par son frère Seth. Osiris, premier dieu de l’histoire qui meurt et ressuscite. Surtout, «Seigneur du vin et de la crue du Nil». Même la civilisation de la bière qu’était l’Égypte ne put donc s’empêcher de conférer un statut particulier au vin. Et elle ne fut pas la seule. En Mésopotamie, le vin tenait aussi sa place d’honneur dans les banquets, boisson de prédilection pour l’offrande aux dieux, associée à l’immortalité comme l’atteste L’Épopée de Gilgamesh: désespéré par la mort de son ami intime et par sa peur de subir le même sort, le souverain légendaire de la cité d’Uruk parcourt le monde pour trouver l’immortalité; la cabaretière Sidouri,[3] «qui abreuve de vin les dieux», lui indique le chemin à suivre, mais le roi ne parvient pas à conquérir cette immortalité qui doit rester privilège divin.

Du partage à l’exploitation

À défaut de l’immortalité, le vin donne un aperçu du paradis sur terre, du moins pour les élites. Dès le mésolithique, avec la diversification des ressources alimentaires, notamment végétales, et la possibilité qui apparaît de dégager et de stocker un surplus, des banquets moins fraternels se mettent en place. L’hypothèse d’un leurre structurel[4] veut que ce soit en monopolisant la consommation des boissons fermentées et ainsi de l’ivresse, condition d’un accès privilégié au surnaturel et au divin, qu’une classe sociale dominante se soit emparée des meilleurs morceaux. Plus tard, les paraboles néotestamentaires parleront de la transformation d’une viticulture de subsistance en une forme de monoculture intensive dans le Levant ancien, condamnant l’exploitation des travailleurs par les seigneurs de la Terre.[5] Au bord de la Méditerranée, les vignobles se multiplient et se hiérarchisent. Homère et son Iliade nous font découvrir les grands crus d’une Grèce archaïque. Surtout, le poète aveugle lève le voile sur le statut symbolique du vin en ces temps reculés. L’épisode du Cyclope consacre la culture de la vigne comme un art et son ignorance dévalorise un homme aux yeux des Grecs. Bien plus, c’est en buvant en ivrogne, c’est-à-dire seul, en dehors des usages du partage et de la modération, qu’il laisse Ulysse et ses compagnons s’enfuir. La vigne ainsi présentée par Homère comme une œuvre de culture plutôt que de nature, sa consommation doit se faire dans les règles du bien boire. Quant à ce vin «civilisé» que le rusé roi d’Ithaque offre à Polyphème, il l’avait reçu du prêtre Maron, si ce n’est fils du moins parent de Dionysos. Il s’agit là d’un des nombreux mythes grecs attestant que le vin est don divin.[6]

Un don à contrôler

Aucune tradition du reste n’attribue formellement la création du vin à un être humain. Sa genèse et son histoire sont rattachées aux dieux par de nombreux récits, comme celui de Noé qui le reçut comme signe de l’alliance nouvelle et d’annonce d’un temps de renouveau. Le vin est donc aussi présenté dans la Bible hébraïque comme un don divin : c’est la plus précieuse des cultures du verger qui est choisie pour métaphore de l’alliance entre YHWH et son peuple. Le soin qu’il lui porte est celui d’un vigneron à sa vigne. L’abus de vin est condamné, jugé incompatible avec l’attitude du sage, celui qui ne parle pas à tort et à travers. Le vin y est encore caractéristique du comportement immoral des élites, ceux qui s’enrichissent aux dépens des plus pauvres.[7]

Dans la version athénienne du mythe du don du vin, Dionysos fait don de la vigne au paysan Icarios et lui apprend la vinification. L’histoire tourne au tragique quand Icarios fait goûter le vin à ses collègues, qui en boivent tant que, malades, ils se croient empoisonnés et assassinent Icarios.[8] C’est là un caractère essentiel du vin aux yeux des Grecs: une boisson ambivalente, un don divin qui, mal contrôlé, devient un fléau. On ne peut jouir de Dionysos qu’en se mettant sous son contrôle, en appliquant les règles du bien boire, celles de la mesure, du mélange et du partage. Le vin est toujours une drogue à contrôler et cela passe par la ritualisation des manières de table. Le symposion désigne le moment après le repas où l’on boit ensemble selon des règles strictes. Il est au cœur de la production politique de la société et du vivre ensemble. Ce moment est source de plaisir, car il est destiné à la circulation de la parole par le vin et répond ainsi aux besoins sociaux, alors que le repas est une contrainte qui correspond aux besoins physiologiques.

Influences sur l’eucharistie

Rome se méfia d’abord de la puissance de Dionysos. Que pouvait faire l’esprit martial de la Rome républicaine de ce culte de la nature et de son expression individualiste? La réponse fut un culte secret qui déclencha le scandale plus politique que religieux des Bacchanales. Ce culte avait évolué dans l’ombre des cryptes. Il s’était nourri d’orphisme et Dionysos était (re)devenu le dieu sauveur, un dieu de l’autre monde qui avait le pouvoir de donner la vie après la mort.

Les influences du culte de Bacchus sur le christianisme sont patentes: manger la chair du dieu, boire son sang représenté par le vin était une idée familière aux adeptes de l’orphisme. Dionysos et Jésus, tous deux fils de Dieu et ressuscités, ne pouvaient que multiplier des points communs. D’ailleurs, pour les Romains, il n’y avait que peu de différences entre les deux cultes puisque l’un comme l’autre étaient secrets et entachés de rumeurs de cannibalisme.

Bien différente était leur perception de la religion juive, qui ne comprenait pas de sacrifice ou de libation et dont le culte reposait largement sur le contrôle rabbinique. La loi juive, en effet, était très précise sur l’utilisation rituelle du vin, qui apporte la joie à chaque acte religieux, et rejetait toute interprétation dionysiaque sur la nature bénéfique de l’ivresse, sauf peut-être à l’occasion de la fête de Pourim.

Les origines bachiques de l’eucharistie sont donc très éloignées du judaïsme. Le symbolisme par la chair et le sang du sacrifice semble plutôt hérité d’une tradition grecque païenne, où brûler la viande sur l’autel pour nourrir les dieux et la manger ensuite est un symbole du repas pris en commun avec le dieu. Quant à boire du vin symbolisant le sang, c’est un acte sacré et millénaire. Si initialement Dionysos libérait l’âme, l’orphisme en avait fait un dieu qui conférait l’immortalité et punissait les méchants dans une vie future. Aucune autre boisson n’était apte à se substituer au sang et Thomas d’Aquin voit ainsi la signification du vin dans la messe: «Le sacrement de l’eucharistie ne peut être célébré qu’avec le vin de la vigne, car telle est la volonté de notre Seigneur Jésus-Christ qui a choisi le vin quand il a prescrit ce sacrement (…) et aussi parce que le vin de la grappe est en quelque sorte l’image des effets du sacrement. Par ces mots j’entends la joie spirituelle car il est écrit que le vin rend heureux le cœur de l’Homme.»[9]

Impur ou trop sacré?

Évoquons enfin la troisième religion du livre, où le vin n’échappe pas à l’ambivalence. Une sourate le classe parmi les bonnes choses de la vie, avec l’eau, le lait et le miel, tandis qu’une autre l’apparente aux jeux de hasard. Deux versets du Coran l’interdisent absolument, car sa consommation abusive conduit à l’ivresse et aux querelles, mais Mahomet buvait du vin de dattes et son épouse Aïcha recommandait de boire sans s’enivrer. Cela n’empêcha ni les célébrations érotico-littéraires autour du vin d’Abou Nuwas ni l’utilisation du vin dans la médecine (il était difficile de l’amputer de sa presque panacée bachique, surtout avant la diffusion de l’alambic qui permit d’atteindre des taux d’alcool plus importants que la simple fermentation du raisin). Le vin était en effet bien trop précieux pour s’en passer. Un des épithètes de Dionysos n’était-il pas justement iatros, médecin ? Alors si la consommation de vin fut interdite, n’était-ce pas parce que celui-ci était trop sacré et non pas impur?

L’ivresse des compagnons de Mahomet ne fut pas la seule qui bouleversa le paysage viticole, refoulant loin de ses terres de prédilection la culture de la vigne, du moins à destination fermentaire. D’Alexandre à Abraham Lincoln, de la Révolution française à l’assassinat de Kennedy,[10] il est des abus d’alcools qui ébranlèrent le monde. À travers les siècles de cette relation intime entre l’humain et cette création si particulière, don et malédiction se croisent et s’entrecroisent, particulièrement dans les récits religieux. La conclusion logique apportée par Thomas d’Aquin était donc celle de la mesure: «Il faut boire avec modération mais sans cesse car on atteint grâce au vin l’ivresse du sacré. L’ordre religieux du monde repose sur le vin.»[11] Alors, forcément, le Christ n’a pas changé le vin en eau mais l’eau en vin… 

«Ne renonce pas à ton vin si par bonheur tu en possèdes
Cent repentirs et cent regrets suivraient cette résolution
Lorsque la rose ouvre sa robe alors que le rossignol chante
Ne pas boire en un tel moment, ne serait-ce pas déraison?»
Omar Khayyâm (XIe s.)

[1] Voir Lydie Bordenave, Un génie au fond de la bouteille.
[2] Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil 1957, p. 80.
[3] Abed Azrié, L'Epopée de Gilgamesh, Paris, Berg International 2013, p. 78.
[4] Bryan Hayden, cité par Paul Ariès in Une histoire politique de l'alimentation, Paris, Max Milo 2016, p. 37.
[5] Simon Butticaz, «Des noces de Cana au repas du Seigneur. La vigne et le vin dans la mémoire de Jésus au Ier siècle», in Olivier Bauer (éd.), Esprit du vin, esprit divin, Genève, Labor et Fides 2020, pp. 73-90.
[6] Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin, Paris, CNRS éditions 2010, p. 78 ss; George Haldas, Ulysse et la lumière grecque, Lausanne, L'Âge d'Homme 1998, pp. 49 ss.
[7] Christophe Nihan, «De l'ivresse de Noé à la fête du vin nouveau. Aspects de la vigne et du vin dans la Bible hébraïque», in Olivier Bauer (éd.), op. cit., pp. 39-72.
[8] Apollodore, II,14,7.
[9] Hugh Johnson, Une histoire mondiale du vin, Paris, Hachette 1990, p. 81.
[10] Benoît Franquebalme, Ivresses: ces moments où l'alcool changea la face du monde, Paris, J.-C. Lattès 2020, 175 p.
[11] Cité par Evelyne Malnic, in Le vin et le sacré, Bordeaux, Féret 2015, p. 9.

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