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mercredi, 21 janvier 2015 01:00

Un toit insaisissable

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En 2002, pour l'Année de la montagne décrétée par les Nations-Unies, et alors qu'il était conseiller du Secrétaire général de l'ONU pour le sport au service du développement et de la paix, Adolf Ogi partagea son expérience des sommets lors d'une célébration religieuse.[1] Avec cette certitude : les montagnes nous incitent à vivre en nous interrogeant.

Nous qualifions souvent les montagnes de majestueuses. Leur altitude, leurs parois abruptes nous y invitent. Ne sont-elles pas des monuments de la nature élevés au-dessus des plaines ? Et ne sommes-nous pas les plaines elles-mêmes, rendues conscientes par la nature de notre petitesse et de notre insignifiance ?
Pourquoi la nature exerce-t-elle une telle emprise sur nous, alors même que nous cherchons à la vaincre et que nous célébrons nos victoires sur elle (qui trop souvent du reste se transforment en catastrophes) ? La nature représente l'éternité : elle existait avant nous et elle sera encore là lorsque nous ne serons plus. Nous devinons en elle une force insaisissable. Dieu est chez lui dans les montagnes, comme il est aussi chez lui dans le désert, qui ne nous fascine pas moins. La montagne, le désert, la mer... des images bibliques qui jouent un rôle important dans la transmission du mes sage de notre foi chrétienne.
Mais les montagnes n'évoquent pas seulement la nature, Dieu, l'humanité et la création. Elles nous racontent des histoires très humaines. Je voudrais en relater quatre de ma vie d'alpiniste.
Mon père était guide de montagne. Par des chemins escarpés et des couloirs, d'un pas sûr, il conduisait des personnes vers les sommets et les ramenait dans la vallée, ce qui représentait souvent un plus grand danger. Je me souviens de ma première course avec lui, lorsque j'avais 6 ans. Il conduisait des Belges au sommet de la Birre, le Kletterberg au-dessus de l'Oeschinensee. J'étais encordé avec un garçon belge. Un étranger, qui parlait le français et le flamand. Je ne le comprenais pas, il ne me comprenait pas. Mais tous deux, dans le fond, percevions que dans cette course, dont nous saisissions le danger par le seul fait d'être encordés, nous formions une communauté enfantine.
Au début du trajet, nous étions étrangers l'un à l'autre ; au sommet, nous étions heureux, rayonnants, comme le sont les enfants en un tel moment ; et de retour dans la vallée, nous étions amis. Nous le sommes restés jusqu'à ce jour, où nous nous comprenons, nous discutons, et même nous nous disputons. Sans grandes déclarations, l'expérience de la montagne nous a enseigné que seule l'union mène jusqu'au sommet, et a fondé notre amitié inébranlable.
Je me souviens d'une autre course dans laquelle mon père m'avait emmené alors que j'avais onze ans. Mon père conduisait un ingénieur et son ami sur la Blümlisalp. Pour le retour, ils ont décidé de passer par la Weisse Frau, sur le Morgenhorn. Du Morgenhorn, une descente extrêmement raide conduit jusque dans le Kiental. Ce jour-là, elle était verglacée, donc dangereuse, surtout pour ceux, peu habitués à la montagne, que mon père guidait.
D'ordinaire, à la descente, c'est une règle, le guide reste à l'arrière de la cordée pour l'assurer en cas de glissade. Ce jour-là mon père marchait devant. Trois heures durant, pas à pas, il tailla des marches dans la glace avec son piolet pour assurer la descente. J'étais en présence d'un homme fort, tendu dans sa volonté farouche d'assurer la sécurité des personnes qu'il guidait, capable d'engager toutes ses énergies pour la vie des autres. Plein d'admiration, sans pouvoir encore l'exprimer par des mots, je comprenais ce que signifie le fait d'assumer une responsabilité.
A l'époque où j'étais conseiller fédéral, j'éprouvais des phases de perplexité : l'ordinaire du Conseil fédéral en quelque sorte. Nous ne savions plus, par exemple, comment nous en sortir lors d'une délibération sur le budget. En tant que président de la Confédération, j'ai proposé d'aller en montagne : « Emportons avec nous suffisamment de provisions, et nous redescendrons lorsque nous aurons trouvé la solution ! » Nous sommes allés au Schilthorn. Nous avons travaillé dans une salle de réunion dont les baies vitrées descendaient jusqu'au sol. Les montagnes étaient là, merveilleusement ensoleillées, et plus tard éclairées par le coucher du soleil. A chaque heure, nous sortions à l'air libre. Nous avions le sentiment de faire partie de ce monde de montagnes et de ne former qu'un seul groupe. Parce que nous étions unis dans une même tâche et partagions une même responsabilité, nous avons trouvé la solution. La montagne nous avait recentrés sur l'essentiel.
Aujourd'hui, nous parcourons les montagnes en téléphérique, en train, à skis, en snowboard ou en traîneau. Nous triomphons des pentes, arrosons les pistes de neige artificielle, exploitons les montagnes pour de l'argent. Avons-nous gagné ? Les montagnes sont-elles devenues plus petites, plus insignifiantes ?
Je me souviens du sauvetage de deux frères au Balmhorn. J'avais alors 16 ans. Un des accidentés était mort. Il gisait fracassé au fond d'un abîme. Quatre heures durant, nous avons transporté son cadavre jusque dans le Gasterntal. C'était ma première rencontre avec la mort. Une longue rencontre, à laquelle je ne pouvais échapper et durant laquelle je réfléchissais au destin et au caractère provisoire d'une existence même jeune. Pourquoi l'un des frères était-il mort et l'autre vivait-il encore ? Qui en avait décidé ? Le hasard ? Le destin ? Une puissance supraterrestre ? Dieu ?
La nature nous renvoie à nous-mêmes et à ces éternelles questions : que faisons-nous ici-bas ? comment est mesuré notre temps ? qu'est-ce que l'essentiel ? Les parois abruptes des montagnes ne représentent-elles pas les cathédrales de la nature dont le ciel est le toit ? Un toit insaisissable, l'insaisissable par excellence.

[1] • Nous reproduisons ici sa prédication avec son aimable autorisation.

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