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mardi, 19 juin 2018 10:15

Les sens dans la spiritualité ignatienne

Détail du plafond de l’Eglise Saint-Ignace-de-Loyola à Rome, peint par Andrea Pozzo © Sailko / wikipedia commonsL’incarnation du Verbe dit le plein engagement de notre dimension corporelle dans la relation à Dieu. La «contemplation de l’incarnation» des Exercices spirituels est l’occasion de demander «une connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s’est fait homme, afin que je l’aime et le suive davantage.»[1] La spiritualité ignatienne invite au dialogue avec le Père créateur par la louange, tandis que les sens se tiennent dans l’intimité de la relation au Fils médiateur et que le corps s’engage au service de l’amour trinitaire dans les contingences de la vie.

Noël Couchouron est de passage en Bolivie, où il travaille sur l’usage de la médiation musicale dans le partage de la foi des missionnaires jésuites avec les Indiens Moxos. Il est musicien et spécialiste de l’anthropologie de Marcel Jousse sj. (Cf. Récitatifs bibliques)

Si les premières mentions du corps dans les Exercices spirituels insistent sur le caractère « corruptible » de celui-ci (ES n° 47), une expression lui semble toutefois favorable: la «vue de l’imagination».[2] Il ne s’agit pas du sens habituel de la vue. La «vue de l’imagination» opère à une plus grande profondeur, en relation avec la Parole de Dieu. C’est la « vue intérieure » qui permet de se représenter les «contemplations ou méditations»[3] des mystères de la révélation. En y faisant référence dans les Exercices, Ignace s’est sans doute souvenu de l’expérience mystique qu’il fit en 1522 à Manrèse, au sujet de laquelle il écrivit que «les yeux de son entendement (…) s’ouvrirent.» [4]

Le Christ en croix

Lors de la première semaine des Exercices, l’imagination se fixe sur le Christ en croix (ES n° 53). Par son incarnation, en effet, le Christ est entré en relation avec le corps et les sens de qui le contemple dans la foi. Ainsi, face au Christ en croix, la créature modelée «à l’image» de Dieu se place devant «l’image du Dieu invisible» (Col 1,15). Ce que vit et pâtit le Christ trouve alors ses correspondances dans la perception de celui qui le contemple.

À la fin de sa méditation, ce dernier s’entretiendra avec Dieu au sujet de ce qu’il aura perçu, selon les modalités d’un «colloque», «comme un ami parle à un ami» (ES n° 54). La «vue de l’imagination», en centrant la sensibilité intérieure sur l’image du Christ en croix, dispose donc le corps et les sens au dialogue avec Dieu.

Les portes des sens

Dans une citation des Constitutions de la Compagnie de Jésus, Ignace parle des «portes» des sens. Celles-ci sont déjà appelées à «s’ouvrir» dans la contemplation d’œuvres artistiques, comme celles que la spiritualité ignatienne a inspirées aux XVIIe et XVIIIe siècles.

En entrant dans l’église Saint-Ignace-de-Loyola de Rome, le visiteur se laisse surprendre par la profusion des couleurs qui surgit de la voûte. Sur la fresque du Frère Pozzo (1685), la perspective est employée de telle sorte que l’art pictural prend le relai de l’architecture : les colonnes de l’édifice se prolongent fictivement dans le ciel. Le spectateur se sent alors emporté dans le mouvement de ce «miroir du ciel» sur lequel se pose inévitablement son regard. L’illusion d’optique et cette impression qu’elle procure traduisent ici l’inscription du règne du Christ dans les limites de la réalité sensible.[5] Le passage des sens extérieurs à leurs correspondants dans l’intériorité est un exercice de concentration que nous réalisons ensuite quand, à distance de l’église Saint-Ignace-de-Loyola, nous cherchons les traces de notre perception sensorielle dans notre mémoire: nous retrouvons alors la fresque par la « vue de l’imagination.»

Dans les Exercices, les sens intérieurs appréhendent d’une manière comparable la profondeur atemporelle et immatérielle des scènes bibliques et évangéliques. En deuxième semaine, la vue et l’ouïe, traditionnellement appelés sens de la distance, sont sollicitées dans les contemplations de l’incarnation et de la nativité: il faut «voir les personnes, (…) entendre de quoi [elles] parlent, (…) regarder ce qu[’elles] font» (ES nos 105-108 et 114-116).

Le retraitant « applique » ensuite l’ensemble de «[s]es sens» sur ces mêmes scènes. Ainsi la créature, après avoir «tiré profit» de ce qu’elle aura vu, entendu, senti, goûté et touché, l’exprime librement à son créateur dans un colloque (ES nos 121-126). Pour saint Ignace, l’odorat et le goût, par ailleurs qualifiés de «sens de l’intimité», sont en relation particulière avec la divinité du Christ: «sentir et goûter, par l’odorat et par le goût, l’infinie suavité et douceur de la divinité de l’âme» (ES no 124).

Il est aussi question du toucher, autre sens de l’intimité, dans la note qui met en garde «celui qui donne les Exercices» d’influencer le retraitant: «Il vaut beaucoup mieux (…) que le Créateur et Seigneur se communique lui-même à l’âme fidèle, [l’embrassant] dans son amour et sa louange» (ES n° 15). Abraçandola, «l’embrassant», qualifie la manifestation sensible dont le Créateur a la libre initiative et que la créature accueille. Le corps s’avère bien le lieu de toute rencontre, tant entre les créatures qu’entre la créature et son créateur.

«Loue » Dieu…

Passant par la puissance de l’imagination, les «portes» des sens communiquent avec l’humanité et la divinité du Christ, laquelle s’incarne en celui qui le contemple, le disposant à louer, révérer et servir Dieu, ce pour quoi il est créé. Ignace présente en effet, dans le Principe et fondement des Exercices, la louange pour la présence de Dieu dans la création et en chaque créature comme la première composante du dialogue de l’homme avec Dieu. Il précise plus loin que «les parfaits, à raison de la continuelle contemplation et illumination de l’intelligence, considèrent, méditent et contemplent davantage que Dieu est dans chaque créature» (ES n° 9).

La louange, même quand elle s’exprime de manière personnelle, se vit dans le corps universel de l’Église, dépositaire de la révélation, auquel le retraitant est constamment renvoyé. Ce renvoi le retient notamment d’imaginer un dieu à sa propre image. Au contraire, l’imagination employée dans la contemplation se laisse authentifier par sa conformité au donné de la révélation. Dans ce sens, Ignace propose de terminer les méditations par une «prière de l’Église» et édifie des règles pour «sentir avec l’Église» (ES nos 352-370).

Par ailleurs, saint Ignace a voué au service de l’Église un corps apostolique qu’il a fondé, dans lequel pouvait s’incarner l’esprit des Exercices : le «corps» de la Compagnie de Jésus. Les Constitutions de la congrégation précisent les exigences que la vie dans ce corps comporte pour ses membres: «Tous veilleront, avec beaucoup de soin, à garder les portes de leurs sens de tout désordre, spécialement les yeux et les oreilles et la langue, à se maintenir dans la paix et la vraie humilité intérieure, et à le montrer par le silence, quand il faut le garder, et quand il faut parler, par le caractère réfléchi et édifiant de leurs paroles, (…) par la modestie du visage, par la maturité dans la démarche et par tous les mouvements (…).»[6]

Le but de la transparence du regard, des paroles et des actions est de permettre à l’image de Dieu de resplendir en chacun : « en se considérant les uns et les autres, ils (…) loueront notre Dieu et Seigneur, que chacun s’efforcera de reconnaître en l’autre comme en son image. »[7]

…le «révérer»…

La deuxième finalité de la créature consiste à «faire révérence» à Dieu. Une des Règles pour s’ordonner à l’avenir sur la nourriture donne un exemple de cette révérence spécialement appliquée au Christ: «Pendant que l’on mange, considérer, comme si on le voyait, le Christ notre Seigneur mange[ant] avec ses apôtres, et comment il boit, comment il regarde, comment il parle; et chercher à l’imiter. De sorte que la partie principale de l’esprit soit occupée à considérer notre Seigneur, et la partie inférieure à la nourriture du corps ; ainsi (…) on en retire un accord et un ordre plus grands dans la manière dont on doit se comporter et se conduire.»[8] En outre, l’attitude révérencielle prépare le corps des croyants à la communion sacramentelle. Les sacrifices de la prière, des aumônes et du jeûne[9] sont encore d’autres modalités de l’union au sacrifice rédempteur du Christ.

…et le «servir»

Le service est la dernière des trois finalités conjointes de la créature énoncées par Ignace dans le Principe et Fondement des Exercices. La Contemplation pour parvenir à l’amour est l’occasion de coopérer à l’œuvre du Christ, en réponse à l’amour de Dieu, dans les conditions d’un service qui passe par les décisions à prendre dans la vie ordinaire. Au moment où le retraitant est invité à effectuer un choix portant sur son état de vie, Ignace note: «cet amour qui me meut et me fait choisir cette chose, descen[d] d’en haut, de l’amour de Dieu, de sorte que celui qui choisit sente d’abord, en lui, que cet amour plus ou moins grand qu’il a pour la chose qu’il choisit est uniquement à cause de son Créateur et Seigneur» (ES n° 184). Si le corps et les sens se laissent «saisir» par l’amour du créateur, leur implication dans le service prendra aussi sa source en lui.

Dans la louange, la révérence, le service de Dieu, le corps et les sens s’activent en une libre réponse à l’amour du Père, pour collaborer à l’œuvre du Fils dans la force de l’Esprit. À l’instar de ce qui se produit dans l’expérience esthétique, les «portes des sens» s’ouvrent, dans la pratique des Exercices, à la perception du règne du Christ dans les limites de la création.

Pour un meilleur usage des dons

Ouvrir sa sensibilité à la présence du Christ implique de mieux le connaître et de vivre dans l’amour qu’il révèle, capable de pardonner aux pécheurs et de vaincre la mort. Cela permet aussi de mieux se connaître soi-même. Chacun peut alors accueillir sa réalité de créature unique, en faisant un meilleur usage des dons collectifs et particuliers qu’il a reçus.

Dans cette cohérence avec la vérité de sa vie, il continuera à entendre Dieu appeler toute créature à la «vie véritable» (ES n° 139) en union avec la création, les autres créatures et le Créateur lui-même, par son Fils qui révèle que l’amour passe par le corps et les sens, pour s’exprimer dans l’offrande totale de soi.

[1] Ignace de Loyola, Exercices spirituels (ES), traduction du texte autographe (1526-1615) par Édouard Gueydan sj, Paris, Desclée de Brouwer Bellarmin 1987, 304 p., n° 104.
[2] ES nos 47, 53 et 56. La «vue de l’imaginatio» apparaît comme en «éclaireur» avant les autres sens, puis est sollicitée avec eux dans la «méditation sur l’enfer» (nos 65-70).
[3] Dans les Exercices, saint Ignace emploie indifféremment ces deux termes.
[4] Ignace de Loyola, Écrits, Paris, Desclée de Brouwer Bellarmin 1991, Récit, n° 30, p. 1035.
[5] Cf. choisir n° 686, janvier-mars 2018, p. 37. (n.d.l.r.)
[6] Constitutions de la Compagnie de Jésus et Normes complémentaires, traduction française intégrale du texte latin officiel sous la direction du Père Antoine Lauras, Paris 1995, n° 250, pp. 105-106.
[7] Idem. p. 106.
[8] ES n° 214, Cinquième des Règles pour s’ordonner à l’avenir sur la nourriture.
[9] Cf. Trois manières de prier, ES nos 238-260; Règles sur les aumônes, nos 337-344; Règles pour s’ordonner à l’avenir sur la nourriture, nos 210-217.

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