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vendredi, 07 août 2020 09:57

De la sérénité… à la sérénité

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Ombre d'une statue de Ste Anne, abbaye du Bec-Hellouin, France © Philippe Lissac/GodongLes derniers instants de vie d’une personne aimée sont des moments d’une rare intensité. Ce partage est une expérience d’ordre spirituelle indéniable, particulière à chacun. L’automne passé, Fabienne Hutin a perdu sa mère, emportée par un cancer. Elle livre ici le témoignage de sa traversée.

Partir vers un ailleurs est le Départ, l’espérance suprême. La perte d’un être cher nous laisse pourtant au milieu d’un nulle part, sans force et avec un très fort sentiment d’injustice. Quand c’est une maman partie en trois mois, livrée à une maladie nous devançant toujours, sans nous laisser de répit, le manque devient incompréhensible...

Ce manque, cette injustice sont des parasites qui piquent, qui font mal. Ils sont heureusement comblés par la sérénité vécue pendant la maladie, puis à la sortie de ce tunnel. Mais d’où vient cette sérénité? Comment s’est-elle installée au sein de notre famille pour nous unir et faire lien?

Issus d’une famille plus que proche, présents les uns pour les autres, mes deux sœurs, mon papa et moi-même avons vécu dans ce sentiment de sérénité plein et entier. L’intensité des liens a été à chaque seconde palpable. C’était notre force, notre don.

«La sérénité est l’absence de doute», dit la citation. Cette maxime a pris tout son sens pour nous lors de cette tragédie. Comment sommes-nous entrés, puis avons-nous traversé, avec un calme et une certitude confiante, la maladie de notre mère et épouse?

Demain n’est pas maintenant

Dès son annonce, fin octobre, nous avons combattu avec détermination. Toute la petite famille y croyait, du moins voulait vivre chaque instant dans sa plénitude totale. Un repas était un moment unique, sans après, mais avec beaucoup d’avants et beaucoup de souvenirs. Une sortie remplie d’efforts était un temps limité, plein de petites attentions et d’activité, qui nous offrait toute sa beauté. La maladie avançait, ma chère maman diminuait, mais la sérénité augmentait, comme si un vase communicant nous renflouait de toujours plus d’ondes positives pendant que ce maudit cancer rongeait son corps.

Son souhait le plus profond était de partir vers l’ailleurs depuis la maison, sa maison, où les moments joyeux avaient succédé aux moments joyeux. Les soins à domicile et les soins palliatifs ont été des aides, des accompagnateurs. Les doutes bien sûr ont été présents, tout comme les moments où nous étions persuadés de nos faits. Les discussions pour être au plus près de ses besoins pouvaient être aussi animées que des débats autour de l’annulation de la dette mondiale! Tout détail prenait une dimension extraordinaire. Son être a été notre capitale, notre ancrage pendant trois mois.

Les liens établis avec les soignants renforçaient notre certitude. Nous voulions que les visites de ses amis, de la famille, de ses voisins soient sans gravité, montrant l’ambiance familiale qui existait depuis toujours: les enfants jouant dans le jardin, les adultes discutant au salon, maman avec nous, puis dans son lit aménagé dans le bureau. La vie devait se poursuivre avec le travail, puis sans le travail, car elle demandait une présence constante.

Même ses dernières heures ont été vécues ainsi: comme ses dernières heures, mais sans penser à l’après. Notre chère maman était là. Nous lui parlions, nous caressions ses si belles mains. Son regard désarmait les filles que nous restions et resterons. L’heure d’après, le moment d’après n’existait pas et ce fait a été pendant toute sa maladie.

Vivre le moment intensément, sans se soucier du futur, est-ce cela la sérénité? Est-ce cela l’espérance? Ce sentiment nous a accompagné même dans ce moment suprême où le corbillard, venu la chercher, s’est stationné devant la maison des voisins: un fou rire nous a pris, mes sœurs et moi. C’était ce moment qui comptait et non la suite, qui allait être plus difficile.

Derrière le mot sérénité se cache une dimension spirituelle qui offre des moments d’une intensité rare. Notre famille l’a vécue grâce à une force qui ne peut être qu’espérance, et grâce également à toi, chère maman, quand tu nous envoyais des baisers muets avec ton regard de tendresse…

Les rivières se jettent toutes dans un lac ou une mer, toutes les personnes qui s’envolent vers un ailleurs s’en vont vers un plus grand, vers une autre profondeur. À toi chère maman.

Sur l'importance des rites autour des deuils, lire notre revue n° 685, en octobre 2017.

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