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lundi, 29 juin 2020 07:00

Trois récits pour conjurer l’angoisse de l’après pandémie

Écrit par

ange photo Anne Claude HerrenSur une fresque du Temple de Saint Gervais, à Genève, dans l’ombre de la petite chapelle ouest où se réunit chaque mercredi en fin de journée un petit groupe de prieurs, le visage d'un vieil homme m’intrigue. Sur un lutrin, un manuscrit est déposé qui semble attirer toute son attention. Mais sa tête est légèrement inclinée pour que son oreille gauche se rapproche le plus possible d’une source: la voix d’un ange, descendu du ciel, qui lui chuchote quelques mots que le vieil homme semble écouter avec étonnement et obéissance. Les historiens nous disent que sur cette fresque du XVe siècle, il s'agit de Marc écoutant l’ange lui dictant son Évangile.

Que sommes-nous capables d’écouter aujourd’hui de cet ange providentielle? Dans le brouhaha des informations et des opinions, décuplé durant cette pandémie qui a gravement entamé beaucoup de nos certitudes, nos oreilles ont été saturées de bruits. Mais aussi de silence, lors de ces moments «creux» auxquels nous contraignait notre retrait forcé des activités coutumières, professionnelles, familiales ou politiques. Nous aurions donc pu adopter la posture de Marc et tendre notre oreille vers l’ange annonciateur. L’avons-nous fait? Peut-être, sans en être pleinement conscients, tellement le besoin de comprendre en profondeur ce qui nous arrivait était présent à notre esprit.

L’étymologie du verbe entendre nous donne une clé: entendre suppose, d’une part une «intention», d’autre part une «direction». Il est aussi associé à «comprendre». Ces trois attitudes sont évidente dans l’image de la fresque: l’évangéliste est tendu vers une source qu’il ne voit pas mais qu’il entend, son visage ouvert indique un étonnement comme s’il se disait: «Mais que me dit-il, celui-là que je ne peux voir?».

Autant je suis touché par cette posture d’humilité avide de savoir que témoigne le visage de l’évangéliste, empreint d’une sagesse ancienne, autant je voudrais qu’aujourd’hui, au sortir de cette pandémie (mais n’est-elle pas plutôt en sommeille, prête à bondir à nouveau?), nous nous efforcions de «tendre l’oreille», dans la sérénité et l’étonnement plutôt que dans l’angoisse ou la tournoiement des opinions.

Trois récits

Revenant vers le vieil homme au manuscrit posé sur le lutrin, vénérable livre encore en train d’être écrit, l’encre à peine séchée, je me suis demandé quels récits j’aurais voulu y lire, que l’ange m’aurait soufflé à l’oreille. Au fond de ma conscience, comme au cœur d’une vaste forêt où le silence parle, trois récits me sont alors apparus tels des images de sagesse, paisibles et réconfortantes, qui pourraient donner sens à ce que nous venons de vivre. Ces récits sont chevillés à ma foi, comme les cailloux du Petit Poucet et me permettent, lorsque les affres de l’incertitude me gagnent, de retrouver la Maison du Père.

Premier récit

«Heureux les cœurs purs, les affligés, les doux, les affamés, les miséricordieux, les artisans de paix... car ils seront consolés, rassasiés, ils verront, ils possèderont,...». (Mt 5,3-10)

La première fois que j'ai cru «voir» Jésus annoncer les Béatitudes sur la montagne, c'était il y a quatre ans lors de notre marche en Palestine, sur le chemin d'Abraham et Jérusalem. avec l’association Compostelle-Cordoue. J'avais prolongé cette marche en allant avec deux amis, découvrir ce Lac de Tibériade dont je rêvais de longer les rives. Celles-là mêmes que le messager de Dieu avait parcourues et où il avait accompli tant de miracles. Monter depuis Capharnaüm sur un chemin caillouteux où paissaient quelques rares moutons, pour découvrir au sommet d'une colline une belle église de style néo-byzantin. Un lieu d’une haute spiritualité qui honore ces étranges paroles pour le monde, révélant aux humains le cœur de leur dignité. Cette visite restera pour moi un moment où j'ai eu l'impression de «toucher» le divin, comme le long des rives du lac de Tibériade d’où il me semblait que je voyais dans leur barque, le Christ et ses disciples.

Deuxième récit

«Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le Repas du Seigneur que vous prenez. Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l’un a faim et l’autre est ivre (1 Co 11,17-21) ... En effet, voici ce que moi j’ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis: le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain et, après avoir remercié Dieu, il le rompit et dit: «Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de moi.»

Combien j'ai aimé ce rituel du partage du pain et du vin, la première fois que je l'ai vraiment compris. C’était à l’Atelier Œcuménique de Théologie (AOT-Genève) en 1990, j’avais 46 ans! Ce geste m’installait dans une intimité avec le Christ amoureux des hommes et des femmes s’approchant de sa table. Il renversait ce sentiment de mort que l’on peut éprouver parfois au gré d’événement douloureux, en un signe d’apaisement et de joie, partagés avec son voisin de gauche et de droite, rassemblés que nous étions ce jour-là en cercle autour de la table. Cet incroyable renversement de la solitude avec soi-même en partage avec les autres, est le Récit qui nous aide à faire mémoire de cette Joie inconditionnelle qui nous a été promise, il y a plusieurs millénaires.

Troisième Récit

Ce que vous avez fait (ou que vous n'avez pas fait) à l'un d'entre vous (prisonniers, malades, démunis), c'est à moi que vous l'avez fait (ou pas fait).

Cette pandémie qui bouleverse aujourd'hui de manière totalement surprenante toutes nos certitudes, ouvre en même temps un extraordinaire chantier de solidarités sur tous les fronts. Ce récit résonne alors en moi comme une injonction à la sollicitude pour les plus faibles, et non comme le jugement de Dieu envers les hommes. Il m’apparaît en effet comme une invitation pressante à choisir la vie, la compassion et la solidarité, plutôt que l’indifférence, le mépris ou l’égoïsme. Et le changement radical de direction qu'opère le Christ, en se plaçant au centre de nos mouvements de compassion, évite toute confusion: aider autrui en détresse, c'est en premier lieu honorer la beauté intrinsèque de l'humain, dont le Christ est par essence l'incarnation sur cette terre et au-delà. Parce que derrière tout corps abîmé par la souffrance, la pauvreté, la mort, il y a la Vie de la vie, même au cœur de nos intimités délabrées. Je me souviens de ce corps décharné, que le résistant aveugle dès l'âge de sept ans, Jacques Lusseyran, offrit à Dieu dans les derniers jours de son séjour au camp de concentration de Buchenwald. Et j'imagine comment le Christ, à ce moment, l'a pris dans ses bras pour lui redonner la vie. La compassion, acte d'amour ultime que nous nous devons les uns aux autres, parce que le Christ l'a fait pour nous.

Je referme le Grand Manuscrit que Marc avait déposé sur le lutrin, et je ferme les yeux. L’ange m’apparaît alors qui chuchote à mon oreille… de nouveaux récits.

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