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mercredi, 09 octobre 2019 12:00

Compostelle-Cordoue et le petit homme en rouge

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MarcheL’Association franco-suisse Compostelle-Cordoue a fêté ses 10 ans cette année avec une marche en France avec une vingtaine de scouts musulmans. Son président, Alain Simonin, rappelle ce qui a motivé sa création, ses objectifs de partage et de dialogue interreligieux et interculturel, et son outil, la marche. Il livre le récit d'une expérience qui l'a particulièrement frappée, vécue lors d'une des étapes du dernier pèlerinage avec les jeunes.

Les fondateurs (Louis Mollaret, Gabrielle Nanchen, André Weil) de notre association voulaient orienter différemment le regard porté communément sur les Arabes. Proposer une autre approche que celle de la légende de St Jacques Matamore qui, en la cathédrale de Compostelle, juché sur son cheval, piétine les Maures. Et marcher à l’envers des pèlerins de St Jacques, en partant de Compostelle pour aller vers Cordoue, afin d’y célébrer le «vivre ensemble» de l’Al-Andalus, où cosmopolitisme et tolérance régnèrent pendant plus de quatre siècles. Tel fut en automne 2010 notre acte fondateur.

Notre devise Marcher-Dialogue-Comprendre dit bien l’élan vers l’autre qui nous anime. Depuis dix ans, nous avons traversé à pied neuf pays et régions qui ont connu des conflits ou au contraire des réconciliations: Espagne, Maroc (avec les soufis d’Aïssa), Assise, Liban, Suisse (Nicolas de Flüe), Bosnie (Srebrenica), Palestine et Jérusalem, Bourgogne (Taizé), Côte d’Armor (pèlerinage des Sept dormants). Vivre dans ses jambes, avec son cœur et son esprit, la rencontre de l’autre qui pense et croit différemment de soi, voilà l’extraordinaire richesse vécue au cours de nos marches et de nos rencontres avec différentes communautés croyantes ou laïques. Notre participation régulière à différents colloques (dont Château Mercier à Sierre) nous a éclairé sur les vrais enjeux du vivre ensemble: dépasser les préjugés que renforcent immanquablement les conflits de toutes sortes, éviter le repli sur des identités religieuses ou culturelles exclusives.

Cet anniversaire, nous avons voulu le fêter en nous rapprochant des jeunes. Ainsi avons-nous marché avec une vingtaine de scouts musulmans et chrétiens de Toulouse et de Paris. Notre colonne de cinquante marcheurs s’est étirée le long de magnifiques sentiers du pays occitan. L’explosive joie de vivre de ces jeunes et leur sens du service nous ont contaminés et rendu notre propre jeunesse. Les rencontres que nous avons faites avec les représentants de communautés musulmane et juive à Montauban, protestante à Puylaurens, bouddhiste à Marsens, et bénédictine à En Calcat, nous ont redonné la confiance qu’apporte la diversité des échanges, des croyances et des rites.

Le petit récit ci-dessous illustre ce processus de confiance.

Le petit homme en rouge

Le petit homme en rouge, drapé dans son habit de moine tibétain, est assis en tailleur devant trois rangées de marcheurs et visiteurs du centre bouddhiste de Vajra Yogini situé à Marsen près de Lavaur. Les rangées forment un grand quadrilatère, qui laisse augurer d’une imposante cérémonie. Tous sont assis sur des tapis et des coussins installés sur une vaste prairie et attendent en bavardant. Une certaine douceur règne en cette fin de journée, bien réconfortante après ce temps éprouvant de canicule. Le petit homme se prénomme Charles, c’est le moine le plus écouté du centre, m’a-t-on dit. «Nous sommes chacun, chacune, une petite goutte d’eau qui veut rejoindre le vaste Océan pour y goûter une quiétude sans fin». Le ton est donné, nous allons entrer dans les arcanes d’un monde intérieur, celui qui habite chacun d’entre nous, au plus profond. L’infiniment proche va rejoindre l’infiniment loin.

Le petit homme parle lentement, d’une voix profonde, il courbe de temps à autre son corps vers le sol, comme s’il voulait s’incliner devant plus grand que lui. «Oh, ne vous trompez pas, moi qui vous parle de sagesse, je n’ai pas encore rejoint l’infini de l’Océan, tant s’en faut». Comme tous les personnes attentivement présentes, j’écoute le petit homme en rouge et me laisse progressivement gagné par son discours, qui nous invite à la pleine modestie. Une sorte de marche intérieure, à pas d’ange, pour ouvrir nos cœurs à cet espace secret où l’égo, qui façonne nos illusoires personnalités, fait place au rien de l’ultime sagesse. Nous, marcheurs et marcheuses de Compostelle-Cordoue, qui avions déjà rencontré tout au long de notre petit périple en terre occitane, plusieurs sages de l’islam, du monde judaïque, d’une communauté protestante (et qui allions demain côtoyer les moines bénédictins d’En Calcat), nous étions cette fois-ci en présence d’un témoin exceptionnel de cet «abandon» que tous nous cherchons désespérément pour moins souffrir.

J’avais, quant à moi, quelques chose dans mon cœur qui précisément me faisait souffrir. Chaque matin de notre marche, je recevais sur mon portable des nouvelles dramatiques d’un très cher ami syrien, réfugié à Genève depuis cinq ans. Il m’annonçait les bombardements de l’armée de Bachar el Assad et de ses alliés russes sur la région d’Idlib, dans le nord de la Syrie, dernier refuge des centaine de milliers de Syriens fuyant les bombardements commencés au sud depuis la révolution. Un grande partie de sa famille habite les villages de cette région et il voyait chaque jours se détruire ce qu’il avait contribué à édifier lorsqu’il vivait à Idleb avec les siens. Nous sommes un petit groupe d’amis à Genève à le soutenir depuis déjà plusieurs années. Et une infinie tristesse m’accompagnait quotidiennement depuis l’annonce de ces bombardements, que je n’arrivais pas, ce soir là, à l’écoute du petit homme en rouge, à concilier avec son propos édifiant.

Je pris mon courage à deux mains et tentais de lui faire part de ce que je vivais comme un déchirement. Long silence, Charles semble ramasser en lui toutes ces myriade de gouttes d’eau qui forment son humble sagesse. «Alain, le fait que tu correspondes quotidiennement avec ton ami syrien via ton téléphone, c’est très important … c’est très important, répéta-t-il. Car, grâce à toi et tes amis, il n’est pas tout seul pour porter ce qui l’accable et qui constitue une véritable tragédie. Tu dois considérer cela et ne pas te laisser envahir par une forme de désespoir.» Son propos si inattendu me toucha immédiatement et je ne pus retenir mes larmes. «Et puis, tu sais Alain, rien, mais rien, ne doit t’empêcher, le matin à ton réveil, de porter un sourire bienveillant vers celles et ceux qui t’entourent dans cette marche. Ton sourire sera cette goutte d’eau qui va ravir tes proches et quelques part, au loin, ravir aussi tous ces Syriens victimes tragiques de la barbarie de quelques-uns. Car tu sais, contre ces bombardement, nous ne pouvons rien faire. Mais ravir nos proches et nos amis au loin, connus ou inconnus, nous pouvons toujours le faire et nous devons le faire.» À nouveau un silence. «Est-ce que j’ai bien répondu, Alain, à ta question ?» Mon cœur s’est dilaté quelques minutes... pour rejoindre l’Océan. Charles répondit ainsi à plusieurs autres questions posées par l’une ou l’un des nôtres, avec cette même humilité consentie, qui va chercher son interlocuteur au plus profond de lui-même.

Un moment béni de notre extraordinaire marche en pays occitan.

livreSous la direction de Gabrielle Nanchen et Louis Mollaret, Compostelle-Cordoue. Marche et rencontre, St-Maurice, Saint-Augustin 2012

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