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mercredi, 16 décembre 2020 09:14

De la gratitude à l’espérance

«Je considère (…) qu’entre tous maux et péchés imaginables, l’ingratitude est un de ceux qui méritent le plus d’être en abomination devant notre Créateur (…). Elle est en effet méconnaissance des biens, des grâces et des dons reçus; elle est la cause, le principe et l’origine de tout mal et de tout péché. Au contraire, combien sont aimées et estimées, au ciel et sur la terre, la gratitude et la connaissance des biens et des dons reçus.» (Ignace de Loyola)[1]

Marc Rastoin enseigne au Centre Sèvres de Paris et à l’Institut pontifical de Rome. Il s’intéresse tout particulièrement à l’évangile de Luc, à Paul et au dialogue judéo-chrétien.

Comme toute religion fondée sur la notion de révélation historique, sur la reconnaissance d’une action décisive de Dieu dans l’histoire, le christianisme court le risque d’avoir les yeux tournés non pas vers le futur, vers la parousie, vers la venue tant espérée du Christ en gloire, mais vers le passé. Ce regard pourtant ne doit surtout pas être évité ou minimisé. Au contraire: il est fondamental. 

Notre liturgie, notre prière, nos mots mêmes ne cessent de faire référence à la venue de Jésus de Nazareth dans notre histoire, et notre liturgie majeure, source et sommet de notre vie chrétienne, est bien l’eucharistie, mémorial de ce que Jésus a dit et fait la veille de sa mort.[2] De façon structurelle, notre acte de foi s’appuie ainsi sur une gratitude fondamentale, une reconnaissance sans cesse à raviver, de ce que Dieu a fait «pour nous», c’est-à-dire à la fois pour notre communauté croyante et pour nous comme personne croyante. Il y a donc une connivence profonde entre la foi et la gratitude.

Croire, n’est-ce pas rendre grâce à un donateur que nous considérons être une personne qui nous aime personnellement et non une entité impersonnelle? On voit mal au fond, pour le dire sous forme de boutade, comment un amnésique pourrait être croyant!

Victoire eschatologique

Ce socle fondamental ne doit cependant pas nous faire oublier l’autre volet de notre foi: nous sommes tournés vers le futur, vers la pleine révélation de la gloire promise aux enfants de Dieu, sensibles que nous sommes aux injustices de l’histoire et au fait que tant de vaincus de l’histoire et de blessés de la vie attendent avec impatience guérison et salut. Si l’œuvre du Christ n’apparaît pas encore pleinement à nos yeux, nous pouvons anticiper sa pleine manifestation et réalisation dans l’histoire, qui court encore vers son achèvement, en nous référant à la complétude de l’œuvre de Jésus dans sa vie terrestre, de sa naissance à son offrande sur la croix.

Il y a un très petit élément de la messe qui vient rappeler cela: c’est l’anamnèse. Le nom indique le rapport au passé, mais l’acclamation elle-même est toute entière tournée vers le futur. C’est au fond ce que réalise le livre de l’Apocalypse qui célèbre le don total du Christ, accompagné de ses martyrs, tout en s’achevant par une demande instante: «Amen, viens Seigneur Jésus!» (Ap 22,20b). C’est pourquoi le théologien orthodoxe John Zizioulas utilise la magnifique expression «mémoire du futur» pour parler de l’eucharistie. Nous y chantons également la victoire définitive, eschatologique, de Dieu sur le mal, du fait même que nous en avons eu l’avant-goût dans la vie de Jésus Christ et dans les fruits qu’elle nous a procurés.

Notre acte de foi s’étend donc sur un arc qui va de la création du monde jusqu’à son achèvement en Dieu, en passant par le moment de révélation et par le présent où l’Esprit du Père et du Fils donne le pain nécessaire pour la route. Le film de Terrence Malick Tree of life a eu l’ambition, folle, de donner à voir cette trajectoire et cette conviction, entre beauté créée et beauté recréée.[3] Cette tension théologique a son pendant dans la vie de chaque croyant. Celui-ci ne doit pas cesser de faire mémoire des grâces reçues (la foi l’y pousse spontanément), tout en croyant profondément qu’il peut en recevoir de plus grandes dans le futur. Au fond, le drame de nos frères et sœurs intégristes est de croire que Dieu agit principalement dans le passé et dans la vie de ceux qui nous ont précédés, au détriment de son action présente et future. L’Esprit saint y est comme assigné à résidence dans le passé. Si l’Esprit n’était présent qu’à Capharnaüm et non à Chalcédoine, à Trente ou à Vatican II, vaine serait notre foi.

L’expérience de Paul

Un croyant de la première génération chrétienne a su mettre des mots sur cette féconde tension spirituelle. Il s’agit même du premier auteur chrétien: Paul de Tarse. Il a en commun avec la Vierge Marie d’avoir connu plutôt jeune la grâce fondamentale de sa vie. L’enjeu spirituel est alors de ne pas rester obnubilé par ce moment éblouissant du passé, mais de continuer à aller de l’avant.

C’est dans la lettre aux Philippiens que Paul exprime le mieux cette attitude spirituelle: «Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de la saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte: oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus. […] En tout cas, du point où nous sommes arrivés, marchons dans la même direction» (Ph 3,12-16).

Le mot «oubliant» est proprement incroyable! En effet, il est impossible à Paul d’oublier ce jour où le Père révéla en lui son Fils (cf. Ga 1,16). Et ce serait même un péché que d’oublier! L’expression est hyperbolique. Dans toutes ses lettres, Paul, au contraire, appelle à faire constamment mémoire des dons reçus. Et ce qu’il recommande aux autres, il le vit à la première personne. L’événement de Damas est l’étincelle qui a fait un feu de sa vie. Littéralement inoubliable.

Les lauriers du Christ

Pourquoi alors Paul emploie-t-il cette expression? Il écrit aux chrétiens de la ville de Philippes, qui sont à la fois ses frères et sœurs -par le baptême commun- et ses enfants - car ils sont nés à la foi par sa parole. Il veut les préserver du danger d’idéaliser ce moment de leur rencontre et la joie de leur baptême. Il cherche à leur dire que c’est Dieu qui leur ouvre un chemin, qu’il n’a pas fini de leur parler et de les habiter. Il ne veut pas, comme le dit fort bien cette expression inspirée des jeux antiques, qu’« ils se reposent sur leurs lauriers ». Lauriers qui, d’ailleurs, ne sont pas les leurs mais uniquement ceux du Christ.

Paul lui-même reconnaît le côté exceptionnel de la grâce qu’il a reçue et qui lui a permis de travailler «plus que tous» les autres (1 Co 15,10). Sa réussite, il l’attribue à Dieu: «Non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu qui est avec moi» (cf. 1 Co 15,10), mais il sait aussi très bien que, sans son travail, il ne se serait rien passé: «Comment mettre sa foi en lui, si on ne l’a pas entendu? Comment entendre si personne ne proclame?» (Rm 10,14).

En parlant de lui, Paul veut donner un exemple aux Philippiens. Si lui-même, l’apôtre puissant par ses guérisons comme par sa parole, se considère encore en chemin, tendu vers l’avant et vers un Christ avenir, à plus forte raison les Philippiens doivent entrer dans le même mouvement. Ainsi Paul ne se considère pas encore au terme et, comme il le dit, il s’impose des jeûnes spécifiques et des prières afin de demeurer fidèle. Les grâces reçues ne sont pas un talisman qui protégerait sans peine des tentations à venir. Bref, Paul veut demeurer dans l’espérance et l’humilité (cf. 1 Co 9,25-27).

Ce Paul tourné vers l’avenir ne cesse jamais pour autant de faire mémoire des grâces reçues de Dieu, et il se souvient de tous les croyants rencontrés: «Nous rendons continuellement grâce à Dieu pour vous tous quand nous faisons mention de vous dans nos prières; sans cesse, nous gardons le souvenir de votre foi» (1 Th 1,2-3).

Le meilleur commentaire de ce texte, à mes yeux, se trouve dans ces lignes écrites, le 24 septembre 1945, par le poète turc Nâzim Hikmet:

«La plus belle des mers
est celle où l’on n’est
pas encore allé.
Le plus beau des enfants
n’a pas encore grandi.
Les plus beaux de nos jours,
ceux que nous n’avons
pas encore vécus.
Et ce que je veux te dire
de plus beau,
c’est ce que je ne t’ai
pas encore dit.»

[1] Lettre d’Ignace de Loyola à Simon Rodriguez, 18 mars 1542. 
[2] Voir l’article de Jean-Bernard Livio, Le souvenir, terreau de la foi, aux pp. 5-9 de ce numéro.
[3] Cf. Jean-Pierre Sonnet, «Où étais-tu? The Tree of Life et le livre de Job», in Nunc n°26 (éd. Corlevour), Clichy février 2012, pp. 91-94.

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