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lundi, 12 avril 2021 14:14

Küng et Ratzinger: les racines d'une querelle

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Les théologiens Joseph Ratzinger et Hans Küng | DRThéologien catholique suisse reconnu autant que contesté, Hans Küng s’est éteint le 6 avril 2021 dans sa maison de Tübingen, en Allemagne. Avec lui disparaît l’un des derniers théologiens conciliaires, ami et rival du pape émérite, Benoît XVI. Alors que le Suisse sera enterré le 16 avril, I.MEDIA se penche sur ses liens avec Joseph Ratzinger qui, du concile Vatican II à l’élection du pape François, portent en eux les conflits qui ont traversé l’Église ces dernières décennies.
Mozart et Salieri pour certains, Bonaventure et Thomas d’Aquin pour d’autres: Ratzinger et Küng ont fait l’objet de nombreuses comparaisons, souvent en la défaveur du second. Et pour cause, les deux hommes ont beaucoup en commun.

Né en 1928, un an après Joseph Ratzinger, Hans Küng a grandi, comme son ami bavarois, dans une famille catholique conservatrice, en Suisse. L’un fils de commerçant, l’autre -le futur «policier du pape» comme l’appellera Küng- fils de gendarme, ils ont reçu la même formation humaniste: Ratzinger au petit séminaire, Küng dans un établissement plus libéral. Engagés comme experts au Concile, les théologiens se retrouveront à Rome en 1962 et surprendront par leur jeune âge.

Les deux étudiants choisissent assez tôt des maîtres à penser différents. Küng se juge plus attaché au thomisme et à la période moderne que le jeune Ratzinger, fervent lecteur des premiers Pères. Leurs sujets respectifs de thèse en témoignent: l’ecclésiologie de saint Augustin pour le Bavarois, la doctrine de la justification chez Karl Barth pour le Suisse. Ici résident déjà les motifs de la future querelle entre les deux théologiens: la confrontation de deux ecclésiologies. L’Église des Pères pour l’Allemand, que Küng décrit comme une «vieille Église épurée par l’hellénisme»; celle du Suisse, qui renoue avec la figure historique du Christ, mais qui s’écarte de la tradition catholique d’après Ratzinger.

Première rencontre et Concile

En octobre 1957, année où Ratzinger obtient son doctorat à Munich et Küng soutient sa thèse à Paris, les deux hommes se rencontrent pour la première fois, invités par le jésuite Karl Rahner à une réunion de théologiens, à Innsbruck (Autriche). La sympathie est immédiate, rapporte Küng. Engagés comme experts au Concile par deux prélats allemands, les théologiens se retrouvent à Rome en 1962 et surprennent par leur jeune âge. Certains évêques quittent les sessions du Concile, furieux d’être moins écoutés que «les deux adolescents».

Ces années sont l’occasion de fréquentes discussions entre Ratzinger et Küng, dans un café Via della Conciliazione, dont ils gardent un souvenir heureux bien que mitigé. Le pape émérite confiera à son biographe, Peter Seewald: «J’avais la naïve impression que Küng était certes un beau parleur et tenait des propos effrontés, mais qu’au fond, il voulait être un théologien catholique.» Moins élogieux, le second écrira dans ses Mémoires: «C’est un type de mon âge, passablement sympathique, avec lequel je peux discuter d’égal à égal de toutes ces questions qui se posent maintenant.»

Omniprésente au Concile, l’école allemande, menée par Rahner, fait entendre sa voix. Pourtant, Ratzinger et Küng ne partagent pas le même banc très longtemps. Déjà, la publication de Concile et retour à l’unité par Küng en 1960 avait divisé les deux hommes, en particulier au sujet de l’Église: communio (communion) pour Ratzinger, concilium (assemblée) pour Küng. À la fin du Concile, en décembre 1965, la rencontre de Paul VI avec Küng achève de semer le trouble entre les deux hommes. D’après le récit de Küng, le pontife, qui a besoin de «forces jeunes et compétentes» aux postes de direction, lui propose d’entrer à la Curie romaine, moyennant des compromis sur quelques points doctrinaux. Le Suisse refuse avec indignation. «Je ne sais pas ce que le pape a dit à Ratzinger, mais à partir de là, nos chemins ont divergé», confiera-t-il plus tard.

Küng, collègue et contradicteur

Jamais mentionnée par Benoît XVI lui-même, cette première rupture n’empêche pas Küng d’appuyer la candidature de son confrère bavarois, lorsque la seconde chaire de théologie dogmatique à Tübingen se libère. «Je fonde mes espérances sur un collègue de ma génération, qui partage mes idées et qui a les mêmes compétences que moi», déclare Küng à son sujet, conscient de nommer un concurrent plus qu’un collègue. Le théologien suisse trouve même un appartement à Joseph et Maria, sa sœur. Ratzinger accepte volontiers et, en 1966, il s’installe à Tübingen.

Des trois ans passés ensemble naît une vraie amitié entre ces deux prêtres animés par le même désir de refonder la théologie. De cette période provient aussi l’image du Suisse extraverti, d’un côté, qui se rend en Alfa Romeo à l’université, habillé avec goût et élégance; du Bavarois réservé, de l’autre, qui se déplace sur un vieux vélo, un simple béret sur la tête. Deux écoles opposées, selon Freddy Derwahl, biographe de Küng: celle d’une théologie rugissante et moderne d’un côté, sophistiquée et modeste de l’autre. Küng rejette dans ces Mémoires cette caricature peu flatteuse.

En 1969, Ratzinger quitte Tübingen pour Ratisbonne: les révoltes étudiantes de 1968 et les dérives du dernier ouvrage de Küng L’Eglise ont-elles accéléré son départ? Depuis cette époque, l’incompréhension demeure entre les deux hommes. Les prises de position du Suisse n’arrangent rien: la publication d’Infaillible, Une interpellation en 1971, ou il remet en cause l’encyclique Humanæ Vitæ de Paul VI, provoque un coup de tonnerre à Rome, dont la principale force « éside dans le fait qu’il peut être entendu de loin», ironise Ratzinger.

De Tübingen à Rome

Après avoir été nommé évêque de Munich-Freiseing en 1977, Joseph Ratzinger est appelé à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1981 par le pape Jean Paul II. Ce que Küng nomme la «marche de Ratzinger à travers les institutions romaines» commence. Le Bavarois défend pourtant son confrère suisse en coulisse et, lorsque l’autorisation d’enseigner lui est retirée en 1979, œuvre pour qu’une licence lui soit rendue.

Küng, multiplie les déclarations controversées, dénonce les procédés malhonnêtes de «l’Inquisition romaine», dirigée par Ratzinger depuis peu. Mais la séparation a déjà eu lieu et, quand les deux hommes se rencontrent en juillet 1983, dans la résidence d’été bavaroise de Ratzinger, Küng comprend combien, malgré l’affection qu’ils se portent, les deux théologiens vivent «dans deux mondes totalement différents». Il fera le même constat à leur rencontre suivante, vingt-deux ans plus tard, après l’élection de Benoît XVI au trône de Pierre. Long de quatre heures, l’entretien à Castelgandolfo entre les deux théologiens, le 24 septembre 2005, est un moment «ouvert et amical», presque prometteur. Pourtant, dès le discours de Ratisbonne en 2006, le pontificat du Bavarois déçoit Küng et le théologien de Tübingen condamnera les décisions de son ancien collègue, avec autant de fermeté qu’il l’avait fait pour Jean Paul II.

Règlement de compte personnel ou querelle entre deux écoles? Le théologien suisse aimait se décrire en Guillaume Tell, en réformateur persécuté par celui qu’il n’hésitait pas à nommer le «Grand inquisiteur romain» ou le «Panzerkardinal». Même le Père Congar admirait son audace face à la censure, chose qui n’aurait pas été possible sous Pie XII. Pire, Küng n’hésitait pas à se moquer de son confrère lorsque celui-ci regrettait, selon ses dires, d’avoir renoncé à sa grande œuvre théologique au profit d’une carrière ecclésiale.

Quant à Ratzinger, certains ont vu dans le personnage de Jean-la-Chance, conte des frères Grimm par lequel le Bavarois conclut son Introduction au christianisme, une critique implicite de Küng. Les positions de ce dernier, chef de file de la théologie moderne, ne mènent-elles pas, à force de compromis doctrinaux, «de l’or à la pierre à aiguiser», comme dans le conte? Le pape émérite a toujours nié avoir voulu faire allusion à son collègue suisse dans cette figure de béat qui «se laisse prendre par un Évangile simpliste et bon marché».

Par-delà la querelle

Infaillibilité papale, sacerdoce féminin, dialogue interreligieux ou euthanasie: outre ces démêlés rendus célèbres par l’exposition médiatique de Küng -tête d’affiche du «Concile des journalistes» durant Vatican II, selon Ratzinger-, le différend qui opposa les deux théologiens était d’ordre doctrinal. Küng confie avoir conçu Être chrétien comme une réponse à l’Introduction au christianisme de Ratzinger. Leur désaccord essentiel concerne la figure du Christ. Küng reproche à Ratzinger de n’avoir pensé qu’une christologie «d’en haut» -qui part de l’incarnation du Fils de Dieu- sans la conjuguer à une christologie «d’en bas» –qui se fonde sur Jésus de Nazareth. Ratzinger, quant à lui, accuse Küng de faire du «Jésus historique» une norme réelle de l’être chrétien et de mettre à mal autant l’unicité du Christ que la doctrine de la Trinité.

Ratzinger a-t-il écrit pour les «seuls catholiques» quand Küng s’adressait aux chrétiens comme aux non-chrétiens, comme le pensait le théologien de Tübingen? Peu bavard sur le sujet, Ratzinger confiait en 1998: «Nous considérons tous les deux les différences entre nos positions théologiques comme légitimes et nécessaires au progrès de la pensée, et elles n’entravent en rien notre sympathie mutuelle et notre capacité de collaborer à travers elles». De son côté, Küng souhaitait à Ratzinger, avant qu’il ne devienne le pape Benoît XVI, un destin plus heureux que celui d’Ottaviani, son prédécesseur au Saint-Office, «dont même les jeunes théologiens ne se souviennent pas aujourd’hui». Son vœu sera exaucé au-delà de ses espérances, sans pour autant altérer leur amitié et leur notoriété commune.

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