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lundi, 13 décembre 2021 18:34

L’humanité, une vocation selon Maurice Zundel

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«La vie nous révèle à nous-mêmes comme une capacité d’infini. C’est là le secret de notre liberté. Rien n’est à notre taille et l’immensité même des espaces matériels n’est qu’une image de notre faim. Toute barrière nous révolte et toute limite exaspère nos désirs. C’est aussi la source de notre misère» (Maurice Zundel).[1] D’emblée, le ton est donné. Comment la personne vivra-t-elle entre ses limitations et l’infini qui l’appelle?

Ancien professeur de théologie pastorale à l’Université de Fribourg et vicaire épiscopal du canton de Vaud, Marc Donzé a fait le pari de faire publier d’ici 2025 (pour les 50 ans de la mort de Maurice Zundel) toutes les œuvres du théologien suisse. Les quatre premiers tomes de cette compilation sont déjà parus (Parole et Silence, 2019-2021).

La démarche de Zundel à propos de la personne est existentielle, bien plus que philosophique. Certes, il connaît les définitions de Boèce et des autres, ainsi que les discussions théologiques ; elles demeurent sûrement en arrière-fond de son propos. Mais ce qui le motive, c’est d’essayer de rejoindre l’expérience la plus pro­fonde des humains, pour déployer l’itinéraire du devenir de la personne. De façon abrupte, il déclare: «Au départ, l’homme n’existe pas; mais il peut devenir.» Autrement dit, la personne humaine n’est pas donnée toute faite. Elle est à se faire. L’humanité est une vocation.

À la naissance, le petit d’homme est un «tissu de déterminismes». Il n’a rien choisi, ni son genre ni la couleur de ses yeux ni ses parents ni sa culture. Mais il est aussi pourvu de potentialités, en particulier la soif de connaissance, la quête d’amour, la liberté. Tout le défi se situe dans l’activation libre et personnelle de ces potentialités.

Bien sûr, Zundel affirme la pleine dignité de l’homme dès le départ de son existence, qui s’ouvre vers la vocation de l’infini, laquelle est don­née par celui que saint Augustin aime à appeler «la Vie de notre vie». Il n’en reste pas moins que cette dignité est à vivre et à honorer, car elle est à la fois un fait et une promesse. Ne faut-il pas devenir digne de sa dignité? Ou, dans un langage plus biblique, si Dieu a créé l’homme à son image, ne reste-t-il pas que la ressemblance soit l’affaire du con­sen­tement de la personne?

Alors, quel est le chemin? Il peut être résumé en un seul mot: «passer», que l’abbé précise de nombreuses manières. La plus classique: passer du moi captatif au moi oblatif. La plus originale: passer du moi-résultat au moi-origine. Le moi-résultat, c’est celui de la naissance, tissé de déterminismes; le moi-origine, c’est quand l’homme, du fond de sa liberté, devient lui-même l’origine de ses décisions, de ses actes, de la configuration de sa vie. En d’autres termes, le moi-origine est en avant de nous, car il est en chemin d’accomplissement.

Itinéraires de l’émerveillement

Mais alors la question rebondit: qu’est qui va nous faire «décoller»? qu’est-ce qui va ouvrir la personne à sa grandeur, à sa noblesse, à sa vérité? L’émerveillement, dit Zundel. De mille et une manières: dans tou­tes les rencontres de la beauté, de la connaissance, de l’amour. Quand la rencontre est profonde, elle devient «co-naissance», comme disait Claudel. Elle habite la personne, elle l’illu­mine, l’enrichit, la déploie. L’émer­veillement ouvre à un «plus-être».

Trois chemins sont particulièrement évoqués par Zundel. La quête de l’artiste -ainsi que de l’amateur d’art- qui tend vers la rencontre de la beauté; le travail du savant, qui décrypte les secrets de l’univers et en perçoit, au moins implicitement, la confidence et la vérité; la joie de celui qui aime, qui ouvre à d’infinies et fécondes perspectives. Dans tous ces itinéraires, il y a le souffle de l’infini, qu’il soit perçu ou non. Pour Zundel, il est important de souligner que chaque personne, d’une manière ou d’une autre, peut vivre un aspect de ces élans et s’orienter vers la beauté, la vérité, l’amour. Car cha­que personne a comme un « instinct » de ce souffle, de par la capacité d’infini qui est déposée en elle.

La rencontre par excellence, celle que l’abbé a citée le plus souvent, est racontée par saint Augustin, dans les Confessions: «Tard, je t’ai aimée, Beauté si antique et si nouvelle, tard je t’ai aimée. Je te cherchais dehors et je me ruais vers ces beautés qui ne seraient pas, si tu ne les avais créées. Je te cherchais dehors … et tu étais dedans.» Cette rencontre est libératrice, en ce sens que la personne n’est plus asservie à ses passions, mais devient ouverte à une infinie Présence. Elle est intérieure, même si elle est médiatisée par mille rencontres extérieures, car c’est à l’intérieur que la personne est « infinitisée ».

L’émerveillement -qui devient co-naissance- est donc une rencontre. Pour Zundel, cette rencontre ne peut être que personnelle, du moment qu’elle se joue au fond de l’être de l’homme. Car, dit-il, « seule une personne peut parler à la personne ». Donc, si l’on contemple une œuvre d’art, on fait aussi et surtout connaissance de la trajectoire de l’artiste vers la beauté. Et l’homme de science, à travers la matière, dialogue avec le dessein personnel qui l’a faite advenir. «Amour de ce qui est, avec une dévotion sans scrupule», écrivait Jean Rostand. C’est pourquoi, l’abbé a synthétisé le devenir de la personne dans une formule qu’il a empruntée à Rimbaud, tout en lui donnant un sens bien particulier: je est un autre.

Autrement dit, je n’adviens à moi-même que par la rencontre des au­tres. Et, au cœur de toutes ces ouvertures de l’être, il y a, reconnue ou simplement ressentie, la rencontre de l’Autre, un infini personnel qui, seul, peut me faire advenir pleinement à moi-même, puisque je suis capacité d’infini.

Les fondations de l’âme

Que devient la personne dans ce passage vers un moi ouvert et libre? Zundel souligne six aspects. Il pose d’abord qu’elle est inviolable et digne, parce que la rencontre vraie est faite d’un infini respect. «On n’entre pas dans une âme comme dans un moulin», aime-t-il à dire. Cette insistance n’est-elle pas d’une singulière importance par les temps qui courent?

Ensuite, la personne se caractérise par l’intériorité, puisque la rencontre fondamentale se joue au fond de l’être. Puis, avec une insistance particulière, Zundel parle de la liberté, qui pour lui est essentielle. «Tuer la liberté, c’est tuer l’homme», dit-il. De par sa liberté, l’homme invente son chemin original et devient donc origine. Mais Zundel décrit la liberté d’une façon bien précise: elle est libération des servitudes extérieures et intérieures et ouverture de l’être à la rencontre vraie et aimante.

Enfin, l’abbé parle de la pauvreté et de la générosité qui y est liée. Dans un vocabulaire franciscain, il voit la pauvreté comme l’une des caractéristiques principales de l’homme: elle n’est pas un manque, mais un mou­vement libre de désappropriation qui fait de l’espace en soi et qui laisse à l’autre son espace. Ce mouvement n’est pas vécu uniquement pour faire un vide qui peut devenir créateur ; il est lié au don, à la générosité, au partage, à l’amour en un mot.

Je est un Autre: l’Autre ne peut pas ne pas avoir les mêmes caractéristiques personnelles que l’homme, mais à une dimension infinie. Dieu donc est liberté, aime à souligner Zundel. Il crée avec liberté et amour, il respecte infiniment la liberté de celui qu’il a créé et la considère comme inviolable. Dieu est intérieur, en ce sens qu’en lui, il n’y a aucune dispersion, mais l’unité de l’amour; et, parce qu’il est intérieur, son lien avec l’homme est essentiellement intérieur. Dieu est pauvreté et générosité: ce n’est pas qu’il lui manque quelque chose, évidemment, mais il est celui qui donne et qui ne s’approprie pas, car il donne avec amour et l’amour se donne à la liberté de l’aimé.

La personnalité de Dieu, qu’elle soit connue ou devinée, correspond à ce que l’homme découvre dans son propre chemin de personnalisation. Car seule la liberté peut susciter la liberté, seule la pauvreté peut susciter la non-possessivité, seule la générosité peut susciter l’amour.

Le fondement de la Trinité

Il faut toutefois faire encore un pas. Si Dieu est Dieu, il doit être en lui-même tout ce qu’il est pour nous. Donc, s’il est amour, il ne peut être un amour solitaire, et en quelque sorte narcissique. En lui, il devrait y avoir l’Autre à aimer. C’est alors que resplendit comme un souffle nouveau la Révélation trinitaire. En Dieu lui-même, Je est un Autre: le Père aime le Fils et le Fils aime le Père dans l’infinie respiration de l’Esprit. Dès lors il nous est donné de comprendre que ce que Dieu suscite patiemment en l’homme, ce n’est pas un commandement, c’est la ressemblance avec ce qu’il vit en lui-même. La personne humaine, tout humblement, est à l’image de la Personne divine.  

[1] Cette phrase ouvre le premier livre de Maurice Zundel, Poème de la sainte liturgie, in Vivre la divine Liturgie. Œuvres complètes, tome 1, Paris, Parole et silence 2019, p. 143.

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