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lundi, 08 mars 2021 10:23

L’équilibre sur deux roues

Accueil dans une famille de l'est de l’Iran © Sébastien KramerJe me souviens encore de ce samedi matin de juin où, accompagné·e·s de nos familles et amis, Delphine et moi avons enfourché nos vélos bien chargés pour donner nos premiers coups de pédale dans les vieilles rues d’Aubonne. À ce moment précis, nous ne préparions plus le voyage, nous étions des voyageurs. C’était le jour du départ, l’aboutissement d’un projet dont l’origine exacte avait quelque peu perdu de sa clarté, mais auquel les mois précédents avaient été dédiés avec une force et une excitation difficilement descriptibles.

Sébastien Kramer (ingénieur en environnement) et sa compagne Delphine Schüpbach ont entrepris en 2013 un voyage en vélo qui a duré deux ans. Désormais, toutes leurs vacances se passent avec leurs vélos, auxquels ils ajouteront cette année une charrette pour un enfant.

Si partir en voyage était une évidence, le choix du mode de transport ne l’était pas. Je me rappelle même être sorti de la conférence d’un voyageur à vélo quelques années plus tôt en me disant: «Ça doit être très beau, mais jamais je ne pourrais le faire, c’est bien trop dur…» Grâce à des lectures, des films, des discussions avec d’autres voyageurs, le «jamais» a commencé à s’estomper. En y réfléchissant bien, le vélo semblait permettre d’atteindre cet équilibre tant recherché entre lenteur et progression: la lenteur pour les rencontres et l’imprégnation de l’environnement, et la progression pour satisfaire une curiosité qui cherche toujours à voir ce qu’il y a un peu plus loin. Nos deux années sur les routes n’ont fait que confirmer que l’équilibre du voyage passe par le vélo, pour Delphine et moi du moins.

Partir depuis la maison est un bonheur mémorable. Au premier carrefour, comme de nombreuses fois auparavant, nous prenons la route pour rejoindre le lac Léman… sauf que cette fois, l’idée est d’aller un peu plus loin. Traverser les cols alpins, rejoindre les Balkans, atteindre Istanbul et puis se perdre sur la route de la Soie. La sensation que cette route si familière est le premier tronçon nous permettant d’atteindre l’autre bout du continent eurasiatique est vertigineuse. Cela explique certainement l’humidité dans mes yeux sur les premiers kilomètres.

Au début d’un tel voyage, il faut trouver ses marques, rechercher l’équilibre qui convient. L’effort physique est important, mais Delphine et moi réalisons assez vite qu’il dépend de nos choix. Au lieu de gravir deux cols dans une même journée, nous nous arrêtons après le premier. Ce qui nous laisse le temps d’observer, de ressentir et d’être bien dans nos corps. Et comme le temps n’est pas un facteur limitant, nous le dépensons sans compter! Grâce à cela, nous avons l’impression d’être plus ouvert·e·s à ce qui nous entoure, notamment pour accepter des rencontres avec des hommes et des femmes qui passent par notre route. Car c’est bien la magie des rencontres qui donnera à notre voyage toute sa saveur, son piment et son âme.

En premier, la rencontre

Les premières semaines, nous avons encore cette légère réticence devant l’inconnu, cette petite gêne d’engager la conversation, cette crainte d’éventuelles intentions malveillantes de l’autre. Avec le recul, on se demande d’ailleurs d’où vient cette appréhension infondée! De l’éducation et du mode de vie de nos pays occidentaux un peu trop fondés sur l’individualisme? Des images souvent négatives véhiculées par nos médias dès qu’il s’agit des pays situés un peu plus à l’est? Dans tous les cas, nos premières rencontres nous émerveillent par leur simplicité et bienveillance.

La première fois que nous sommes accueilli·e·s chez l’habitant, c’est dans la campagne croate où, le soir venu, nous osons finalement demander à un couple arrosant son jardin si nous pouvons planter la tente sous un de leurs pommiers. Sans nous poser aucune question, ils acceptent, à condition que l’on boive d’abord une bière avec eux. Bière qui sera suivie par d’autres, puis par un repas, puis un digestif, avant que nous nous endormions heureux sur un matelas dans leur maison. Le lendemain, nos sacoches s’alourdissent de quelques fruits et légumes de leur production en guise d’au revoir, comme s’ils voulaient nous remercier d’être passé·e·s les voir.

Ce scénario, sujet à quelques petites adaptations, se répétera à de nombreuses reprises au cours de notre périple. En reprenant la route après ces échanges si intenses, si chaleureux et si riches de par leur imprévisibilité, nous sentons une extraordinaire exaltation envahir nos corps et nous savons que pour rien au monde nous n’échangerions notre place.

Il nous a fallu un temps d’adaptation pour oser provoquer la rencontre, mais nous roulons désormais avec une pleine confiance en l’être humain. Au lieu de chercher un coin un peu caché pour notre tente, nous privilégions souvent un endroit à découvert. Qui sait, cela sera peut-être l’occasion d’entrer en contact avec un autre et de nourrir ainsi notre esprit de la manière la plus profonde et la plus satisfaisante possible?

Emballé·e·s et ému.e.s par ces nombreuses expériences, nous nous questionnons sur notre légitimité à les vivre et à les faire vivre à nos hôtes. Nous savons, en effet, que l’accueil de l’étranger est un devoir dans plusieurs régions, et nous nous sentons parfois mal à l’aise devant tant de générosité. À nos yeux, les moyens de nos hôtes paraissent limités et nous ressentons parfois une gêne lorsque la famille nous prépare un festin avec des ingrédients qui semblent sortir de leur quotidien. Est-ce qu’ils devront se priver demain pour pouvoir nous recevoir avec tant d’égards aujourd’hui?

Avec le recul, nous devons admettre que nous n’avons toujours pas de réponse claire à cette interrogation, mais les nombreuses expériences d’accueil vécues dans différents pays se sont toujours terminées par de très larges sourires de part et d’autre. Alors nous nous apaisons en pensant que notre passage apporte à nos hôtes un exotisme bienvenu et qu’il n’est pas uniquement question de donner ou de recevoir, mais bien de partager un bout de nos vies respectives.

Le nomadisme

Si les rencontres et les échanges avec ceux que nous croisons deviennent vite l’ossature même de notre voyage, nous aimons aussi être en pleine nature et expérimenter une sorte de vie nomade. Totalement autonomes, nous vivons pleinement les paysages que nous traversons et profitons de cette liberté si enivrante de pouvoir s’arrêter presque où bon nous semble. Quel sentiment grisant que de trouver en fin de journée une jolie prairie au bord d’un cours d’eau et de décider que ça sera là notre «maison» pour une nuit! Cette satisfaction de découvrir un bel endroit est mise en valeur par d’autres nuits, plus compliquées, où nous ne trouvons pas de jolie prairie et devons nous contenter de parkings ou de garages plutôt tristes…

Ces contrastes de contextes et de sensations sont peut-être ce que j’ai le plus apprécié durant le voyage. M’entraînant d’un extrême à l’autre, ils m’ont permis de vivre totalement le moment présent. Partager un ragoût de mouton avec des Kirghizes dans une yourte au milieu des montagnes et me retrouver le lendemain à l’opéra de Bichkek à admirer un ballet russe en trinquant avec une coupe de champagne. Souffrir le matin dans la montée raide d’un chemin boueux balayé par un vent glacial et savourer le soir même un lit douillet avec le ventre plein, accueilli chaleureusement par une famille turque. Monter sur une route entre yaks et monastères tibétains un jour, et redescendre le lendemain entre des bananiers et des plantations de thé au sud de la Chine.

Toutes ces diversités vécues durant le voyage et l’adaptation nécessaire pour les appréhender sont, avec la bonté naturelle des gens sur cette Terre, des sentiments positifs qui resteront en nous jusqu’à notre dernier souffle. Nous nous sentons extrêmement chanceux et chanceuse d’avoir pu vivre une telle expérience et nous la souhaitons à toutes et tous.

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