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mardi, 01 septembre 2020 15:05

L’éveil des consciences

Le coronavirus a rappelé à l’humanité à quel point son équilibre est fragile. Dans l’adversité, chacun a su mobiliser un esprit insoupçonné d’empathie et d’initiative. Ces qualités, si elles sont conservées, pourraient aboutir à un changement de mentalité bénéfique à la préservation de l’environnement. Car aucune transition écologique ne saurait s’opérer par des choix stigmatisant ceux qui, par manque de moyens financiers, ne peuvent porter un tel fardeau.

Kevin Despond est étudiant en sciences de l’environnement

À l’heure où le réchauffement climatique s’accélère sous l’action de l’homme, il est impensable de continuer à nier l’urgence d’agir. Il y a cinquante ans, cette question demeurait encore une notion abstraite, comprise et mesurée par les seuls scientifiques; elle est aujourd’hui une réalité palpable au quotidien, se traduisant par une somme de phénomènes très inquiétants : augmentation des catastrophes naturelles, montée progressive du niveau des océans, disparition des glaciers et de nombreuses essences animales et végétales… Le compte à rebours de notre écosystème semble inexorablement enclenché, faisant craindre le pire pour le bien-être des générations futures et pour le maintien de la vie sur Terre.

Ces dernières années, les appels à agir, en particulier de la jeunesse occidentale, se sont faits de plus en plus pressants. Mais si tout le monde, ou presque, s’accorde sur cette nécessité, il en est autrement quant à l’approche même de la crise. Ces divergences sont l’expression des différences culturelles et sociales et de la manière d’appréhender la nature.

Peu d’évolution dans l’approche

La genèse de l’impact anthropique sur l’environnement remonte au XIXe siècle et à la révolution industrielle. Balbutiement d’une mondialisation naissante, celle-ci vit apparaître de nouveaux moyens de transport, nécessaires à son essor. Le charbon et le pétrole, qui demeurent aujourd’hui encore les principales sources d’émissions de gaz à effet de serre, furent extraits à tour de bras, satisfaisant l’accroissement des besoins de l’économie et des ménages. L’agriculture ne fut pas en reste, adoptant peu à peu le mode intensif afin de nourrir un bassin de population en constante progression. Bien entendu, tout ceci participait d’une volonté d’augmenter le capital et de contribuer ainsi à élever le niveau de vie général. Personne ne pouvait se douter du tort que l’ensemble de la biosphère allait devoir endurer par la suite!

Durant près d’un siècle, ces effets néfastes restèrent latents. La sauvegarde du patrimoine naturel, les aspirations écologistes étaient perçues comme des lubies de jeunes oisifs imprégnés d’un certain romantisme ou comme l’apanage d’une gauche militante et anti-libérale. L’idée que les ressources étaient inépuisables et la beauté de la nature inconditionnellement acquise demeurait prédominante. Mais depuis, l’état de la santé de notre planète est devenu une préoccupation majeure, comme le montre en Suisse la percée des partis écologistes lors du dernier scrutin national. Alors que la consommation mondiale a atteint un niveau sans précédent, on voit paradoxalement fleurir un peu partout des slogans et formules, parfois à l’emporte-pièce, promettant d’engager la transition vers une économie verte et durable. Le sujet est omniprésent dans les médias et la rhétorique électorale, à tel point qu’il en vient à éclipser d’autres questions d’importance.

Ce souci environnemental toutefois souffre d’un manque de conviction et de sincérité et s’apparente bien souvent à une récupération malvenue. Nombreux sont ceux qui n’y voient qu’une bonne opportunité de faire du profit ou d’accroître leur influence politique. C’est le cas de certaines entreprises qui, par crainte d’une perte de renommée, tentent de s’acheter une conscience écologique à travers un engagement que l’on pourrait aisément qualifier d’alibi. Une majorité des mesures proposées d’ailleurs ont la particularité de présenter une dimension à la fois mercantile et contraignante. Leurs conséquences sociales pourraient se révéler désastreuses.

En effet, la volonté d’instaurer des taxes, des restrictions et interdictions de toutes sortes relève de politiques environnementales clivantes qui risquent de se faire au détriment des plus démunis, notamment des pays du Sud déjà fortement frappés par l’impact du réchauffement.

Ainsi la fixation du prix de la tonne de gaz carbonique ne signifie pas une diminution des émissions, mais une monétisation de ces dernières, selon leur valeur spéculative sur le marché mondial.

Loin d’être adaptées à l’urgence de la situation, ces mesures hiérarchisent en quelque sorte tout acte polluant selon une échelle de prospérité. Elles ne s’attaquent pas aux racines du problème, à savoir une productivité et une croissance infinie gourmandes en ressources, et une consommation effrénée disproportionnée par rapport aux besoins réels. Malgré les évidences, toute autre réflexion, toute prise de conscience plus étendue semble écartée. Le cap vers une existence plus respectueuse de l’environnement, tracé d’avance, nous est imposé sans que nous ne puissions ni le penser ni lui attribuer un sens.

Une crise de principes

Le XIXe siècle, nous l’avons vu, constitue cette période charnière à partir de laquelle notre mode de vie s’est accéléré, devenant préjudiciable à l’environnement. Mais il s’est accompagné aussi et surtout d’une perte spirituelle substantielle, qui a culminé au XXe siècle, la Terre devenant ce lieu où l’homme se substitue à Dieu. La foi dans les sciences et les techniques plutôt que dans les religions renforce l’idée de la toute-puissance de l’homme et la domination de celui-ci sur le reste du monde vivant. Parvenant ainsi, d’une certaine manière, à légitimer ses actes et son égocentrisme, l’homme moderne conçoit dès lors la nature comme un objet non plus de contemplation, mais de transformation, d’utilité immédiate, et qu’il faut, par conséquent, réussir à asservir, à faire sien.

Ce système de pensée, dont la forme la plus achevée est sans doute le capitalisme (qu’il soit libéral ou d’État), inspire le sentiment que même ce qui paraît irrationnel peut être maîtrisable. Et l’esprit humain, croyant -à tort- être libéré des angoisses existentielles, tend à associer le bonheur à l’abondance des biens matériels, ce qui, inévitablement, l’éloigne d’un rapport profond à la nature.

Ainsi la crise environnementale est-elle avant tout une crise de principes et de valeurs. Elle correspond à une époque de vide spirituel, où l’appréhension de l’immatérialité fait cruellement défaut. En effet, comment voir les blessures infligées aux écosystèmes et réaliser l’importance vitale de ceux-ci si l’on ne sait apprécier de la nature que sa valeur marchande et que l’on ignore tout de la beauté intrinsèque de ses phénomènes?

L'éco-bouddhisme

Une partie de la réponse pourrait bien se trouver dans l’héritage ancestral des religions. Ils sont de plus en plus nombreux d’ailleurs ceux qui, désireux de remplacer le «vivre pour consommer» par un «consommer modérément et de manière responsable pour vivre», cherchent à s’en inspirer.

C’est le cas notamment des adeptes de l’éco-bouddhisme, un mouvement issu de la rencontre de la pensée bouddhiste et des aspirations occidentales, qui prône le végétarisme et un retour à une harmonie entre l’homme et son milieu naturel. Si cet effort de synthèse, empreint d’une belle intention, est louable, il n’en est pas moins une assimilation quelque peu erronée des préceptes originels du Bouddha, souligne Jean-Marc Falcombello, journaliste et disciple tantrique.[1] Ces préceptes, précise-t-il, ne rejoignent pas fondamentalement le concept de préservation de l’environnement et n’appellent pas au végétarisme. Le danger, on le devine, est donc que l’éco-bouddhisme finisse par dénaturer les grandes idées dont il se réclame. En outre, ce rapprochement entre Occident et Orient omet les espoirs et les rêves de ce dernier qui évoluent en sens inverse, provoquant une poussée des émissions polluantes, en particulier en Chine et en Inde.

Cela dit, l’Asie, source de sagesse, berceau des philosophies et des religions, nous apporte de magnifiques leçons de vie qui, indéniablement, s’inscrivent dans une relation gratifiante et respectueuse de l’environnement. L’estime pour la nature, la compassion envers les êtres vivants, l’utilisation modérée des ressources que la Terre offre si généreusement aux hommes sont ancrées au plus profond de la culture de ses peuples et de leurs croyances. Leurs divinités sont indissociables de l’environnement dans lequel ils évoluent; le Soleil, le vent, l’eau, les montagnes forment un ensemble assurant la continuité du vivant à travers les âges et les générations.

Cette grande humilité, cette conscience que l’être humain n’est qu’une infime partie du règne du vivant est le pivot d’une existence harmonieuse et constitue l’antithèse même de l’égocentrisme, de l’individualisme de notre société. Empreint de spiritualité, de simplicité et de félicité, rythmé par le cycle des saisons, ce mode de vie correspond à un modèle de durabilité exemplaire. Et si ce dernier concept, que nous nous évertuons à définir en Occident, n’évoque pas grand-chose aux sociétés orientales, c’est justement parce qu’il leur est inné!

À cet égard, il est intéressant de mentionner un petit État, le Bhoutan, perché au cœur des montagnes de l’Himalaya. Longtemps préservé des influences occidentales, il demeure à ce jour le seul pays au monde témoignant encore d’un bilan carbone neutre, voire négatif.

Ceci n’est pas étranger à l’intégration dans le quotidien des habitants du pays de l’indice de «bonheur intérieur brut». Cet indicateur, qui leur permet de vivre mieux sans tomber dans le piège de la croissance à tout prix, ne repose toutefois pas uniquement sur l’aspect spirituel, mais comprend aussi la santé, l’éducation, la solidarité ou encore la vitalité communautaire et intergénérationnelle.[2]

Consolider l’intention

Tandis qu’en Orient tradition et modernité cherchent à s’accommoder, en Occident, les consciences, longtemps endormies, s’éveillent peu à peu. On peut cependant se demander si le terreau dans lequel elles tentent de s’enraciner est suffisamment fécond pour voir apparaître une opulente floraison de transformations sociétales, pour que le sentiment de sympathie pour la cause environnementale ne se fane prématurément, à l’instar de ce que l’on a pu observer après la catastrophe nucléaire de Fukushima.

On reproche souvent à la jeunesse ses inconséquences en matière d’écologie, mais cette posture n’est-elle pas le miroir de nos propres tensions à tous? Aspirant à un comportement éthique et respectueux de la nature, nous nous complaisons pourtant volontiers dans notre confort personnel. Or c’est précisément lorsque ce dernier reste associé à l’avidité, la convoitise, l’ignorance, l’aversion (considérées dans le bouddhisme comme les poisons conduisant à la souffrance), qu’il perd son innocence et devient la cause des dommages environnementaux. Aussi est-il indispensable de parvenir à s’affranchir du culte de la production et de l’accumulation. Seul celui qui éprouve un besoin de sens, l’envie d’observer, de découvrir ce que sont, en vérité, la beauté et les joies de la nature pourra franchir ce pas.

On retrouve ici les valeurs universelles (compassion, altruisme, sobriété, partage) qui, sans prétendre apporter toutes les solutions au problème du réchauffement climatique, demeurent l’expression de la sagesse qui éclaire l’intention, la raison profonde qui anime chacun de nos actes. Ces vertus forment encore et toujours la pierre angulaire de certaines sociétés. «Si parfois la nécessité nous contraint à abattre un arbre, nous en replantons aussitôt un autre à la place.» Cette magnifique devise des communautés chrétiennes d’Asie mineure montre que le christianisme, dans son essence, dans sa forme la plus pure, offre une compréhension étendue de l’importance intrinsèque de la nature et de ses manifestations.

Les intuitions de Teilhard

Comment ne pas évoquer alors le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, qui fut l’un des premiers à introduire la notion d’écologie et à en proposer une vision intégrale, ce qui est déterminant?[3] Infatigable voyageur du monde, humble explorateur de l’âme humaine, cet amoureux de la géologie et des grands espaces sillonna les continents, dans son désir constant de concilier la science et la foi, de replacer l’évolution dans un contexte non plus uniquement biologique, mais également socioculturel et spirituel.

Ses précieuses observations et sa profonde intuition de l’avenir lui permirent de déployer une audacieuse approche phénoménologique, reposant sur trois piliers fondamentaux: le Cosmique, l’Humain et le Christique. Ces entités, indissociables les unes des autres, forment une grande unité fonctionnelle dont l’harmonie détermine le devenir universel. En cela, sa pensée se distingue de celle de Bouddha. Dans le bouddhisme, en effet, de telles interdépendances n’existent pas, puisque tout y est impermanence ; seule la voie individuelle vers l’éveil sous-entend une attitude bienveillante, et donc respectueuse de l’environnement.

Très vite Teilhard a compris que l’apparition de l’espèce humaine, il y a environ trois cent mille ans, avait constitué un point de rupture dans le processus évolutif et que de son expansion découleraient des bouleversements majeurs qui, inéluctablement, allaient l’entraîner sur le chemin de la démesure. Aussi écrivait-il à propos de notre utilisation abusive des ressources:

«Dans notre hâte d’avancer, ne brûlons pas imprudemment nos réserves, au point que notre progression soit arrêtée faute de ravitaillement.»

Force est d’admettre que cette inquiétude est devenue réalité et que le temps est venu de donner une nouvelle impulsion, une autre direction à la construction de la Terre. Pour Teilhard, l’homme est acteur de son propre destin, et il lui incombe par conséquent de créer les conditions propices à un monde viable, à une communion de personnes centrée autour d’un Esprit de la Terre et de la tolérance des particularités de chacun et chacune. Et c’est dans l’amour -l’amour dans le cœur du Christ- que ce magnifique mouvement pourra puiser la force, l’énergie de son élévation.

Teilhard de Chardin invite ainsi l’humanité à coopérer, à œuvrer plutôt qu’à revendiquer. S’il avait pu être le témoin de notre époque, peut-être ces mots auraient-ils été les siens: «Maintenant que vous avez su voir la Terre dans sa détresse, que vos consciences vous appellent à agir, il vous reste, avant tout, à apprendre à la chérir, à l’aimer dans toute sa diversité.»

[1] Jean Marc Falcombello, Le bouddha est-il vert? Conversation avec Michel Maxime Egger, Genève, Labor et Fides 2017, 104 p.
[2] Cf. Marie-Thérèse Bouchardy, Mesurer le bonheur plutôt que la richesse.
[3] Lire à ce sujet, Richard Brüchsel sj, Teilhard de Chardin, maître spirituel, in choisir janvier 2002, pp. 9-13, et Adorer l’univers, malgré le tsunami, in choisir avril 2005, pp. 19-22.

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