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mardi, 19 juin 2018 09:21

Le tatouage change de peau

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Tatouage polynésien réalisé par Virus © Ethno Tattoo LausanneLe tatouage est à la mode. Mais quelle signification revêt-il aujourd’hui et diffère-t-elle de celle de ses origines? Est-il acte d’affirmation de soi, d’esthétisation de son corps ou sacrilège? Le sociologue David Le Breton décrypte nos écritures corporelles.

Professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Cultures et sociétés en Europe, David Le Breton est spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain. Il est l’auteur, notamment, de L’adieu au corps (2013) et La peau et la trace (2003), publiés aux Éditions Métailié.

Céline Fossati : Quelle est l’origine des tatouages ? Et quelles étaient alors leurs significations?

David Le Breton: «L’origine du tatouage est celle de l’humanité. Dans toutes les civilisations humaines, on a cherché à modifier le corps de manière durable ou provisoire. Parmi les plus anciennes momies retrouvées de l’histoire de l’humanité, beaucoup étaient tatouées. Quant à leur signification, elle est infinie et renvoie à une société particulière, à un moment donné de son histoire, et parfois même au genre de la personne qui le porte: les femmes n’arborent pas les mêmes tatouages que les hommes. Cette question en fait soulève davantage d’interrogations qu’elle n’amène de réponse précise et uniforme.»

Peut-on considérer le geste du tatouage identique, qu’il soit permanent ou provisoire?

«Évidemment non. Certes il y a des similitudes quand on parle de tatouages tribaux associés à des rites de passage, comme l’accès au statut d’homme ou de femme. Mais dans nos sociétés, les tatouages provisoires renvoient davantage à des moments de fête, à des cérémonies qui peuvent toucher des populations pour lesquelles le tatouage définitif est en principe proscrit. Je pense notamment aux musulmans, qui n’autorisent pas les marques indélébiles sur le corps.

»Les principales traditions monothéistes réprouvent d’ailleurs l’acte d’intervenir sur un corps que Dieu a créé. Il est spécifié dans la Bible: ‹Il s’agit de ne pas abîmer le cadeau divin du corps› (Lévitique 19,28). Retrancher ou ajouter quelque chose serait alors perçu comme une marque de défi envers son dieu. Ce qui n’empêche pas de le décorer à un moment festif comme un mariage ou une circoncision. On pourrait d’ailleurs aussi dire du maquillage qu’il est une forme légère, presque aérienne, de transformation provisoire du visage.»

D’un stigmate de « mauvais garçon » à une esthétisation du corps, comment le tatouage a-t-il évolué dans le temps ?

«Dans l’Antiquité, en Europe, la majorité de nos populations étaient tatouées. C’était avant que les monothéismes n’interdisent cette pratique, qui a donc disparu. Ceci dit, les monothéismes n’ont pas, du moins le christianisme, totalement éteint le tatouage puisqu’on note qu’à l’occasion de certains pèlerinages, les fidèles se faisaient tatouer. On dit également que les coptes en Égypte étaient tatoués, une manière peut-être de se distinguer dans une société majoritairement musulmane. Plus tardivement, dans le courant du XIXe siècle, de nombreux catholiques et protestants vont marquer leur corps dans une pratique plus personnelle de la religion, en hommage à Dieu, en se tatouant croix, visage du Christ, paroles de l’Évangile, etc.»

Si l’origine du tatouage se confond avec la nuit des temps, quand sa pratique a-t-elle connu un essor significatif dans nos sociétés contemporaines et comment s’est-elle propagée ?

«L’Europe a connu des phases différentes. Au moment des grandes découvertes, les explorateurs, tel Christophe Colomb (1451-1506), relatent leur rencontre avec des populations qui décorent leur corps de manière durable et définitive. Le découvreur de l’Amérique décrit avec une certaine fascination ces peintures amérindiennes qui ornent les corps des autochtones. Mais ce qui est frappant, c’est qu’à l’époque aucun marin, aucun conquistador venu coloniser le Nouveau Monde n’a eu le désir de se tatouer. Ils voyaient le tatouage comme un signe de sauvagerie. À ce moment-là, la rencontre possible avec le tatouage ne se fait donc pas. Les seules marques corporelles que l’on observe alors en Europe, notamment en France, sont des signes de stigmatisation : on marque le corps des criminels, des galériens, etc. Ces signes d’infamie sont à l’opposé du signe que Dieu appose sur Caïn pour le protéger, et non le stigmatiser ou le rejeter hors de la communauté.»[1]

Quand la rencontre de l’Occident avec le tatouage a-t-elle eu lieu ?

«Il faut remonter au milieu du XVIIIe siècle. Elle est liée aux célèbres marins du capitaine Cook qui vont, un jour de relâche, au large de Tahiti, voir arriver des pirogues avec des centaines d’hommes qui portent tous des tatouages magnifiques. C’est ce que relate James Cook dans ses mémoires. Ils les nomment tattoo.[2] C’est à ce moment que la rencontre s’opère. Les sensibilités sont prêtes. De nombreux marins et officiers de bord vont être tatoués par les autochtones. Ils vont diffuser cette culture à travers les ports où ils font escale. D’innombrables matelots vont les imiter dans le monde entier.

»Si on enjambe ensuite quelques décennies pour arriver au XIXe siècle, on constate que dans les grands livres d’aventure comme ceux d’Herman Melville (Moby Dick notamment), les équipages sont décrits comme portant des tatouages. L’auteur raconte que les officiers et les marins désœuvrés se tatouaient mutuellement pour passer le temps alors que leurs bateaux étaient immobilisés au milieu de l’océan faute de vent. À partir des ports, le tatouage va passer des marins aux truands, puis aux prostituées, aux soldats, aux ouvriers, etc.

»Une culture du tatouage va ainsi se développer dans la marge de la société, comme manière de se démarquer du reste du monde. À la fin du XIXe siècle, début du XXe, les tatouages sont -et resteront pendant longtemps- une forme de dissidence, de rébellion, une affirmation anti-bourgeoise très populaire. »

Quand le tatouage acquiert-il ses lettres de noblesses?

«Il faut attendre les années 70 pour qu’il devienne, d’abord aux États-Unis puis en Europe, un motif de valorisation de soi. Des comédiens d’Hollywood et d’autres personnalités qui bénéficient d’une énorme reconnaissance sociale vont l’adopter et, tout doucement, ils vont extraire sa pratique de la marge et la libérer de la mauvaise réputation qu’elle véhiculait. Le tatouage va se démocratiser en Occident au début des années 90 jusqu’à se banaliser. À tel point qu’on pourra bientôt se demander: quelle est la personne incroyablement transgressive qui ne porte aucun tattoo? Aujourd’hui, que cela soit dans le monde du sport ou du spectacle, on a de la peine à trouver un corps intact. Le tatouage a perdu sa connotation vulgaire, populaire, machiste, agressive, pour devenir un procédé d’esthétisation de sa présence au monde. Une pratique qui touche tous les âges, toutes les conditions sociales.»

Cela signifie-t-il que la diffusion à grande échelle du tatouage lui a fait perdre son âme ?

«Le tatouage est un objet social qui est investi de manière différente selon les époques et les sociétés humaines, donc non. Ce sont simplement des déclinaisons de sens, qui s’opèrent selon les affinités et les cultures mais également selon les individus. Le même tatouage maori[3] porté par des personnes différentes va être associé à une signification différente. Si la plupart d’entre elles ignorent qui sont les Maori et ont simplement envie de reproduire le motif imprimé sur le corps de leur footballeur préféré, une minorité saura les situer précisément. Certains pourront même parler de la signification maorie de leur tatouage en le reliant à leur vécu.

»Pour les sociétés traditionnelles, évidement, le tatouage a une fonction d’intégration, ce qui n’est plus le cas dans nos cultures. Quels qu’ils soient, les tatouages renvoient toujours à une manière individualisée d’esthétiser son corps et de s’inscrire dans le monde. Je définis pour ma part le tatouage comme un bijou cutané. Il fait partie des offres contemporaines d’embellissement de son corps au même titre qu’un piercing, une boucle d’oreille, un bracelet ou une bague… Derrière la notion de bijou, il y a toujours une recherche de beauté.»

Et non plus d’appartenance et de marginalité?

«Si, mais la marginalité sera davantage liée au choix de l’emplacement qu’au motif du tatouage lui-même. Le cou, le visage, les mains sont moins investis pour le moment. L’affirmation de soi est là évidemment plus marquée. Mais dans quatre ou cinq ans, cela ne choquera plus personne, alors qu’il est parfois encore difficile aujourd’hui de trouver un emploi quand on est tatoué à des endroits bien visibles comme les mains. C’est dans la sociologique!»

Il y a pourtant tattoo et tattoo. Se faire tatouer un dauphin, une tête de mort ou le visage du Christ n’est pas la même démarche?

«Évidemment non. Cela renvoie à son histoire personnelle. Nous sommes dans une société d’individus où chacun décide, comme je l’ai dit plus haut, de la signification de ses tatouages. Le choix du motif est un test projectif de ce que la personne est. Le même visage de Jésus pourra être tatoué sur la poitrine d’un catholique fervent pour qui il est important d’avoir ‹le Christ dans la peau›, comme sur celle d’un non croyant pour qui la figure du Christ est simplement extrêmement émouvante et à laquelle il s’identifie pour différentes raisons personnelles. Se tatouer une tête de mort renvoie davantage à une imagerie gothique qui plaît aux jeunes qui cherchent à se démarquer. Certains, des adolescents le plus souvent mal dans leur vie et dans leur peau, chercheront à représenter la mort dans ce qu’elle dégage de romantisme douloureux. Finalement, à travers cette imagerie un peu dure, ils apprivoiseront la mort et la souffrance qui est en eux. Mais pas plus que pour un visage du Christ, vous ne pouvez généraliser la signification d’une tête de mort tatouée.»

Le fait d’« encrer » une image sur son corps, relève-t-il d’une envie de s’approprier un objet inaccessible ? La tentative de retenir quelque chose qui nous échappe?

«Dans tout tatouage se dégage, de mon point de vue, une forme de spiritualité, une recherche d’au-delà de soi, de transcendance. Une manière de dépasser les frontières de sa peau pour établir une connivence avec un objet, un animal, un dieu, un bout de son histoire… Cela peut être une manière de retrouver et de symboliser un père décédé ou une enfance perdue, une relation amoureuse importante ou la naissance d’un enfant, la fidélité à une philosophie ou je ne sais quoi. Dans tout tatouage, le sens va au-delà de la forme.

»Pour beaucoup néanmoins, l’acte de se tatouer reste consciemment tout à fait modeste et relève davantage d’une simple envie de porter quelque chose de beau sur sa peau. Avec, par exemple dans le cas d’une adolescente qui veut se tatouer un dauphin parce qu’elle adore les dauphins, une forme de spiritualité anodine qui relève de la définition du sacré qu’on donne en sociologie, c’est-à-dire quelque chose que l’on investit très fort mais qui n’a de sens que pour soi.»

[1] «Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois, et l’Éternel mit un signe sur Caïn afin que ceux qui le trouveraient ne le tuent pas.» (Gn 4,15-16)
[2] L’art du tatouage est intrinsèquement lié à la culture polynésienne. Il traduit «ce qu’il y a de plus profond dans l’homme». Le mot tattoo est un dérivé du mot tatau, très courant dans de nombreuses cultures polynésiennes. En tahitien, tatau veut dire « frapper » qui dérive lui-même de l’expression «TA-ATUA», combinaison de la racine «TA», littéralement «dessin inscrit dans la peau», et du mot «ATUA», qui signifie esprit.
[3] Les Maoris sont des populations polynésiennes autochtones de Nouvelle-Zélande. 

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