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lundi, 06 juin 2011 13:00

Médias menteurs ?

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Désolé de me contredire ! Mais il le faut. Pendant des années, à l'Université de Fribourg, j'ai enseigné à mon auditoire, dans le cadre d'un cours d'éthique sans cesse revu et corrigé, qu'un bon journaliste ne pose pas de questions. Il affirme. Point. Sans interrogation. Aujourd'hui, je m'interroge. Face à la montée des critiques du public contre le goût immodéré des journalistes à se jeter sur les malheurs du monde, je me sens très perplexe. Qu'est-ce que le « bon journalisme » ? Comment corriger la détestable réputation d'une profession aussi sollicitée que décriée ? Comment éviter la contradiction entre un métier noble et nécessaire à l'opinion publique, et son exercice par une meute détestable de voyeurs tout juste capables d'éveiller les sens les plus répugnants de la foule ? Vaste sujet, relancé il y a quelques semaines par l'arrestation et le procès de Dominique Strauss-Kahn. Qui est déshonoré dans cette sombre affaire, généralement traitée par la presse de caniveau dans le menu des « faits divers » ? Pardonnez mon audace, mais j'exerce ce métier depuis près d'un demi-siècle, si je compte mes années d'« apprentissage », et l'expérience me pousse à plaider non coupable afin, comme devant une cour de justice américaine, de pouvoir exprimer ma défense.

Le public ne mérite que des professionnels payés pour combler ses attentes. Prenons une comparaison classique : un train qui arrive à l'heure, sans incident, n'est pas une information (sauf pour les voyageurs concernés) ; un train qui déraille, avec des morts, fera les gros titres et? les bonnes affaires de la presse écrite, radio et TV. Des attentats sexuels, il en survient partout à longueur de journée. Quelques faits défrayent la chronique, tels les actes de pédophilie commis par des prêtres. Alors quand le délit devient le fait d'un candidat annoncé dans la course à la présidence de la République française, c'est la curée, la frénésie, un véritable tsunami médiatique ! Parce que vous, Madame, Monsieur, vous ouvrirez la télé « pour savoir » et votre journal « pour être au courant », tout en écoutant les toutes dernières informations, si possible scabreuses, sur votre transistor. Les trois opérations sont même cumulables et certains ne manqueront pas, dans le même temps, d'envoyer un SMS à leur belle-mère ou à leur petit copain. Nous sommes ainsi construits. Autant jouer la franchise.

Face à cette vérité, le besoin de professionnels des médias respectueux de la personne humaine, de la cohésion sociale et de la dignité de leur profession s'impose encore plus. Pour ce faire, les journalistes ne sont pas dépourvus de moyens. Ils disposent notamment de chartes nationales d'éthique des médias et, très souvent, de documents adaptés aux rédactions spécifiques à chaque entreprise. Le préambule de Déontologie du groupe La Vie - Le Monde, par exemple, précise que les journalistes « disposent des moyens nécessaires pour exercer rigoureusement leur métier », qu'« ils s'interdisent toute manipulation et plagiat, (...) ne relaient pas les rumeurs, évitent le sensationnalisme, les approximations et les partis pris ». C'est clair. La réalité l'est beaucoup moins.

L'urgence est la maîtresse impitoyable du métier : tyrannie de l'audimat et surenchère de la concurrence oblige. Il n'est pas rare qu'un rédacteur glisse une petite note, pendant une pause, au présentateur du journal télévisé, pour le prévenir d'un accident majeur ou d'un décès important. Il m'est arrivé, parmi d'autres exemples, d'être invité sur le plateau de la Télévision romande pour l'élection du pape, le 16 octobre 1978. Le nom de Karol Wojtyla n'avait pas encore été prononcé. Stupeur ! Je ne l'avais jamais entendu ! Et pourtant je rentrais d'un voyage en Pologne ! Que dire ? Le journaliste n'est pas souvent un menteur, fort heureusement, mais l'improviste le contraint à? improviser !

Je plaide en faveur d'un métier que j'aime et d'une profession passionnante. Comme telle, elle comporte des risques. Mais la vérité m'oblige à dire que l'attitude du public peut être la plus mauvaise alliée du professionnel tenté d'aller dans le sens des plus basses flatteries et des connivences politiques ou financières. C'est là un véritable « péché mortel » qui détruit la crédibilité des médias. Alors, « médias menteurs » ? Cela dépend en partie de vous, chers lectrices et lecteurs, auditeurs, spectateurs. Votre exigence éthique est la garantie d'une presse à la hauteur de vos attentes.

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