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mercredi, 04 juin 2014 10:07

Réconcilier les mémoires

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Les commémorations de l'été se chargent de nous le rappeler : il y a cent ans, la Première Guerre mondiale débutait en Europe, ravageant l'Ancien-Monde et ses colonies. Vingt-cinq ans plus tard, tout recommençait... Car, qu'elles soient coloniales, territoriales, idéologiques, économiques ou religieuses, les guerres laissent de profondes cicatrices, prêtes à se rouvrir à la moindre tension. La mé­moire de nos pères, souvent mystérieuse et peu exprimée, marque nos vies comme le montre Amanda Garcia dans Dessine-moi la guerre.[1] Les enfants de la Shoah rêvaient de miel et de manne lorsqu'ils se sont installés en Palestine, mais leurs cauchemars habités des terreurs et des noirceurs vécues ont pris le dessus : les victimes d'hier persécutent les Palestiniens d'aujourd'hui. Au Salvador, vingt ans après les accords de paix, le langage de la guerre froide est toujours en service, découvre-t-on dans le reportage de Jacques Berset.[2] La haine et la peur s'accrochent aux générations et se reproduisent comme du chiendent. Cachemire, Liban, Rwanda, Irak, ex-Yougoslavie, Colombie, Algérie, Syrie, Ukraine... la litanie des peuples en guerre depuis 1945 est sans fin.

Le mal est inventif et prend des formes toujours nouvelles, comme ces centaines d'Européens qui se rendent en Syrie pour le djihad. Qu'il est dur de croire en l'homme ! « Il faut beaucoup aimer les Hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer », écrivait Marguerite Duras.[3] Il y a un an, je rencontrais une Suissesse de retour de Terre Sainte. Elle avait participé à une rencontre entre Palestiniens et Israéliens, tous victimes du conflit israélo-palestinien et cherchant à œuvrer pour la paix. Elle expliquait combien elle était admirative devant leur volonté de dialoguer, de pardonner même, alors qu'elle-même, qui n'avait rien subi personnellement, avait tant de peine à apaiser son indignation devant les injustices dépeintes. La réconciliation demande des forces inouïes. Ce mois traversé par le souffle de la Pentecôte est un moment idéal pour y travailler.[4]

Il y a deux millénaires, un certain Saul, juif né à Tarse, persécuteur des chrétiens, tombait trois jours durant dans une nuit profonde avant de s'ouvrir à la lumière (Ac 9,1-20). Cette conversion exceptionnelle d'un cœur endurci ne se produira pas sur la foule des combattants de par le monde, même si nous l'appelons de tous nos vœux. L'apaisement des esprits, à commencer par le nôtre, est un long et fastidieux travail, auquel nous sommes tous conviés. Notamment par la prière qui s'élève du cœur. C'est un moyen d'action efficace, privilégié par toutes les spiritualités fortes de cette évidence : la Terre est ronde, et nous avons tous le même centre. Ainsi, si nos colères nous détruisent de l'intérieur et abîment nos relations, nos gestes d'amour et de paix emplissent de joie et relèvent les autres. Ils marquent nos mémoires et celles de nos descendances tout aussi sûrement que les traumatismes encourus.

Cette réalité, le Service jésuite des réfugiés (JRS) l'a intégrée dans son travail. Active dans de nombreux pays en conflit, cette ONG développe des activités éducatives visant à améliorer la réconciliation et la vie commune. Un chemin qui passe par la recherche de la vérité et la réparation des torts, avant de s'ouvrir sur un possible pardon : « La réconciliation signifie laisser la vengeance et les préjudices derrière soi, mettre de côté la rancœur et ouvrir nos cœurs à de nouvelles possibilités. »[5] En Syrie, le Père Ziad se fait l'apôtre de cette philosophie. « La seule solution est la négociation, pas la victoire par les armes. Il n'y a pas d'autre chemin que la réconciliation », répète-t-il depuis le début du conflit. Pourtant il a lui-même assisté à des horreurs et vécu bien des peines, comme l'assassinat de son compagnon jésuite, le Père van der Lugt, en avril passé. Pour garder l'espérance, le Père Ziad continue à vouloir regarder le Beau et le Bien autour de lui, tel ce moment de grâce où un soldat de l'armée gouvernementale a donné à manger à un rebelle lors de l'évacuation de Homs.
Lucienne Bittar

[1] • Cf. les pp. 19-22 de ce numéro.
[2] • Cf. les pp. 15-18 de ce numéro.
[3] • « La vie matérielle », Paris, P.O.L. 1987, 180 p.
[4] • Depuis 33 ans, chaque 13 mai, l'Eglise commémore le pardon accordé par Jean Paul II à l'homme qui avait tenté de le tuer. Selon Mgr Oder, postulateur de la cause de béatification du pape, le pardon était pour Jean Paul II un puissant ressort de l'histoire des Nations, « parce qu'il avait une vision chrétienne - théologique - de l'histoire, où tout ne peut pas être réduit à un simple jeu économique ou politique, où les éléments d'humanité - la compassion, la compréhension, le repentir, le pardon, l'accueil, la solidarité, l'amour - deviennent des éléments fondamentaux pour faire une vraie politique de Dieu. » (Zenit, 18.05.14)
[5] • Voir « Je demande pardon à mon fils », in Servir, n° 57, mars 2014, JRS, pp. 12-14.

 

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