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mardi, 01 juillet 2014 16:10

L'expérience du sommet

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De la pointe du Wildhorn, je regardais les Alpes valaisannes : des centaines de sommets, depuis les Dents du Midi jusqu'au Bietschorn. Ils se détachaient au-dessus des brumes de la vallée du Rhône dans la pleine lumière de midi. J'étais frappé par leur allure et leur beauté, et touché par un sentiment de reconnaissance à leur égard. Je les avais pratiquement tous escaladés et souvent plusieurs fois. Chacune de ces ascensions m'avait laissé une impression profonde. C'était parfois un dur effort dans la neige et la tempête, une autre fois le plaisir d'une escalade dans un beau rocher au soleil ou le bonheur de glisser à ski dans une poudreuse immaculée ; chaque fois ce fut une émotion intense. Je me rends compte aujourd'hui combien ces moments m'ont construit intérieurement.

Les hauts sommets, de l'Horeb à l'Assekrem, ont été classiquement perçus comme des lieux de révélation spirituelle. Person­nel­le­ment, je les ai vécus comme une école de formation intérieure. Plus la montagne est haute, plus la marche d'approche est longue. Elles sont fondamentales ces longues heures de montée en silence dans un cadre grandiose. Les innombrables soucis de la plaine s'estompent, le rythme régulier des pas et de la respiration vous harmonise et vous simplifie. Puis les difficultés d'une voie ardue et technique vous obligent à réunir toutes vos capacités physiques et morales. La cime atteinte, vous avez l'impression d'être un homme nouveau. Il faut avoir tout donné pour devenir pleinement soi-même.

Il faut pourtant se méfier de la montagne, c'est une tentatrice. Elle vous défie par sa taille, sa beauté, ses raideurs. Elle incite à l'audace mais punit très vite les présomptueux. Pour l'aborder, il faut savoir maîtriser ses émotions. Il faut aussi une bonne condition physique, une technique affutée, du matériel de qualité et, avant tout, un moral solide, le goût d'entreprendre, l'art de mesurer le danger, du courage et de la détermination. Pour vaincre un ressaut rébarbatif, je dois dominer mes doutes et mes craintes en même temps que je place les points d'assurage.

Marcher sur l'arête du Lyskamm, avec juste la place pour poser un pied devant l'autre, avec des centaines de mètres de vide d'un côté comme de l'autre, donne une idée très concrète de ce qui sépare la vie de la mort. Cette expérience redouble le goût de vivre. Côtoyer l'abîme me fait ressentir la pulsion de vie au fond de moi; je perçois que c'est en elle que se cache l'essentiel de la réalité et non pas dans le monde extérieur, minéral, dur, glacé, vertigineux. La vie palpite en moi, liée à ce corps de chair si fragile, exposé à la chute, mais qui dispose de la faculté de recevoir le souffle immortel de l'Esprit. Pour cela, il faut entreprendre une ascension spirituelle, qui n'est pas moins délicate que sa sœur alpine.

A la montée, le guide est devant. Il ne voit pas son client mais il l'écoute avec la plus grande attention. Au moindre bruit de glissade, il tend la corde ; grâce à elle, il perçoit les fatigues et les hésitations. Dans la cordée, chacun dépend de l'autre. C'est ainsi que naît une fraternité que l'on perçoit au retour de course quand on dénoue la corde. Avoir un compagnon de cordée avec lequel on est en parfaite con­fiance, c'est comme un redoublement de l'âme. La confiance totale dans un ami, dont on sait qu'il ne vous lâchera pas quoi qu'il arrive, est une de ces choses qui raffermissent l'existence, même quand cet ami a quitté ce monde.

Je prie beaucoup en montagne, car plus je monte en altitude, plus je descends en moi-même. C'est le cas également en mer ou dans le désert. La prenante beauté d'un monde totalement minéral fait, par contraste, ressentir combien je suis un être totalement relationnel. J'admire cette nature, mais je goûte encore plus le lien avec tous ceux que j'ai connus, la longue chaîne des ancêtres qui m'ont précédé sur ces chemins de montagne, ces amis avec lesquels j'ai passé tant d'heures magnifiques et échangé des confidences intimes. Et puis, bien sûr, l'Ami par excellence, le Seigneur à qui je dois la vie, lui qui me soutient à chaque pas et m'incite à gravir encore. Quand on arrive au sommet, il faut arrêter l'effort, tout est accompli, il n'y a plus qu'à rendre grâce. C'est pourquoi je suis heureux d'y retrouver une croix.

 

 

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