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jeudi, 19 mars 2020 14:07

Rappelons-nous la peste noire

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"Le Septième sceau" d'Ingmar Bergman (1957)Stupéfaction dans les chaumières helvétiques de voir, dans le pays de la prudence, de la pharmacie et de l’hygiénisme, la nécessité de cloîtrer tous les habitants pendant des semaines à cause d’un virus minuscule venu d’une Chine lointaine. «Retour au Moyen Âge», gémit-on.

Oui, retournons au Moyen Âge. La peste noire (1347-1352), venue elle aussi des steppes de l’Asie Centrale, a tué pas loin de la moitié de la population européenne en cinq ans. Puis des retours réguliers jusqu’à la fin du XIXe siècle ont décimé et troublé en profondeur la civilisation européenne. Deuils familiaux, récession économique, troubles sociaux, conflits religieux s’en sont suivis. On peut même y voir une des causes du schisme protestant du XVIe siècle.

Pensons d’abord à ce qui est arrivé aux juifs. Il fallait trouver une cause à ce malheur, qui était sans doute un châtiment de Dieu. Le bouc émissaire tout trouvé fut le juif. C’est lui qui empoisonne l’eau des puits, haro donc sur les synagogues! Il y avait d’ailleurs un fait peu connu mais intriguant: les juifs semblaient moins atteints que les chrétiens. Dans une ville de l’Est européen, un rabbin et un clerc en débattirent. Le rabbin fit remarquer que les juifs font des ablutions rituelles avant les repas -ce que les autorités contemporaines ne cessent de nous enjoindre aujourd’hui. Mais il semble que la remarque soit tombée dans l’oubli et n’ait provoqué aucun changement de pratique.

Explosion cléricale

Gravure. Divers convois funéraires se rassemblent devant le monastère de prédication (église française). Contenu: épidémie. Scène de rue de Berne. Production: inscription du graveur Wilhelm Suter (1806-1882), inscription Berne; probablement Christian Albrecht Jenni (1786-1861), probablement Berne (objet); Inscription Johann Gottlieb Loehrer (1796-1840) (objet). Daté de 1834. Origine: Stutz (collection) Johann (1849-1915). Musée national suisse de ZurichUn deuxième phénomène notable à l'époque est l’inflation cléricale. Dans certaines rues de Genève, il ne restait plus que cinq ou six personnes vivantes, qui héritaient de tout. Si un cadet de famille recevait les biens de ses parents et de ses frères et sœurs, et devenait donc riche, il ressentait un devoir de gratitude à l’égard de ses proches. Évidemment, il songeait alors à leur salut et faisait lire des messes à leur intention. Chaque église comportait de nombreux autels latéraux, qui avaient besoin de desservants. À Genève, au début du XVIe siècle, pour une ville qui comptait environ 12’000 habitants, deux cents prêtres séculiers étaient chargés des célébrations. Ils n’avaient généralement pas d’autre fonction pastorale. Il faut y ajouter la cour épiscopale, le corps des chanoines de la cathédrale, les couvents de religieux, les dominicains de Plainpalais, les franciscains de Rive, les augustins du pont de Carouge, et bien sûr les curés des différentes paroisses. Sans compter les couvents de religieuses qui avaient leurs aumôniers.

Les chiffres étaient à peu près les mêmes à Zurich, pour une population équivalente. Ce qui veut dire qu’à peu près un habitant sur cinq était d’Église.

 Ébranlement du système politico-religieux

Ajoutons que l’avalanche d’enterrements ne contribuait pas à hausser le moral des habitants. La prédication non plus d’ailleurs. Jean Delumeau a étudié de près les sermons de l’époque. La mort, l’enfer, le purgatoire, les souffrances des damnés étaient des thèmes privilégiés. 〈À lire à ce sujet dans choisir, n° 695, avril-juin 2020: Michel Grandjean, "Quand l'enfer habitait le Moyen-Âge. Ce qu'on doit à Delumeau.">

Musée des Hospices de Beaune.  Rogier Van Der Weyden (1399-1468): détail du retable "Le jugement dernier: l'enfer" © Fred de Noyelle/GodongLa peinture s’y emploie également: diables cornus, flammes rougeoyantes, danses des morts rappellent aux paroissiens les châtiments qui les menacent. La crainte de la damnation ne quittera plus la psyché occidentale. Peur et culpabilité poussent les gens vers l’Église, qui leur ouvre la porte étroite du salut. Force et fragilité de cette pastorale... La révolte luthérienne mine un système que la vente des indulgences rend encore plus problématique. C’est ainsi que le virus de la peste, endémique en Asie, est devenu capable, en abordant les rives nord de la Méditerranée, d’ébranler le système politico-religieux de la chrétienté occidentale.

De même, le coronavirus d’aujourd’hui secoue un certain nombre de dogmes qui paraissaient il y a quelques semaines seulement encore intangibles en Europe. Les États-nations, par exemple. Vus comme un reliquat déplorable des nationalismes du XXe siècle, ils se montrent tout à coup les seuls cadres capables de prendre les décisions rapides et tranchantes réclamées par un danger mortel.

La mondialisation questionnée

Le flux tendu de la mondialisation (rendement financier oblige) est aussi remis en question. Plus de stocks: les transports sont si aisés et rapides que les pantalons les plus portées au monde, les jeans, voient leur coton cultivé en Égypte être tissé au Bangladesh, puis les tissus sont coupés en Chine, teints au Maroc, exportés en Hollande, d’où ils sont distribués dans les divers pays de la Communauté européenne. Mais il suffit d’un grain de sable (à vrai dire un virus est beaucoup plus petit qu’un grain de sable) pour que toute la machine s’enraye.

Et que penser d’un champion de la pharmacopée comme la Suisse qui ne fabrique plus de masques chirurgicaux ni de produits désinfectant (qu’elle a d’ailleurs inventés), mais qui doit les faire venir du bout du monde alors que les ports sont bloqués. Les pharmacies des grands hôpitaux ont de la peine à se procurer depuis des années déjà des médicaments de base, efficaces et bon marché, qui ne sont plus fabriqués dans les pays à bas coûts, car il n’y a pas de bénéfices à en tirer.

Depuis des décennies, les spécialistes mondiaux des pandémies affirment que l’un des plus grands dangers qui menacent l’humanité est celle de l’apparition d’un virus nouveau contre lequel on ne disposerait ni de médicaments ni de vaccin. On a tremblé lors de la fièvre aviaire, puis du SARS. Mais à peine quelques années plus tard, les Chinois sont surpris par le Covid-19 et tentent de camoufler son apparition. Il sévit à Wuhan depuis décembre, mais il faut attendre le mois de mars 2020 pour se rendre compte que l’épidémie pourrait aussi se répandre chez nous. Or depuis des semaines déjà les masques chirurgicaux et les solutions antiseptiques ont disparu des pharmacies. De surcroît, nous apprenons que le nombre des respirateurs est trop restreint dans les hôpitaux pour faire face à une épidémie d’une ampleur moyenne.

À l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à Genève, on fait remarquer que les États ont diminué régulièrement les crédits et que les moyens manquent pour organiser des actions sur le plan mondial.

Récolter des données n'est pas tout. Il faut savoir les analyser

De fait, il n’y a guère eu de grands experts des situations économique et politique capables de prendre la mesure du problème au début de l’année 2020. Nous disposons aujourd’hui du plus grand nombre de données et de statistiques jamais récoltées depuis le début de l’humanité, mais nous avons été incapables de voir ce qui nous pendait au bout du nez. Pendant ce temps, la Suisse hésite à s’engager dans une collaboration plus étroite avec l’Europe. Cela se comprend, on n’arrive déjà pas à retenir des humains à la frontière, alors comment pourrait-on filtrer des virus?

Vous avez dit Moyen Âge?

Cet article a été écrit pour la rubrique Opinions du journal Le Temps, et il a également paru sur le site des jésuites de Suisse.

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