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vendredi, 24 mai 2013 13:42

L'esprit de François: La diplomatie internationale

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Le pape François, comme ses deux prédécesseurs, n'a aucune expérience en matière de diplomatie internationale. Par le passé, de nombreux papes, tels Pie XII, Jean XXIII et Paul VI, étaient issus du corps diplomatique du Saint Siège. Ayant passé de nombreuses années au service du Vatican en tant que diplomates, ces papes étaient à l'aise dans le rôle d'hommes d'Etat habitués à la diplomatie. Au moment de leur accession au pontificat, ils connaissaient déjà la position du Saint Siège sur les questions internationales, et s'ils souhaitaient la modifier, ils le faisaient en toute connaissance de cause.


François, en revanche, a été projeté sur la scène internationale armé de peu d'expérience et de connaissances limitées en matière de négociations diplomatiques vaticanes. Heureusement, François n'a fait jusqu'à présent que peu de déclarations susceptibles de contrarier un quelconque pays. Dans son livre "Sur la terre comme au ciel", il disserte peu sur les questions internationales, hormis sur la mondialisation, ce dont j'ai parlé dans un article précédent.
Un pays, la Turquie, pourrait s'offusquer puisqu'il parle du "génocide des Arméniens" et compare ce qu'ils ont subi à ce que les communistes stalinistes ont infligé aux Ukrainiens et les nazis aux juifs.
Les Turcs n'ont pas de chance avec les papes. Alors qu'il était cardinal, Joseph Ratzinger ne s'exprimait que rarement sur les affaires internationales, mais, contrairement à la politique vaticane, il s'est opposé à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, parce qu'elle n'est pas un pays chrétien. En tant que pape, Benoît XVI a modifié son propos et, lors de sa visite en Turquie en 2006, il a soutenu sa candidature à l'UE. Aujourd'hui, face à la crise économique qui sévit actuellement en Europe, beaucoup de Turcs sont contents de ne pas avoir adhéré à l'Union et considèrent peut-être Ratzinger comme un prophète.

Prudence
Le manque d'expérience peut placer un pape dans une situation délicate, particulièrement s'il ne consulte pas ses conseillers. Le pape Benoît a gravement endommagé les relations avec les musulmans lorsqu'il a tenus sur Mahomet, à Ratisbonne, des propos qui furent très mal reçus. Comme François parle avec spontanéité et dans un langage imagé, il pourrait aussi avoir des ennuis, s'agissant de questions internationales sensibles. Mais il semble user de prudence lorsqu'il aborde des thèmes de politique internationale. Bien que le Rabbin Abraham Skorka s'exprime abondamment sur le conflit israélo-arabe dans leur ouvrage commun "Sur la terre comme au ciel", Bergoglio demeure remarquablement peu loquace à ce sujet. Il parle des relations humaines et de la résolution de conflits en général, et émet l'avis que "la guerre ne saurait jamais être la voie de la solution" lors de conflits. Il encourage à se mettre à la place de l'autre pour voir les choses de son point de vue. Plutôt que chercher à amener chacun à "affirmer la même chose", il propose, en citant Oscar Cullmann, "de marcher ensemble dans une diversité réconciliée."
François a passé son premier test diplomatique à la fin d'avril, à l'occasion de sa rencontre réussie avec le président d'Israël. Il n'a commis aucune bévue et s'en est tenu à la ligne officielle du Vatican.
Mais étant donné son caractère et son style, il ne faut pas s'attendre à ce qu'il se confine toujours à une langue diplomatique insipide. S'adressant le 16 mai aux nouveaux ambassadeurs auprès du Saint Siège, il a montré qu'il ne craint pas de lancer des propos surprenants lorsqu'il s'agit d'économie. "L'adoration de l'antique veau d'or (cf. Ex 32, 15-34) a trouvé un visage nouveau et impitoyable dans le fétichisme de l'argent et dans la dictature de l'économie sans visage ni but vraiment humain," a-t-il déclaré aux ambassadeurs. Et il a poursuivi en exposant sa conception de l'économie et du rôle du gouvernement dans ce domaine, conception susceptible de donner des coliques aux néoconservateurs catholiques.

Un langage clair
Alors que le revenu d’une minorité s’accroît de manière exponentielle, celui de la majorité s’affaiblit. Ce déséquilibre provient d’idéologies promotrices de l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, niant ainsi le droit de contrôle aux États chargés pourtant de pourvoir au bien-commun. S’installe une nouvelle tyrannie invisible, parfois virtuelle, qui impose unilatéralement, et sans recours possible, ses lois et ses règles. En outre, l’endettement et le crédit éloignent les pays de leur économie réelle, et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. A cela s’ajoute, si besoin en est, une corruption tentaculaire et une évasion fiscale égoïste qui ont pris des dimensions mondiales. La volonté de puissance et de possession est devenue sans limite.
Pas plus que Benoît, François ne croit naïvement que le marché est infaillible et que le gouvernement est l'ennemi. Mais au contraire de Benoît, il sait user d'un langage clair et fort, de formules que l'on peut citer. En matière d'économie, il est la voix des pauvres, des chômeurs, des pays du sud.

Trois jours plus tard, François insistait sur les mêmes thèmes dans son discours sur la Place St Pierre. "Aujourd’hui, cela fait mal au cœur de le dire, mais trouver un clochard mort de froid ne fait pas l’information, mais un scandale, ah oui, ça c’est de l’info. Penser que de nombreux enfants n’ont rien à manger, cela n’est pas de l’info, et ça c’est grave. Nous ne pouvons pas ne pas nous en soucier, tant que dure cette situation!" Et au cas où l'on ne l'aurait pas compris, il poursuit: "Si l’investissement des banques est en baisse, alors c’est une tragédie, mais si des gens meurent de faim, s’ils n’ont rien à manger ou n’ont pas la santé, alors il ne se passe rien, voilà notre crise d’aujourd’hui !".
"Et le témoignage d’une Eglise pauvre pour les pauvres, a expliqué le pape, va contre cette mentalité".

Ce même jour, il rencontrait la Chancelière allemande Angela Merkel, architecte européenne de l'austérité économique. Au sortir de cette rencontre, elle a exprimé une préoccupation nouvelle pour les victimes de la crise économique européenne. La plupart des Européens considèreront peut-être cela comme un triomphe pour François, mais les cyniques feront observer qu'elle va au-devant d'élections en septembre.

Formation diplomatique
Un pape ne fait pas sa politique étrangère tout seul. Ce qui le sauve, lorsqu'il manque d'expérience, est le cadre que forment les diplomates expérimentés et bien formés de la Secrétairerie d'Etat et les nonciatures (ambassades) du Saint Siège dans le monde entier. Ces fonctionnaires commencent leur carrière, en tant que jeunes prêtres, par quatre ans à l'Académie pontificale ecclésiastique, l'école des diplomates du Vatican, où ils étudient le droit canon, le droit international, la diplomatie ecclésiastique, l'histoire diplomatique, les langues et la manière de rédiger des rapports diplomatiques. Cette formation est très pratique et ce sont souvent des membres du service diplomatique du Saint Siège qui donnent les cours. Les diplômés sont ensuite envoyés dans des nonciatures où ils peuvent passer trois ans dans un pays avant d'être déplacés dans un autre ou de rentrer à Rome pour travailler à la Secrétairerie d'Etat. Si leur parcours est couronné de succès, ils peuvent devenir nonces (ambassadeurs) aux environs de 50 ans.
Le Secrétaire d'Etat du Saint Siège est le plus haut fonctionnaire sous l'autorité du pape. Il est davantage premier ministre que ministre des affaires étrangères. Celui que François nommera à ce poste aura une profonde influence sur son pontificat. Jean Paul II a eu la sagesse de garder comme secrétaire d'Etat le Cardinal Agostino Casaroli, diplomate expérimenté, jusqu'au moment où lui-même se sente à l'aise dans sa nouvelle charge. Par ailleurs, le pontificat de Benoît XVI a souffert du manque d'expérience du cardinal Tarcisio Bertone qui était mal aimé et peu respecté au Vatican.
Sous l'autorité du Secrétaire, la Secrétairerie d'Etat est organisée en deux sections. La deuxième, chargée des relations avec les Etats, est composée d'une quarantaine de personnes réparties en secrétariats pour les divers pays, modèle semblable à celui des ministères des affaires étrangères du monde entier. Cette seconde section est dirigée par l'archevêque Dominique Mamberti, secrétaire pour les relations avec les Etats, et ministre des affaires étrangères du Saint Siège.
En raison de son manque d'expérience et de connaissance des affaires internationales, le pape François suivra sans doute les recommandations de ses conseillers diplomatiques et ne s'écartera pas des positions prises par le Vatican dans le passé. Mais s'agissant d'économie, il donnera son avis avec vigueur.

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