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samedi, 10 mars 2018 15:09

Du suicide japonais

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Données tirées de l’enquête du Ministère de la santé, du travail et des affaires sociales du Japon © nippon.comLe Japon est en train de courir à sa perte. Même si la mort y sera aussi lente que le vieillissement inexorable de ses habitants, la catastrophe semble inévitable. Pour corriger le tir, c’est rien moins que la culture nippone qu’il faudrait changer!

Annick Chevillot, Lausanne, Journaliste

Le suicide a été érigé en art par les Japonais. Le seppuku, apparu au Moyen Âge, a perduré jusqu’en 1970. Le 25 novembre de cette année-là, le célèbre écrivain Yukio Mishima s’éventrait pour, espérait-il, sauver l’honneur de son pays. Car pratiquer le seppuku permet de laver son honneur chez les samouraïs. Les femmes et les hommes du peuple n’avaient pas droit à cette forme de mise à mort très ritualisée. Seuls les porteurs de sabres étaient autorisés à mourir en s’éventrant. Le ventre étant le siège de l’âme (le hara) pour les Japonais, ils libéraient ainsi leur âme, qui pouvaient s’élever et se libérer du poids des péchés (réels ou supposés) du suicidé. Le seppuku ou hara-kiri a érigé le Japon en «pays du suicide», même si les statistiques contredisent en partie ce cliché. En 2015, l’OMS classait l’archipel au 26e rang du nombre de suicides par 100 000 habitants, loin derrière le Sri Lanka, la Corée du Sud, la Russie, la Pologne ou encore la Belgique. Reste que parmi les pays membres du club des sept grands (le G7), le Japon est le leader en matière de suicide, ce qui préoccupe son gouvernement.[1] À tel point que celui-ci a pris des mesures en juillet 2017. Dans son rapport Dispositions générales contre le suicide, l’État prévoit tout un arsenal de moyens préventifs pour réduire le taux de suicide de 30 % d’ici 2025.

Grève des ventres

Si le Japon ne souffrait que d’un haut taux de suicide individuel, il ne serait pas en train de courir à sa perte. Aujourd’hui, c’est l’ensemble de sa population qui est en voie de disparition, pratiquant un «suicide collectif» à l’échelle nationale. Car les Japonais font des enfants au compte-goutte.

Le National Institute of Population and Security Research de Tokyo dresse chaque année un tableau de plus en plus sombre de la situation démographique du pays. Le taux de natalité varie entre 1,35 et 1,44 enfant par femme. Pour assurer le renouvellement de la population, il devrait s’élever à plus de 2 enfants par femme.

La grève des ventres a commencé il y a plusieurs décennies. Mise au régime sec, la démographie nipponne est officiellement entrée en décroissance en 2005. Depuis, on compte annuellement plus de décès que de naissances au pays du soleil … de plus en plus mourant. En 2016, le Japon a même enregistré sa plus forte baisse de population depuis 117 ans! Et pour la première fois depuis 1899, moins d’un million d’enfants y sont nés, alors que plus de 1,3 million de personnes y sont décédées. En un an seulement, la population a baissé de 330' 786 personnes, selon le calcul du Ministère de la santé. Ce qui porte le nombre total de Japonais à 126,7 millions d’individus en 2016.

Deux statistiques, presque humoristiques, donnent l’ampleur de la géronto-croissance du pays, selon le terme développé par Gérard-François Dumont, professeur à l’Université de Paris IV Sorbonne : en 2012, il s’est vendu plus de couches destinées aux aînés qu’aux bébés ; et en 2040, le Japon devrait compter un centenaire par nouveau-né.[2] Le nombre de centenaires est déjà tellement important que le gouvernement a décidé il y a trois ans de renoncer au sakazuki, cette cérémonie traditionnelle qui consiste à remettre un vase d’argent aux personnes atteignant un siècle d’existence. Le précieux cadeau a été remplacé par un présent moins coûteux.

Péril national

La mort annoncée de la nation semble inéluctable. Au bout des statistiques, la société nipponne est en train de mettre en scène son suicide collectif de manière aussi raffinée que la cérémonie du seppuku. La crise d’identité majeure que traverse le pays renforce encore la dénatalité.

Le modèle traditionnel familial consistant à voir les femmes mariées rester à la maison pour s’occuper des enfants pendant que monsieur se voue corps et âme à son entreprise a vécu. L’émancipation féminine a gagné les mentalités.[3] Les Japonaises travaillent, veulent leur indépendance et leur autonomie. Elles ne se marient plus non plus avec un homme choisi pour elles par leur famille. Du coup, les mariages ont chuté de 30 % en 30 ans. Ainsi 70 % des hommes et 60 % des femmes de 18 à 34 ans sont actuellement célibataires. Pour autant, il n’est toujours pas concevable d’avoir un enfant sans être au préalable marié. Dès lors, le taux de naissance hors mariage n’est que de 2 % (contre 58 % en France par exemple).[4] Ces constats alarmants sont confirmés par les prévisions de l’Institut de recherche de la population et de la sécurité sociale du pays. L’institution parle d’une baisse globale de 30% (quelque 40 millions de personnes en moins) d’ici 2065. On ne parle plus de décroissance, mais carrément de péril national!

Pour prévenir cette catastrophe démographique, tout en encourageant les femmes à travailler et à rester en poste après leur premier enfant (pour compenser la perte de 500 '000 actifs par an), de nombreuses mesures ont été mises en place par le gouvernement. Une des plus spectaculaires est la création de 320 '000 places de crèches à travers le pays d’ici 2025, assortie de la gratuité des garderies et de l’école maternelle (cadeau financé par la hausse de la TVA prévue en octobre 2019).

Qui pour contempler les cerisiers ?

Pour obtenir les dernières statistiques, il faut attendre le mois d’avril. Les mauvaises nouvelles démographiques tombent traditionnellement au printemps au Japon. Au moment où les cerisiers en fleurs embellissent l’archipel tout entier. Combien de Japonais seront encore là pour voir ce spectacle séculaire dans un siècle? Si on en croit les démographes et que l’on part du principe que la grève des ventres va perdurer, il n’y aura plus grand monde pour ce faire. À moins que les touristes étrangers comblent ce vide. Mais ouvrir ses frontières a toujours posé problème au Japon. Les touristes sont les bienvenus et sont bien accueillis… tant qu’ils repartent chez eux après un séjour maximal de 90 jours. Ne s’y installent que les plus persévérants et les plus imperméables à la pression sociale japonaise.

Très codifiée et hiérarchisée, la société nipponne ne sait pas vraiment où, ni comment, caser les gaijin (littéralement personnes de l’extérieur, soit les étrangers). La culture collectiviste nipponne classe les individus selon un système appelé Uchi-soto, qui les distingue en fonction de leur niveau social et de leur intégration dans le monde des affaires (hiérarchie). La traduction littérale de ce mot est dedans-dehors. L’étranger perturbe cet équilibre complexe et, dès lors, est perçu comme un intrus. Cela explique certainement le très faible taux de visas de travail valables cinq ans délivrés aux étrangers. En octobre 2016, seuls 1,08 million de personnes en bénéficiaient (sur une population de 127 millions).

Petits effets positifs

La perte de plus de 300 '000 habitants par an a néanmoins quelques effets positifs à court terme. Ainsi, le taux de chômage est très bas dans l’archipel (moins de 3 %)   ; le Japon est même dans une situation de suremploi, selon une étude récente du FMI. Les maisons abandonnées se multiplient à Tokyo, avec 190 '000 demeures inhabitées dans la capitale ; le pays, lui, compte quelque 7,5 millions de maisons vides. La robotique y est également en pleine expansion et est censée compenser le manque de main d’œuvre dans les maisons de retraite.

Ces rares effets positifs sont trompeurs: « Petit à petit, mais inéluctablement, le Japon évolue vers un type de société dont les contours et les rouages ont seulement été envisagés dans la science-fiction », écrivait en 2012 le démographe Nick Eberstadt.[5]

Grande catastrophe

Toujours aussi frileux à accueillir des étrangers sur son sol, peinant à offrir une véritable politique familiale donnant envie, et surtout les moyens, aux femmes de se projeter comme mère-travaillant, le Japon court à la catastrophe et, selon certaines études, à sa disparition pure et simple. Surtout qu’à côté, le grand voisin chinois vient d’en finir avec la politique de l’enfant unique.

Pour qu’à l’avenir plus de couches enfantines que gériatriques soient vendues, il faudra peut-être passer par une politique véritablement incitative, comme payer chaque couple acceptant d’enfanter et ériger les familles comptant plus de quatre membres comme des héros nationaux. Quelle que soit la
recette choisie, le Japon ne fera pas l’économie d’une crise démographique profonde.

[1] Même si le nombre de jeunes hommes qui passent à l’acte a diminué, passant de 30 000 cas par an en 2010 à 21 897 en 2016.
[2] Gérard-François Dumont, «Japon, les enjeux géopolitiques d’un Soleil démographique couchant», in Géostrategiques n° 26, Paris 2010, pp. 17-44.
[3] Cf. Annick Chevillot, «Femmes japonaises, la force montante de l’économie», in choisir n° 660, décembre 2014, pp. 17-20.
[4] Cf. Mizuho Aoki, «In sexless Japan, almost half of single young men and women are virgins: survey», in The Japan Times, Tokyo, 16.09.2016.
[5] Nicholas Eberstadt, «Japan Schrinks», in Wilson Quarterly, Washington, printemps 2012, pp. 30-37.

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