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jeudi, 01 octobre 2015 14:51

Klee, Berne et les anges

Écrit par

Klee à Berne,
Centre Paul Klee, Berne

« Klee est un ange qui recrée les merveilles du monde. » Jean-Paul Sartre

Pour ses dix ans, la Fondation Paul Klee expose ... Paul Klee. Quoi de plus naturel ? Un Paul Klee en relation avec la ville de Berne où il est né en 1879, où il a passé la moitié de sa vie et qui l’a recueilli en temps de guerre alors qu’il était congédié par les nazis de l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf où il enseignait.
Quels liens particuliers l’artiste entretenait-il avec Berne, sa ville ? Des relations ambigües. Entre amour et haine. A Berne, il a pu compter très tôt sur ses premiers collectionneurs, sans doute les plus fidèles, mais il avait choisi l’Allemagne pour élire domicile. Comme poumon artistique. Une Allemagne où il participe à la deuxième exposition du groupe d’artistes Cavalier bleu (Der Blaue Reiter) et où, dès 1921, il enseigne au Bauhaus aux côtés de Kandinsky, d’Itten, de l’architecte Marcel Breuer, mais aussi de Chagall, Einstein, Hauptmann, qui font alors partie du conseil d’administration du Cercle des amis du Bauhaus.
Il ne revient pas en Suisse de gaieté de cœur. C’est un moment douloureux de sa vie, qui coïncide avec la déclaration d’une maladie auto-immune, dont on ne connaîtra le nom qu’après sa mort - la sclérodermie - et qui sera à l’origine de la paralysie de son muscle cardiaque. Klee baigne ainsi dans un mal-être psychique et physique que l’historien de l’art Philippe Büttner résume ainsi : « Etranger dans son propre pays, Klee devient aussi étranger dans son propre corps. » Une période douloureuse, mais aussi féconde : il y créera une œuvre tardive d’une grande richesse.

Un ange passe...
Paul Klee dessinera une bonne centaine d’anges durant sa vie, la plupart à Berne, entre 1938 et 1940, année de sa disparition. Ils se feront échos de ses questionnements sur la mort. « Là [dans leur royaume], tout est comme chez nous mais en plus angélique », dira Klee en évoquant ces êtres Dans l’antichambre de la corporation des anges (1939) qui exécutent le Dernier pas sur terre (1939) et sont Sur le point de prendre sa volée (1939).
D’un fin trait noir, il dessine les contours d’un personnage souriant, réservé, voire pensif, parfois espiègle, inquiet et même laid... Un ange. Ce qui est tout à fait spécial et étonnant dans les personnages célestes de Klee, c’est le rôle que le peintre leur fait jouer. Ce sont des anges incarnés, des hybrides ailés qui répondent aux agitations humaines. « Ces anges représentent une forme transitoire entre existence terrestre et existence surnaturelle de l’au-delà qui convient aussi bien au scepticisme moderne qu’à notre besoin de spiritualité », commente la commissaire de l’exposition dédiée aux anges de Klee qui s’est tenue à Berne en 2012.[1] D’autres diront de Klee qu’il s’est tourné vers ses chères figures ailées pour se frayer un chemin entre l’ici et l’au-delà.
« L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible », disait le peintre. Certes, il pensait davantage à l’abstraction dans sa peinture qu’aux anges quand il parlait ainsi. Mais cette phrase est une jolie évocation de l’envie de Klee de jouer avec une image immatérielle, celle de l’ange, pour faire entrevoir des émotions bien humaines. Comme le relève l’éditeur de la traduction en français des poèmes de Tanikawa Shuntarô[2] inspirés des anges de Klee : « Paul Klee ne suit pas les hiérarchies angéliques exposées par saint Thomas ou les dichotomies manichéennes du bien et du mal si fréquentes dès qu’on parle des anges. Ceux du peintre, comme ceux du poète, sont beaucoup plus modestes, ils percent le spectre des émotions humaines : Ange au grelot, Ange oublieux, Ange immature, Ange laid, Ange déluré, Ange ou plutôt oiseaux, Ange au jardin d’enfants, Il pleure, Crise d’un ange, Un vieux musicien fait l’ange, Dernier pas en ce monde ... »

Expos d’anniversaire
L’exposition Klee à Berne propose de suivre l’artiste de ses premiers tracés dans ses carnets de croquis de lycéen - des vues de Berne et des paysages suisses essentiellement - à ses œuvres abstraites de la dernière partie de sa vie. La rétrospective vise aussi à démontrer l’influence de Klee sur les artistes locaux tels Otto Nebel ou Bruno Wurster.
Durant l’année de ses dix ans, le Centre Paul Klee sera également le théâtre de rendez-vous majeurs, musicaux notamment, avec l’Ensemble Paul Klee dont le répertoire se rapporte peu ou prou à l’œuvre du peintre (www.ensemblepaulklee.com). N’oublions pas que ce dernier fut baigné dans le classique dès son plus jeune âge de par son père, professeur de musique, et sa mère, chanteuse et pianiste. Lui-même hésita entre une carrière musicale et picturale. Il épousera une pianiste allemande, Lily Stumpf.
A noter aussi la très attendue exposition d’œuvres prestigieuses des deux maîtres du Bauhaus que sont Klee et Kandinski (du 19 juin au 27 septembre), dont certaines sont issues des collections du Centre Georges Pompidou (Paris), de la Nationalgalerie Berlin ou encore du musée Guggenheim de New York.

[1] • Quatre-vingt-cinq des anges de Klee ont été exposés au Centre Paul Klee de Berne en 2012-2013, notamment celui de la couverture de ce numéro de choisir, reproduit avec l’aimable autorisation du musée. Cf. Paul Klee. The Angels (Paul Klee, die Engel), catalogue de l’exposition « Klee et les anges » (2012/13), Berne, Hatje Cantz et Zentrum Paul Klee 2012, 152 p.
[2] • Shuntarô Tanikawa, Les anges de Klee, poèmes traduits par Dominique Palmé, édition bilingue en français et japonais, Paris, Absteme et Bobance 2004, 96 p.

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