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vendredi, 22 novembre 2019 17:00

Les rêves d’Anna

Écrit par

Old Domancy craft festival. Old gramophone and  LP record.  France. S’inspirant de son vécu et de nombreuses recherches menées souvent sur le terrain, Silvia Ricci Lempen aborde dans Les rêves d’Anna la question de la condition féminine dans l’Europe des XXe et XXIe siècles. On ne peut qu’être conquis par la richesse de la plume de la romancière italo-suisse et par sa capacité à entrer dans l’imaginaire personnel et culturel de ses personnages. Un processus d’acculturation sur cinq ans, qu’elle nous a décrit lors d'un entretien.

Se retrouver dans le fil du récit des Rêves d’Anna demande un certain effort. Cela tient à la construction même du roman, dont la « flèche du temps file à l’envers » (quatrième de couverture). Au fil des pages, au travers le destin de cinq femmes unies les unes aux autres par un bout de leur histoire, nous reculons de l’an 2012 à la Grande Guerre. Il nous faut ainsi, à chaque nouvelle partie du livre, débuter en quelque sorte un nouveau roman, découvrir une héroïne, un contexte, nous adapter à un style d’écriture différent (ce qui rend ce roman captivant!) et reconstruire le puzzle pour relier l’histoire à celle qui la précède.

Si l’amour, la sexualité, la maternité, l’amitié, et plus largement la place des femmes dans une société patriarcale, imprègnent le roman, la réalité historique du siècle passé, avec ses guerres, ses migrants, ses questions religieuses, l’habite tout autant, conférant à chaque chapitre une tonalité particulière. « Les tranches de vie, en effet, sont écrites selon l’époque du personnage, explique l’auteure. Il n’y a aucune mesure entre le style d’écriture contemporain, avec son rythme narratif rapide, que j’ai adopté pour la première partie du livre consacrée à Federica, une jeune femme d’aujourd’hui, et celui, plus lent, plus intériorisé, que j’ai utilisé pour le récit d’Anna -qui vit au début du XXe siècle- qui clôture le livre.»

La romancière confie que l’idée de ce roman l’habitait depuis longtemps. «J’avais écrit il y a quelques années une nouvelle à partir du vécu d’une Italienne que j’avais rencontrée.[1] Cela m’a donné envie d’explorer des histoires non dites de femmes, de rechercher ce qu’elles avaient en commun. Quand on vieillit, on est parfois gagné par la mélancolie. J’ai préféré pour ma part me tourner vers les jeunes femmes, celles d’aujourd’hui et d’hier, pour visiter leur manière d’entrer dans le monde, de s’insérer dans leur milieu, de s’approprier le présent à partir des cartes qui leur sont distribuées. J’avais aussi envie de réparer la forte prédominance des personnages masculins dans la littérature européenne, même si c’est en train de changer comme le montre l’immense succès de la saga de l’Italienne Elena Ferrante.[2] »

Identités plurielles

Avec Les rêves d’Anna, Silvia Ricci Lempen poursuit ainsi l’exploration de thèmes qui lui tiennent à cœur: le patriarcat et le féminisme bien sûr,[3] comme ancienne rédactrice en chef de la revue Femmes Suisses, mais aussi l’immigration et les identités plurielles en tant qu’italo-suisse,[4] ou les questions de sens et la théologie comme philosophe et veuve d’un pasteur lausannois.  Dans ma postface italienne [voir encadré], je dis que ce livre est une diffraction de mon univers. Pour chaque personnage, il y a quelque chose de moi. Pour le récit d’Anna, je me suis beaucoup reposée sur les mémoires de ma grand-mère, originaire de Carpineto. Pour Sabine, une étudiante en théologie à Lausanne qui vit une relation amoureuse avec un professeur, je me suis sentie légitimée d’écrire son histoire du fait de ma propre expérience affective d’épouse de pasteur. Il n’y a rien de particulier, par contre, qui me rapproche de Gabrielle, si ce n’est que j’ai beaucoup souffert moi-même du pouvoir paternel[5] et d’une mère incapable de s’y opposer. Au final, celle qui m’a donné le plus de difficulté, c’est Federica, la plus contemporaine. Personnellement, je suis du genre plutôt engagé sur le plan professionnel et politique, j’ai fait des études poussées en philosophie à Genève et, à l’instar des gens de mon époque, j’ai pris la vie à bras le corps. Cela m’a été très difficile d’entrer dans la peau de cette jeune fille un peu inconsistante, qui manque de motivation et qui a de la peine à prendre des décisions. Son plus grand acte d’héroïsme c’est d’émigrer à Glasgow où elle devient serveuse!»

Reste que mis à part tante Manu, une figure parallèle intéressante et forte qui a pris sous son aile, et ne l’a jamais lâchée, sa petite nièce Clara abandonnée par sa mère, et Anna, qui a la chance de partager avec Raffaele une histoire d’amour qui dure et un même désir de s’engager pour le bien de l’humanité, les héroïnes de Silvia Ricci Lempen sont des femmes peu épanouies, qui se battent et se débattent, certes, mais qui ont de la peine à briser leurs lourds carcans.

Variété des sources

Si le propre vécu de l’auteure s’est révélé utile pour alimenter la narration, il lui a fallu évidemment puiser dans bien d’autres sources pour entrer dans la peau de ces femmes, dans leur vie intérieure et leur environnement. Car Les rêves d’Anna nous mène, comme en autant de tableaux, à travers le temps et les migrations de ses personnages d’un quartier populaire de Glasgow, à Lausanne, Genève ou Bellinzone, en passant par Carpineto Romano et Niort, petites villes italienne et française.

Pour ce qui est de la restitution des événements, de l’atmosphère, des décors, Silvia Ricci Lempen explique n’avoir rien laissé au hasard. «Je me suis rendue à Glasgow à la recherche d’un quartier intéressant pour y faire vivre Federica. Les parties qui se déroulent à Genève, que je connais bien pour y avoir étudié, étaient plus faciles à aborder, mais je n’avais pas pour autant connu la ville dans les années 30! Je suis donc allée aux Archives de la vie privée à Carouge, où j’ai trouvé une foule d’informations, de détails sur la vie quotidienne à Genève dans ces années-là. Quand je décris le logement d’Anna et de Raffaele à Saint-Gervais et que je parle d’un linoleum couleur moutarde, je m’inspire de photos d’époque. Pour la scène de la fusillade de novembre 1932, j’ai dû mener beaucoup de recherches, notamment au musée du Vieux Plainpalais, pour reconstituer les faits et m’imprégner des lieux. Une fois que c’était clair pour moi, il m’a fallu me dépouiller de cette connaissance, pour traduire de façon vraisemblable les événements à travers les yeux d’une adolescente de 13 ans qui se trouve prise dedans, sans rien y comprendre!»

Le résultat est indéniablement une réussite. Ces portraits de femmes touchent, interrogent et soulignent l’importance de la transmission de la mémoire pour comprendre sa propre histoire.

[1] Silvia Ricci Lempen, «Viola», in Rencontre, ouvrage collectif, Vevey, Aire 2008, pp. 284-301.
[2] Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, quatre tomes, traduction française: Paris, Gallimard 2016-2019.
[3] Cf. Martine Chaponnière et Silvia Ricci Lempen, Tu vois le genre? Débats féministes contemporains, Lausanne, D’en bas 2012, 204 p.
[4] Cf. Silvia Ricci Lempen, «On se sent», in choisir n° 683, avril-juin 2017, pp. 49-50. Ce texte a été lu publiquement par l’auteure, lors de la fête des 60 ans de la revue choisir, le 5 novembre 2019.
[5] Cf. Silvia Ricci Lempen, Un homme tragique, Vevey, Aire 1991.


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Les rêves d’Anna, Lausanne, Éditions d’en bas 2019, 360 p.
I sogni di Anna, Trieste, Vita Activa 2019, 358 p., avec des illustrations de Daria Tommasi.

Les origines multiples de Silvia Ricci Lempen et sa recherche sur les identités se manifestent de manière particulièrement originale dans son projet même d’écriture, pour lequel elle a reçu une importante bourse de Pro Helvetia. «J’avais envie d’exploiter à fond les ressources de mes deux langues et cultures. J’ai donc écrit en même temps deux Rêves d’Anna, l’un en français et l’autre en italien, édités par deux maisons différentes. Ce ne sont pas exactement les mêmes livres. Par exemple, le chapitre d’Anna contient les mêmes événements mais présentés dans un ordre différent. Et selon la langue des protagonistes, certaines parties ont été écrites d’abord en italien (Federica et Anna) ou en français (Sabine, Gabrielle, Clara). Je me suis réservé à chaque fois des plages de trois, quatre mois par langue, pour bien baigner dans sa couleur.»

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