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lundi, 30 avril 2018 13:48

Mai 68 à Lyon

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Mai68La majorité des recherches sur mai 68 ont été engagées autour du mouvement estudiantin et de Paris. Cet ouvrage se focalise pour sa part sur Lyon. La troisième ville de France «a joué un rôle décisif dans le déroulement de la crise, note dans l’introduction Lilian Mathieu (CNRS-ENS de Lyon), puisque c’est après les violences de 24 mai 1968, marquées par la mort du commissaire Lacroix à proximité de la préfecture du Rhône, que se dessine un retournement en faveur de camp gouvernemental. De fait, si le Mai lyonnais est incompréhensible sans référence à la dynamique nationale de l’événement, l’inverse est tout à fait vrai aussi.» L’ouvrage permet également de redécouvrir la centralité ouvrière du mouvement et de reconstituer une «cartographie» de l’espace féministe lyonnais.

Collectif de la Grande Côte
Sous la coordination de Lilian Mathieu
Lyon en luttes dans les années 68
Lieux et trajectoires de la contestation
Lyon, Presses universitaires de Lyon 2018, 384 p.

Le Collectif de la Grande Côte (du nom d’un lieu emblématique de la contestation lyonnaise sur les pentes de la Croix Rousse) est une équipe réunissant sept chercheuses et chercheurs en sociologie, science politique et histoire. Pendant 4 ans, de 2013 à 2017, ils ont dépouillé d’importantes archives et conduit une centaine d’entretiens, selon la méthode du récit de vie, auprès des protagonistes directs des événements de Mai 68 et des luttes qui les ont suivi à Lyon. Notons la présence dans ce collectif de deux chercheuses de l’Université de Lausanne, Laure Fleury et Camille Masclet.

Le chapitre 8 de leur ouvrage -«On pouvait être catho et être révolutionnaire». Socialisations religieuses et appétences contestataires (de François Alfandari, Lilian Mathieu & Vincent Porhel)- analyse le rôle occupé par l’Église dans les choix des militants de 68. «Forme paradigmatique de l’institution, l’Église catholique a vu sa prétention à l’exercice d’une autorité sur les consciences et les conduites radicalement contestée dans et par l’insubordination soixante-huitarde, écrivent les chercheurs. Mais, comme pour d’autres institutions (telle, spécialement, l’école et l’université), ce rapport de l’Église à la contestation apparaît à bien des égards paradoxal, en ce qu’elle a elle-même préparé les conditions de ses propres interpellation et remise en cause.»

La France, dans les années 50 et 60, était majoritairement catholique. Les anciens militant(e)s de Mai 68 à Lyon proviennent donc en majorité de familles catholiques, pratiquantes et conformistes. La vie sociale était alors étroitement structurée par la pratique et les dogmes religieux, et l’Église fortement impliquée dans l’encadrement de la jeunesse (catéchisme, scoutisme, activités culturelles et de loisirs, enseignement). Les récits des parcours des militants présentés par les chercheurs reflètent bien cette influence, tant dans les causes de leur éveil à la rébellion que dans la forme de leur engagement.

L’ouverture sur le monde proposée par le concile Vatican II a poussé l’Église à affronter la critique et la remise en cause de son autorité. Nombre d’enquêtés témoignent du surgissement de leurs interrogations, voire de la perte de leur foi, à l’âge de l’adolescence ou de leur entrée dans le monde des adultes, quand ils perçoivent un décalage entre les valeurs promues par l’Église, avec beaucoup de sévérité voire de dureté, et la conduite de ses représentants. «Les confessions (et en particulier la notion de péché sexuel) sont des moments particulièrement propices au doute car imposant une forme de culpabilité nécessaire à des enfants qui ne se perçoivent pas eux mêmes comme fautifs.» Ce sentiment d’hypocrisie et d’injustice conduit des jeunes à la rébellion, ouvertement exprimée cette fois puisque l’Église de Vatican II permet une libération de la parole critique.

C’est aussi à l’Église que bien des jeunes doivent leur apprentissage à une réflexion critique et leur «appétence pour le militantisme», pour l’action collective. Les écoles catholiques les ont formés à la philosophie et certains prêtres sont même à l’origine de leur réflexion politique, offrant dans les structures qu’ils animent des espaces de débat et de questionnement. L’Église, via notamment les mouvements de l’action catholique (JOC, JAC, JEC), éduque la jeunesse à s’impliquer dans la société, à s’engager contre les injustices.

Avec l’aimable autorisation des Presses universitaires de Lyon (PUL), choisir reproduit ci-dessous le passage de l’ouvrage intitulé Une attention particulière aux injustices (pp. 288-290).


Une attention particulière aux injustices

L’héritage familial et l’apprentissage du rôle de militant.e dans des organisations du catholicisme social génèrent une représentation du monde sensible au rejet des inégalités, qui trouve un débouché dans des causes particulières. En fournissant de l’aide ou en soutenant les plus démunis, les militant.e.s chrétien.ne.s entendent bien ajuster le monde social dans lequel elles et ils évoluent à celui qu’elles et ils imaginent et dans lequel les différentes formes d’injustice sont à bannir. Dans leur récit, l’utilisation des termes «solidarité», «dignité», «partage», «respect», qui renvoient à des principes portés par l’humanisme chrétien, traduit le contenu de leur politisation.

Simone Girin, militante CFTC puis CFDT, est la fille d’un petit industriel, propriétaire d’une usine de soierie de quelques ouvriers. Au cours de sa scolarité dans une pension stricte tenue par des sœurs, Simone a appris le sens du don pour autrui, sans y rattacher aucun objectif de transformation sociale: «Je crois que la pension a développé chez moi le sens de l’art, les autres, le... Enfin comment dire, se donner aux autres.» Elle met d’ailleurs en pratique le principe de la charité chrétienne, en participant à des actions d’assistance auprès d’ouvriers démunis d’un quartier pauvre du 7e arrondissement:

Et on y allait le jeudi... pour... bon bah, pour les voir un peu, pour être avec eux, avec les enfants et leur porter, on leur portait quelque chose;
on leur portait du café, on leur portait... de la farine, on leur portait je sais trop quoi, que nous, nos parents nous donnaient ou voilà, ou sur nos petites économies.

Plus tard, c’est l’Association catholique des milieux sanitaires et sociaux (ACMSS), qu’elle fréquente en tant qu’infirmière, qui lui apprend le respect du travail d’autrui: «Moi, je crois que c’est cette Action catholique, qui m’a... à savoir respecter l’autre, le travail de l’autre, y’a pas des supérieurs, y’a pas des gens...» Elle-même signale combien cet investissement à l’origine purement caritatif s’est progressivement politisé dans une direction antihiérarchique lorsqu’elle avance:

Ça m’a amenée à l’autogestion, ça aussi, je te signale, voilà. Bon, y’a pas de supérieur, y’a... On travaille, des travaux qui sont différents et qui sont complémentaires. [...]
Mais y’a pas de hiérarchie dans le travail. Je le pense très profondément, très sincèrement.
Donc, c’est un petit peu ça, je crois, ce que ce... ces révisions de vie, cette Action catholique a pu m’apporter, dans la façon de concevoir le monde du travail.

Dans un contexte marqué par de nombreux conflits liés principalement à la décolonisation (l’Indochine, l’Algérie, le Vietnam, etc.), la question internationale, et plus spécifiquement du tiers-monde, est un enjeu central pour les militant.e.s chrétien.ne.s, dont débattent largement les organisations (associations, syndicats, mouvements de jeunesse, etc.) auxquelles elles et ils appartiennent. Les enjeux de cet engagement font écho à une vision humaniste du monde qui place le respect et la dignité de l’être humain au coeur de la pensée des enquêté.e.s. Antoine Duluoz invoque explicitement sa socialisation religieuse dans son désir de s’engager contre les injustices: «Ce qui a primé chez le... dans le catholicisme, c’est “aimez-vous les uns les autres”, et le souci, enfin c’est le catholicisme social, c’est... Moi c’est plus Jésus-Christ que Dieu, c’est... Voilà, enfin s’occuper des autres, lutter contre les inégalités, etc.» C’est d’ailleurs à ce titre qu’il est d’abord fortement attiré par les luttes dans le tiers-monde: «Moi, à l’époque déjà, c’est “je serai agronome, j’irai dans les pays du tiers-monde... sauver les gens...” Enfin, c’est un peu ça que j’ai dans la tête: sauver les pauvres des pays du Sud, enfin du tiers-monde, comme on disait à l’époque.»

Cet intérêt pour la cause tiers-mondiste, puis pour les luttes des immigrés des années 1970, ne renvoie pas qu’à des parcours individuels mais bien à un mouvement profond au sein de l’Église catholique (voir infra). Toutefois, même pour celles et ceux qui rompent avec la religion, certains principes inspirés de cet humanisme chrétien demeurent. L’engagement tiers-mondiste que Mathilde Benoit développe à l’aumônerie du lycée se traduit par la création d’un «comité contre la faim [...] avec des collectes, avec des campagnes [...] pour l’agriculture vivrière contre l’agriculture d’exploitation». Pourtant, elle refuse de définir cet engagement comme politique et préfère y voir une continuité avec sa socialisation politique familiale:

Ça valide le... l’espèce de parcours depuis l’enfance et contre les injustices. [...] Je me considère pas du tout comme militante [à cette époque], ça me paraît logique. On fait des choses contre les injustices, voilà, mais c’est pas du militantisme.

Lorsqu’elle a lieu, la rupture avec la religion peut s’accompagner d’une redéfinition de cette sensibilité aux injustices. Pauline Emery découvre le militantisme à l’aumônerie du lycée du Parc où elle participe à des discussions politiques sur les questions internationales. Ce sont les luttes des peuples opprimés et celles des immigrés qui l’attirent vers le maoïsme, courant fortement investi sur ces thèmes qui font écho à son héritage familial: «Y’a eu tout l’aspect aussi humanitaire, immigrés, où y a toujours eu dans la famille des gens qui ont été reçus, des gens, des gamines qui sont venues en vacances.» Elle y voit alors «une nouvelle forme d’humanisme», dont elle ressent l’attraction. Celui-ci est dénué des principes de la charité auprès des plus pauvres et se concentre davantage sur le soutien aux luttes d’autodétermination. Elle se reconnaît dans un précepte maoïste, «il vaut mieux enseigner à pêcher que donner un poisson» [Il s’agit à l’origine d’une phrase de Confucius à propos de l’autonomisation des individus: «Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson.»], soutenant l’idée que les plus démunis et les exclus doivent agir par eux-mêmes. De manière générale, qu’elles et ils soient ou non resté.e.s croyant.e.s, les militant.e.s passé.e.s par des organisations catholiques de jeunesse en sont resté.e.s durablement marqué.e.s et notre recherche confirme les constats de Julie Pagis qui note que bien des pratiques déployées dans la sphère contestataire relèvent de «l’importation de dispositions intériorisées au sein d’organisations religieuses de jeunesse: porter la bonne parole, éclairer les masses, faire du prosélytisme, convaincre son prochain, autant de pratiques militantes qui n’apparaissent pas si “nouvelles” dès que l’on déplace le regard du champ politique au champ religieux» (Pagis, 2010, p. 87).

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